ETATS ENTRE SES ENFANTS. — MORT DE FERDINAND I
Pendant que Ferdinand, aidé par Garcia , s’emparait du royaume de Léon, une circonstance qu’il n’avait as été possible de prévoir venait douler la puissance de don Ramire. Depuis sa défaite de Tafalla, ce prince se tenait retiré dans les montagnes de l’Aragon. Le jeune roi de Sobrarbe, Gonçalo, en revenant de la cbasse, fut tué d’un coup d’épieu, sur le pont de Montclus, par un de ses veneurs appelé Ramonet de Gascogne (*).
Les contemporains ne nous ont laissé aucun détail sur la cause de cet assassinat; mais, par quelque motif que le meurtrier ait été poussé, ce fut Ramire qui tira profit de ce crime. Soit parce que ses États étaient limitrophes du pays de Sobrarbe, soit parce qu’il était frère de Gonçalo, il fut appelé à lui succéder. Après cet accroissement de puissance , don Ramire se trouva assez fort pour reprendre la partie de ses États qui lui avait été ïn levée par don Garcia. Suivant Ferreras, ils lui auraient été gracieusement restitués et sans qu’il ait été besoin de recourir aux armes, et les deux frères se seraient réconciliés, sinon de cœur, au moins de paroles.
On a vu Garcia venir au secours de Ferdinand attaqué par Bermude : il ne
(*) Suivant RIancas, il se serait appelé Ramonet de Tomancra, et, suivant d'autres, Cafevenaii de Oasoogne.
faudrait pas en conclure qu’une parfaite intelligence existât entre ces deux princes. Don Garcia avait craint sans doute que le roi de Léon ne s’emparât de la Castille et ne devint pour lui un dangereux voisin. C’était au contraire le roi de Castille qui s’était emparé du royaume de Léon.
Pour lui, le résultat était le même, et ce n’était pas sans jalousie qu’il avait vu Ferdinand acquérir, par la réunion de ces deux États, tant de puissance, que souvent les auteurs contemporains le nomment l’empereur d’Espagne.
Ferdinand, de son côté, ne manquait pas de sujets de mécontentement. Sancho le Grand, en partageant ses États, avait donné à Garcia l’Alava et même plusieurs des villes de la Castille.
Aussi trouve-t-on, dans les diplômes de cette époque, le titre de roi de Castille et de Navarre, pris par don Garcia, tandis que celui de roi de Burgos y est seul donné à Ferdinand.
Les frères d’ailleurs n’étaient pas d’accord sur les limites de leurs États respectifs. Tous les deux revendiquaient également Bribiesca et plusieurs autres villes de la Rioja. Cette mésintelligence n’avait pas été jusqu’à une rupture publique; mais Ferdinand vivait dans une continuelle appréhension de ce que son frère oserait entreprendre contre lui. Aussi, pendant les premières années de son règne, se borna-t-il à pacifier plusieurs parties du royaume de Léon et de la Galice qui savaient pas voulu reconnaître son autorité. Il s’appliqua à mériter l’amour de ses sujets en leur donnant de sages institutions. Il confirma les buenos fueros d’Alphonse V. Il en accorda de nouveaux. En 1050, il réunit à Oviedo un concile pour régler nonseulement les matières ecclésiastiques, mais encore les affaires temporelles de ses États. Il régnait depuis dix-sept ans , lorsque l’inimitié qui existait entre les cfeux frères éclata ouvertement. Don Garcia étant tombé malade, Terdinand se rendit auprès de lui pour aller le visiter; mais le roi de Navarre voulut profiter de ce voyage
KSPAGNH.
pour retenir son frère prisonn ier et pour s’emparer ensuite de tous ses États. Ferdinand fut averti à temps, il s’échappa le cœur plein de ressentiment et regagna en toute hâte ses États.
