SCENE III
CRiSUS, ÉSOPE.
C RE s V s.
Pour toi, mon cher Esope, il faut que je t’avoue Que de ton équité tout le monde se loue.
11 n’est grands, ni petits des endroits d’où tu viens Qui ne fassent des vœux pour mes jours et les tiens. Après avoir été, par l’ordre de ton Prince,
Réformer les abus de Province en Province,
Il ne te restoit plus qu’à hâter ton retour.
Four venir réformer les abus de ma Cour.
^Rends les vices affreux à tout ce que nous sommes î Tous les hommes en ont, et les Rois sont des hommes. ].e Ciel qui les choisit les éleve assez haut Pour faire voir en eux jusqu’au moindre défaut, loin de flatteries miens dans ce dégré suprême,
A corriger ma Cour commence par moi-même:
Régie ce que je dois , suivant ce que je puis ,
Et rends-moi digne, enfin , d’être ce que je suis.
Esope.
Seigneur , vous obéir est ma plus forte envie.
C’est à vous que mon zcle a consacré ma vie ;
Riais , dans l’heureux état où vos bontés m’ont mis , ïJe me commandez rien qui ne me soit pcmiis.
Il est beau qu’un Monarque aussigrand que vous l’titesy Four s’immortaliser , fasse ce que vous faites ,
COMÉDIE Héroïque, i»
Qu’au gré de la Justice il régie son pouvoir ,
Et qu’exempt de défauts il ait peur d’en avoir ;
Mais si vous en aviez , quel homme en votre Empire Seroit assez hardi pour oser vous le dire ?
Ce n’est point pour les Rois qu’est la sincérité:
Tout se farde à la^Cour jusqu’à la vérité .
L’encens fait un plaisir dont l’ame extasiée Jamais jusqu’à ce jour ne s’est rassasiée :
Et l’OH étale aux Rois d’un plus tranquille front Les vertus qu’ils n’ont pas que les défauts qu'ils ont.
Et c’est , mon cher Esope , à quoi , s’il est possible y Tu me dois empêcher d’avoir le coeur sensible.
Quel Monarque a-t-on vu , pendant qu’il a régnée Qui de mille vertus ne fût accompagné ?
Les Rois qui sur ma tête ont transmis la Couronne Ont eu, quand ils régnoieilt, tous les noms qu’on me donne ,
Et ceux, aptes ma mort, qui me succéderont Les auront à leur tour pendant qu’ils régneront.
Par-là je m’aperçois, ou du moins je soupçonne. Qu’on encense la place autant que la personne ;
Qu’on me rend des honneurs qui ne sont pas pour moi, Et que le trône enfin l’emporte sur le Roi.
Si tu veux que ta foi ne me soit point suspecte Ue souffres dans ma Cour nul flatteur qui l’infecte. I-’équité , qui par-tout semble emprunter ta voix ,
Est ce qu’on s’étudie à déguiser aux Rois
Pour me la faire aimer, fais-la moi bien connoître:
Je c’en prie en ami i je te l’ordonne en nuitre.
Il ÉSOPE A LA COUR,
Je suis jeune , et peut-etta assez loin du tombeau.
Mais que sert un long règne, à moins qu’il ne soit beau? De ton zèle pour moi donne-moi tant de marques Que je ressemble un jour à ces fameux Monarques Qui pour veiller , défendre et régir leurs Etats En sont également l’œil , l’esprit et le bras.
Guide mes pas toi-memeau chemin de la gloire.
Esope.
Les Rois presque toujours y vont par la victoire :
Leurs pKi', nobles travaux sont les travaux guerriers.
Eh ! quel Prince a-t-on vû plus couvert de lauriers ?
Ap lès avoir deux fois vû Samos dans vos chaînes ,
Vaincu cinq Rois voisins et fait trembler Athènes,
Pour en vaincre encore un , qui les surpasse tous ,
Vous n’avez plus , Seigneur , à surmonter que vous. Sans erre Conquérant un Roi peut être auguste.
Pour aller à la g'oirc il suffît d’etre juste.
Dans le sein de la paix faire de routes parts J^ispenser la justice et fleurir les beaux arts ,
Protéger votre Peuple autant qu’il vous révère ,
C’est en être , Seigneur , le véritable Pere ;
Et Pere de son Peuple est un titre plus grand Que ne le fut jamais celui de Conquérant. ...
Je vous parle , Seigneur , en serviteur fidèle.
Eh ! qui sait mieux que moi la grandeur de ton zèle ? - Poursuis. N’interromps point des avissi |>rudens ,
Et des soins du dehors passe à ceux du dedans ,
Examine ma Cour , et n’y souffre aucun vice ; ...
Bannis- en
COMÉDIE Héroïque, m
Bannîs-en Ics-abus , chasses-en l’injustice ;
Ta bontd pour le Peuple a pris des soins si grands 1....
