SCENE PREMIERE CRÉSUS, RHODOPE
CRESUS
Oui, Rhodope, visage en fleur au clair sourire, Moi, Crésus, le Roi tout-puissant, je te désire. Je te veux, je contemple ardemment, follement, Tes yeux de flamme où brille un sombre diamant — - Cependant tu me hais, ou du moins tu me braves.
RHODOPE
Je suis esclave, ainsi que tes autres esclaves. Le Roi, qui pour l'avoir l'a payée assez cher, Pour son plaisir fait ce qu'il veut de notre chair,
Ainsi qu'un Dieu savoure à son gré l'ambroisie.
Maître du monde, agis donc à ta fantaisie ;
Car tu peux, s'il te plaît, dénouer mes cheveux.
CRÉSUS
Ah! ce n'est pas cela que je veux! Non, je veux Que tu m'aimes, Rhodope au visage de rose.
RHODOPE
RoiCrésus, tu veux? Mais cela, c'est autre chose. Que tes caresses, tes délires, tes baisers Soient, comme des oiseaux, sur ma tête posés; Triomphe, emporte-moi dans l'air que tu respires, C'est bien ; mais ton amas de trônes et d'empires, La poudre d'or qui court dans ton Pactole frais, Tes saphirs, tes rubis, si tu me les offrais, Ne pourraient pas suffire à ma froideur farouche Pour que le mot : Amour, frissonnât sur ma bouche. Ah! si je dois jamais prononcer rien de tel Que ces mots : Je t'aime, à l'oreille d'un mortel, C'est que me prenant toute, entre ses bras jetée, Il me possédera sans m'avoir achetée.
CRÉSUS
Ah! cruelle, est-ce un titre à subir les affronts Hélas ! que d'être grand par dessus tous les fronts, Comme le mont neigeux que l'orage enveloppe ? Car tu me fuis !
RHODOPE
J'étais la fameuse Rhodope, Délices de vingt rois, trésor des yeux mortels. Plus d'un peuple dompté m'eut dressé des autels. Dès que mon pied vainqueur se posa sur la terre On me nomma : Vénus! quand j'abordai Cythère. Et plus tard, quand je vins en Egypte, Amasis A cru voir, sous mes traits, la figure d'isis. J'y triomphai, j'y fis à mes frais bâtir une Pyramide. Joyau de l'aveugle Fortune, Possédant tout, je mis des vases radieux Et des trépieds d'or pur dans les temples des Dieux. Mais quand je partis, des pirates, par surprise,
La nuit, sont montés sur mon navire et m'ont prise. Ils m'ont refaite esclave, et mon sort obscurci M'a par de longs chemins conduite jusqu'ici. Ahl dans ce clair palais, vermeil comme l'Aurore, Si tu m'avais dit : Sois libre, mais je t'adore ! Peut-être étais-je femme à tomber dans tes bras. A présent, c'est trop tard, fais ce que tu voudras. Je subis, s'il le faut, la caresse d'un maître.
CRÉSUS
Quoi! libre, tu pourrais m'aimer?
RHODOPE
Qui sait? Peut-être.
Car celle qui sourit sans chaîne et sans lien Entend la voix qui parle à son oreille.
CRÉSUS
Eh bien!
S'il ne faut que cela, si vraiment, délivrée, Tu dois verser l'amour à mon âme enivrée, Alors...
Brise-le.
RHODOPE
Sois généreux, dis. Ce dernier chaînon
CRÉSUS
Tu le veux? Donc...
RHODOPE
Je suis libre?
i'.résus, se ravisant.
Non.
Tu partirais!
RHODOPE
Bon, tu n'es qu'un roi. Je respire. Je t'avais cru d'abord plus grand que ton empire, Grésus. Il n'en était rien.
CRÉSUS
Je te garde encor.
RnoDOPE, ironiquement.
Ah!
CRÉSUS
Mais je t'asseoirai sur quelque trône d'or. Je puis te rendre égale à ton Roi, si tu m'aimes, Et mettre sur ton front charmant vingt diadèmes.
RHODOPE
Oui, tu peux te donner des spectacles pompeux.
Déguiser ton esclave en reine, tu le peux,
Et charmer ton ennui par ces plaisirs futiles.
Oui, quand je t'ai vu tout d'abord, vainqueur des îles,
Possédant les forêts, les royaumes, les lys
Et les vastes pays que ceint le fleuve Halys,
Tes yeux semblaient de pourpre, et sur tes tresses noires
Je crus voir tournoyer les ailes des victoires.
Mais, Roi, de tels honneurs sont pour moi superflus.
On ne peut faire avec Rhodope rien de plus
Que Rhodope. Je fus esclave et courtisane,
Il est vrai, mais j'ai la fierté d'une titane.
J'étouffe dans ton ombre, et je trouve mauvais
Ton pain.
CRÉSUS
Je ne suis pas heureux, si tu savais...
RHODOPE
Toi que servent si bien l'audace et la bravoure!
CRÉSUS
Je sens la trahison qui veille et qui m'entoure. Je n'ai plus rien. J'ai pu voir mort le fier Atys. Oui, cet enfant si beau, mon héritier, mon fils, Je l'ai vu déchiré parla rouge blessure. Le sang avait jailli sur sa belle chaussure Et sa pâleur était celle d'un lys éclos. Or, comme je voulus étouffer mes sanglots, Respirant les hasards, la guerre, le voyage, Voulant venger aussi mon beau-frère Astyage, Furieux, poussé par je ne sais quel démon, Obéissant encore à l'oracle d'Ammon, J'attaquai Gyrus à Ptérie, en Cappadoce.
Les chocs et les retours de la bataille atroce, Maints combats où la guerre a fait son noir festin Ont entre nous laissé l'avantage incertain, Et Cyrus, que baigna la sanglante rosée, N'a pas vaincu.
[Avec accablement).
Mais la Lydie est épuisée, Et mon âme s'attriste à la chute du jour. Enfin, j'avais pu croire, un instant, que l'Amour Apitoyé, faisant de moi sa douce proie, Me donnerait encore une dernière joie.
Si tu l'avais voulu, tu m'aurais consolé, C'est fini, mon dernier espoir s'est envolé. 0 Dieux immortels, sur mon empire qui sombre Vient l'envahissement effroyable de l'ombre, Si vous ne m'envoyez, quand je me sens perdu, Quelque prodigieux secours inattendu.
(On entend des cris au dehors. Rhodope marche jusqu'à la terrasse qui s'étend au fond de la scène. Puis elle se penche et regarde).
RHODOPE
Horreur!
GRÉSUS
Quels sont ces cris affreux?
RHODOPE
Bandits féroces!
CRÉSUS
Rhodope !
RnODOPE
Voir ainsi des spectacles atroces!
CRÉSOS
Qu'est-ce donc? Que vois-tu?
rhodope, étendant la main.
Là, victime et jouet Sinistre, un malheureux qu'on chasse à coups de fouet, Hurle d'horreur, souffrant les angoisses dernières.
Son dos martyrisé saigne sous les lanières Et l'ombre emplit déjà son visage obscurci. 11 succombe.
CRÉSUS
Fais-lui signe qu'il vienne ici.
[Après lavoir remercié par un geste de reconnaissance, Rhodope exécute l 'ordre du Roi).
Oui, je veux soulager sa misère profonde, Etant le Roi suprême et le maître du monde.
RHODOPE
Ah! tu mériterais, Crésus, qu'on t'adorât!
CRÉSUS
Hélas ! f [Entre Esope affolé, pantelant, poursuivi par Dorion et les serviteurs armés de fouets).