Peu (ie temps après , étant à son tour tombé malade, don Garcia, pour faire oublier la trahison qu’il avait méditée, crut devoir se rendre en Castille. Ferdinand le fit arrêter et retenir prisonnier dans le château de Ceya. Mais don Garcia corrompit ses gardes , s’évada, et, de retour dans ses États, rassembla une armée pour tirer vengeance de l’insulte qui lui avait été faite. Ferdinand lui envoya des ambassadeurs afin de l’apaiser, mais il ne put y réussir. Il réunit donc également ses troupes, et le I" septembre 1054, les deux armées se rencontrèrent à quatre lieues environ deBurgos, dans la vallée d’Atapuerca. Les deux armées n’étaient pas épies, et quoique Garcia eût recherche l’alliance du roi de Saragosse , et qu’il eût des Maures dans son camp, il était bien loin ceendant d’avoir une armée aussi nomreuse que celle de son frère. Il passait pour hanile capitaine en même temps que pour brave soldat; mais son caractère dur et intraitable lui avait fait de nombreux ennemis. Les rangs de son armée étaient pleins de mécontents.
Ferdinand, au contraire, qui ne lui cédait en rien comme bon général, ou comme vaillant chevalier, avait en outre le talent de se faire aimer. Il était à la tête d’une armée qui lui était dévouée. Les chances n’étaient donc pas égales ; aussi, toutes les personnes sincèrement attachées à don Garcia rengagèrent-elles à accepter la paix que Ferdinand lui faisait encore proposer. Il ne voulut rien entendre, et fa bataille commença. Un vieillard, qui avait servi de précepteur à Garcia , voyant son entêtement et prévoyant l’issue du combat, pe jeta au plus fort de la mêlée sans bouclier, sans casque, sans cuirasse, et armé seulement de sa lance et de son épée.
Il ne voulait pas survivre à son élève, et il reçut en brave la mort qu’il cherchait
Pendant la nuit, Ferdinand avait fait occuper par l’élite de ses chevaliers une petite hauteur boisée, qui se trouvait sur le flanc de l’armée navarraise. Quand on en fut venu aux mains, cette troupe de choix fondit sur le flanc des Navarrais, avec tant d'impétuosité qu’elle y eut en quelques instants jeté le désordre. F.lle pénétra Jusqu’à fendroit où Garcia combattait en personne, et ce prince tomba mortellement frappé de plusieurs coups de lance. Quelques auteurs prétendent que cette troupe était formée de chevaliers tous issus du sang royal de Léon, qui, excités par dona Sancha, avaient juré de venger sur Garcia la mort de Bermude.
D’autres racontent qu’elle se composait en grande partie de mécontents , qui, la veille même, avaient déserté du camp de Garcia ; d'autres disent enfin que ce roi tomba sous les coups de Sancho Fortunés, dont il avait déshonoré la femme. Quelle que soit, de ces trois versions, celle qui mérite créance, le résultat fut toujours le même, et son armée prit la fuite. Ferdinand aurait peut-être pu s’emparer du royaume de son frère. Il montra beaucoup de modération ; il se contenta de reprendre les villes qui depuis longtemps étaient en litige entre les deux États, et laissa aux enfantsde Garcia les États de leur père. Don Sancho Garcès , l’aîné de ses fils, eut le royaume de Navarre; don Ramire eut en souveraineté la ville de Calahorra, nouvellement enlevée aux Maures. Garcia laissa encore deux autres fils , don Ramon et don Ferdinand, ainsi que deux filles, Ermesenda et Ximena..