Que le Peuple et la Cour , Seigneur , sont dilFérens ! Quoiqu’on nomme le Peuple un Monstre à plusieurs tStcs» Si les uns sont grossiers > les autres sont honn6tes.
Dans les moins délicats j’ai trouvé tant de foi»
Qu’une seule parole est pour eux une loi.
la Cour en apparence a 1)160 plus de justesse :
C’est le séjour de l’art et de la politesse ï ' Mais combien de chagrins y faut-il essuyer.
Et sur quelle parole ose-t-on s’appuyer ?
Tout rares qu’ils y sont les amis s’embarrassent;
Tels voudroient s’étouffer que l’on voit qui s’embrassent. Pour un dont la vertu trouve un heureux destin ,
Mille vont à leur but par un autre chemin :
l’un , qui pour s’élever n’a qu’un foibic mérite ,
Sous tm dehors rélé cache un coeur hypocrite ; l’autre met son étude à vous donner des soins ,
Quand il sait que vos yeux en seront les témoins 9 Celui-ci fait du jeu sa capitale affaire ,
Cet autre en plaisantant devient sexagénaire ;
. Et l’on arrive ainsi , presqu’en toutes les Cours ,
D’un pas inperceptible à la fin de son cours.
On est si dissipé qu’avant que de connoître
Ce que c’est que d’être homme , on y cesse de l’être;
Et ceux qui de leur tems examinent l’emploi
Trouvent qu’ils ont vécu , sans qu’ils sachent pourquoi.
ut SV s.
.. Je rcconnois ma Cour , je ne puis te le taire ,
Au fidclc tableau que tu me viens de faire ;
Mais un trait important , que tes soins ont omis >
Un Roi ne sait jamais s’il a de vrais amis.
De tant de Courtisans , qui toujours sur mes traces Il’accompagnent mes pas que pour avoir des grâces ,
Je ne puis distinguer, au rang où je me voi ,
Ceux qui m’aiment pour eux , ou qui m aiment pour moi» Je voudrois quelquefois , pour savoir si l’on in’aimc , Rendant un mois ou deux me voir sans Diadème }
Et dans mon premier rang être ensuite remis ,
Pour ne me plus méprendre aux choix de mes amis.
Que sais-jc qui me flatte ou qui me rend justice ?
Je ne dis pas un mot que chacun n’applaudisse»
Et si l’on prévoyoit ce que je dois penser ,
On m’applaudiioit meme avant de m’énoncer.
Je confonds le faux zclc avec le véritable.
Permettez-moi , Seigneur , de vous dire une Fable» Jamais la vciitc n’enue mieux chez les Rois Que lorsque de la Fable elle emprunte la voix.
LE LION, L’ OU RS, LE TIGRE et LA PANTHERE
Fable.
Par cent fameux exploits un Lion renommé ,
Ayant sû d’un vieux Cerf, qu’il connoissoit fidclft. Que souvent tels et tels , dont il droit charme ,
Payoient scs bontés d’un faux zclc »
En voulut par lui-même être mieux informé.
Il lait venir un Tigre , un Ours, une Panthère,
COMÉDIE Héroïque, ij
Apres à la curée , et qui , sans hésiter ,
Quand de quelque désordre ils pouvoient profiter ,
De la peine d’autrui ne s’inquictoient gucre.
Mes amis , leur dit-il , à qui j’ai si souvent ïî Confié le soin de ma gloire ,
3) Je crois , sans me flatter d’un espoir décevant , s> Avoir un sûr moyen de vivre dans l’Histoire a Alors faisant semblant d’être encor dans l’erreur , D’ignorer leur artifice ,
11 leur propose une injustice ,
Dont lui- meme avoit de l’horreur.
v> Pesez bien , leur dit-il , ce que je vous propose »
33 Et sur tout que ma gloire aille avant toute chose :
« Je n’ai rien de plus Important, n 33 Ce que vous proposez est juste et nécessaire , » Képond, tout d’une voix, la troupe mercenaire,
33 Et rien ne le fut jamais tant.
33 Pensez-y deux fois plutôt qu’une , 33 Reprit doucement le Lion ;
33 Et, si je vous suis cher , ayez soin de mon nom: 93 Les Rois ont moins besoin d’augmenter leur fortune 33 Que de voir croître leur renom. 3>
93 Seigneur , répond encor la bande insatiable ,
33 Quelque dessein que vous ayiez ,
33 Pour rendre une chose équitable 33 II suffit que vous la vouliez. 33 33 Dangereux conseillers , adulateurs infâmes 1 3*
Dit le Lion terrible , en élevant sa voix ,
33 Je trouve de si basses âmes 30 Indignes d’approcher des Rois.