Le roi Ferdinand fit aussi la guerre contre les Maures. On n’est pas d’accord sur la date de ses diverses opérations militaires. Quelques-uns les font remonter jusqu’aux premières années de son règne. Les autres, avec plus de vraisemblance , pensent qu’il n’osa tenter de grandes entreprises ue lorsque la mort de son frère l’eut élivré de toute inquiétude du côté de la Navarre. Au reste, à quelque époque que ces campagnes aient eu lieu , tous les historiens demeurent d’accord
L’UNIVERS
qu’elles furent glorieuses et profitables pour les chrétiens. A la tete de son armée, il entra dans la partie du Portugal qui se trouve entre le Duero et le Mondego. Il assiégea Viseo, cette ville devant laquelle avait péri Alphonse V, son ueau-père. Elle était défendue par un corps d’archers qui lançaient leurs traits avec tant d’adresse et de vigueur, qu’ils perçaient les casques et les cuirasses les plus durs, en sorte que les assiégeants furent obligés de s’armer de houcliers doublés de bois et de triples cuirasses. Viseo est placée sur une hauteur. Dans la partie la plus élevée de la ville, se trouvent encore deux tours de construction romaine : c’est surtout de ce point que les archers incommodaient les assiégeants. Ferdinand leur opposa des compagnies d’habiles frondeurs.
La défense fut acharnée, mais inutile, et la ville fut emportée. Ferdinand ternit l’éclat de Oette victoire par un acte de barbarie, auquel on voudrait pouvoir ne pas ajouter foi. Mais le récit unanime de tous les historiens ne laisse malheureusement pas de doute. L’archer qui, en combattant loyalement sur les murailles de la ville, avait tué Alphonse V, fut trouvé au nombre des prisonniers. Ferdinand lui (U couper les deux poignets. La guerre avait alors un caractère de férocité, auquel l’esprit se refuserait à croire, si nous n’avions vu de nos jours <i quels excès les Espagnols peuvent quelquefoisselaisserentraîner.Lorsqu’une ville tombai t au pouvoir des chrétiens, les ha- 'hitants étaient égorgés, mutilés ou réduits en servitude;et quand le vainqueur ne se trouvait pas assez fort pour conserver des murailles qu’il avait privées de tous leurs habitants, il les rasait pour que de nouveaux ennemis ne vinssent pas s’v établir.On coupait les arbres, on arrachait les vignes, on incendiait les ‘moissons , et quelquefois on se glorifiait de sanglantes dépouilles. Nous avons vu le roi de Séville, Ben-Abêd, se faire une coupe avec le crâne d’un ■prince qu’il avait tué. Un autre roi arabe , celui de Saragosse , ayant vaincu sous les murs de Balbastro le comte
En-Armengol d’Urgel, lui fit couper la tête, la fit embaumer, enchâsser d’or, et il la portait sans cesse avec lui comme un gage de victoire.
Lamego éprouva bientôt le sort de Viseo. Enfin Ferdinand s’emparti de la ville de Coimbre, située sur la rive droite du Mondego ; en sorte qu’il se trouva maître de tout le pays qui s’étend de la rive de ce fleuve jusqu’à celle du Duero.
Les chroniqueurs espagnols, toujours prodigues de merveilleux, racontent qu’une révélation divine fit connaître à Compostelle la prise de Coimbre, bien avant que cette nouvelle ait pu y parvenir par les voies humaines. Un saint homme , qui était venu en pèlerinage au tombeau de l’apôtre, s’émerveillait en entendant les Espagnols raconter combien de fois saint Jacques avait combattu pour leur assurer la victoire. 11 s’étonnait de ce que le fils de Zébédée, qui, de son vivant, avait été on simple "pêcheur , se fût après sa mort converti en homme d’armes. Mais dans la nuit qui précéda le 24 juin 1058, saint Jacques lui apparut monté sur un cheval blanc ; et lui montrant des clefs qu’il tenait à la main, lui dit que le lendemain, à là troisième heure du jour ( neuf heures du matin ), il ouvrirait avec ces clefs les portes de Coimbre à l’armée de Ferdinand. Dès que le jour parut, le pèlerin raconta la vision qu’il avait eue. On envoya des messagers au camp de Ferdinand . pour être plus promptement instruit de la vérité, etiis trouvèrent que tout s’était passé comme le saint l'avait annoncé.
Ferdinand ne se borna pas à ces expéditions en Portugal ; il porta ses armes dans la partie la plus centrale de la Péninsule. Après avoir franchi la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Duero de celle du Tage , il se jeta dans l’ancien pays des Carpétains. Il portait de tous les côtés la dévastation : il détruisait partout ces tours construites sur des endroits élevés, au sommet desquelles se tenaient des vedettes arabes pour avertir leurs compatriotes des incursions des enne-
mis. Lorsqu'ils apercevaient un parti (le chrétiens,, ils allumaient un bûcher préparé sur la plate-forme , aOn (jue la Qamme peudant la nuit , ou ])eadant le jour la fumée, répandissent l’alarme. Il existe encore beaucoup de ces édific.es en Espagne , où, ainsi que nous l’avons dit (pag. 3G), elles ont conservé le nom de atalaycK, vedettes.
Il s’avança jusqu’à Madrid, qui portait alors le nom (le Magerit, et jusqu’à Alcala de Hénarès, dont il commença le siège. Mais le roi de Tolède Yahya , surnommé Al-Mamoun (*), le Renommé, fils de Dzi-el-Noun, craignant que la ville , une des plus importantes de son royaume, ne lui fût enlevée, envoya (le grands présents au roi de Castille et de Léon, en lui demandant la paix et son alliance.
Le roi Ferdinand ne s’occupa pas uniquement des choses de la guerre. Il profita de ce qu’il se trouvait en paix avec Ren-Abéd , roi de Séville , i>our lui faire demander les restes de saint Isidore, qu’il fit transporter à Ijéon avec beaucoup de pompe. La translation du corps de ce saint personnage avait appelé à Léon la plus grande partie des seigneurs et des évéques de ses royaumes. Il profita de cette circonstance pour les réunir en concile, afin de faire approuver par eux le partage qu’il voulait foire de scs États. Il donna à Sancho , l’ainé de ses fils , le royaume de Castille-, à Alphonse le royaume de Léon ; et celui de Galice à Garcia, le plus jeune. Il voulut que ses filles eussent aussi de petites souverainetés : Urraca, l’aînée, eut la ville de Zamora ; Elvire, sa sœur, eut celle de Toro. Ainsi Ferdinand renouvelait la faute commise par son père, et sa propre expérience ne lui avait guère profité. Il morcelait de nouveau ses États, et, avec l’intention d’assurer le bonheur de ses enfants, il jetait
(*) C’est de ce surnom At-Mamoun que
les chroniqueurs espagnols ont fait le nom d’Almeiion , donné par eus à Taliya !•', Ce roi fut le père de sainte Casilda , doflt nous avons dcja rapporté la légende, page 9.
entre eux des éléments de discorde.
Après avoir fait approuver ce partage, il fit encore une expédition contre les Maures. Il avait, sous les murs d’AIcala de Hénarès, contracté une étroite alliance avec le roi de Tolède, Yaliyael-Mamoun. Celui-ci, mécontent du roi de Valence, Abd-el-Melech, descendant du fameux Almanzor , résolut de le détrôner, bien que ce prince fût son gendre. Il réclama l’assistance de Ferdinand, et, avec l’aide de ce roi , il alla mettre le siège devant la ville de Valence , dont il se rendit maître. Au retour de cette expédition, Ferdinand tomba malade, et mourut Je 27 décembre 1065. Il fut eu possession du royaume de Léon vingt-huit ans et quelques mois. 11 y avait dâà plus de douze ans qu’il régnait sur la Castille, en sorte qu’il porta le titre de roi pendant plus de quarante années. Mariana dit qu’il mourut en odeur de sainteté.
Moax DE DOIT RÀMIRB, BOI d’aRAGOIT. <— > SANCao-FKRITAIfDEZ FMT LA GUERRE AU ROI DE LÉON. — BA.TAILLB DE LLAVTADA.
BATAILLE DE GOLPEJARA, SAKCHO
DETROJTE GARCIA , ROI DR GALICE. — ALPHONSE SE RÉFUGIE A TOLEDE. SAN- CHO ASSIEGE ZAMORA, IL EST ASSASSIN*