PARVIENT A DISSOUDRE LA LIGUE. DON
ENRIQUE DE TRASTAMARE EST OBLIGÉ DE FUIR ET DE CHERCHER UN ASILE EH FRANCE.
Quand la seconde moitié du quatorzième siècle commença, par une fatale coïncidence la Péninsuk ibérique tout entière se trouva soumise à la domination de quelques-uns de ces princes que la colère divine n’envoie que pour châtier les nations. En Aragon, le roi avait mérité le surnom de don Pedro du Poignard. La reine de Navarre, morte le 6 octobre 1349, à Conflans Sainte-Honorine, avait laissé pour héritier Charles le Alauvais. En 1357, don Pedro, que des historiens appellent le Justicier, que d’autres nomment le Cruel, monta sur le trône de Portugal. Enfin la Castille obéissait au fils d’Alphonse le Vengeur, à don Pedro le Cruel. Qu’avait donc fait la malheureuse Péninsule pour être affligée d’une réunion de semblables souverains?
Quelques historiens se sont efforcés de réhabiliter la mémoire de don Pedro de Castille. Ils prétendent justifier sa conduite, et accusent de calomnie les auteurs qui l'ont flétri du nom de Cruel. Suivant eux, il faut suspecter la véracité de don Pedro I.opez de Ayala ; car si cet auteur a été témoin de la plupart des faits qu’il raconte, il a aussi pris une part active. A la ataille de Navarete, il portait l’étendard de don Enrique de Trastamare, et il a dû naturellement montrer quelque partialité en faveur de la cause qu’il avait embrassée. Mais si vous
cherchez dans les écrivains partisans de don Pedro la réfutation des faits rapportés par Ayala, vous serez tout étonné de ne trouver que de vaines déclamations dénuées de preuves. Un des serviteurs les plus zélés de ce prince. Gracia Dei, son roi d’armes, a écrit une chronique qu’il oppose à celle de Lopez de Avala. Je l’ai lue sans y trouver un seul mot qui püt nie faire douter raisonnablement de la fidélité de Lopez de Ayala
Gracia Dei passe sous le silence les faits les plus importants et le mieux avérés. Lorsqu'il veut contredire la manière dont quelque événement est rapporté par ce qu'il appelle les histoires mensongères, lashisiorias fingidas, il se borne à dire : Les faits ne sont pas exactement racontés; mais il ne met aucun récit à la place de celui qu’il critique. La faiblesse de ses récriminations, les erreurs patentes que contient sa chronique, sont la meilleure preuve que Lopez de Ayala n’a pas été partial ; autrement, ses adversaires n’eussent pas manqué d’opposer la vérité au mensonge. Une autre chronique se trouve à la suite du manuscrit de Gracia Dei, et est ainsi intitulée : Relation sommaire de F histoire véridique du roi don Pedro de Castille, composée de morceaux tirés de divers auteurs contemporains; mais elle contient bien plus d’erreurs encore que celle de Gracia Dei. Ainsi, pour excuser les premiers actes de cruauté de don Pedro, elle dit que ce prince était très-jeune, tandis que ses frères étaient déjà des hommes faits, qui avaient acquis dans l’État une grande importance personnelle; en sorte qu’il lui fut necessaire de recourir à une excessive rigueur pour réprimer leurs tentatives ambitieuses.
Voici la vérité. Don Pedro était né le
(*) La chruniqiie de Gracia Dei a été imprimée dans un ouvrage intitulé le Semanario erudilo, que je n'ai pu trouver à Paris; mais elle existe en manuscrit à la bibliothèque royale, ancien fonds du roi, n° 9994. C'est à l'obligeance de notre savant bibliographe M. Ferdinand Denis que je dois la connaissance de ce document.
30 août 1334. Il avait, lors de la mort de son père, quinze ans sept mois et vingt-six jours. Les deux fils jumeaux lie don Alphonse avait eus de Leonor e Guzman, don Enriniie, comte de Trastamare, et don Faurique, maître de Saint-Jacques, étaient nés le 13 janvier 1333. Ils étaient donc plus âgés que don Pedro d’une année cinq mois et vingt et un jours seulement. Don Fernand, seigneur de Ledesma, était né la même année que don Pedro ( 1 334). Le seigneur de Aguilar, don Tello, était né en 1337; par conséquent il était de trois ans plus jeune que le roi. Enfin trois autres fils de Leonor de Guzman, nommés Pedro, Sancho et Juan, n’étaient encore que des enfants quand don Pedio monta sur le trône H.
L’éducation du jeune roi avait été confiée à don Juan Alonzo de Albuquerque, qui, loin de réprimer ses mauvais penchants, semble les avoir excités pour obtenir sur son esprit une plus grande influence. Ce fut lui qui, conjointement avec la reine Marie, se trouvèrent chargés du gouvernement de l’État. Leonor de Guzman, en voyant ainsi le pouvoir entre les mains de'celle dont elle avait été la rivale, redouta sa vengeance, et alla chercher un asile contre sa colère derrière les remparts élevés de Médina Sidonia, dont la seigneurie lui appartenait.
Mais don Alonzo de Albuquerque s’efforça de la rassurer. Il lui fit dire qu’elle n’avait rien à craindre, pourvu qu’elle vînt se mettre à la merci du roi. Il lui fit dire, au contraire, que si elle restait à Médina Sidonia, on emploierait la force des armes pour l'en arracher. Leonor de Guzman fit la faute de croire à la parole de don Alonzo de Albuquerque. Elle se rendit
(*) Le roi Alphonse avait encore en deux autres fils de Leonor de Guzman ; c’étaient don Pedro , l'aîné de tous , mort à Guadalajara au mois de septembre i338, et don Sancho qui était imbécile, ce qui détermina son père à lui retirer la seigneurie de Ledesma pour la donner à don Fernand.
(Chronique de Villazan ,cb. 189.) Ce don Sancho mourut jeune et bien avant son père.
Digitizea ny vjuoglc
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à Séville; et les obsèques du roi étaient à peine achevées , qu'on enfermait comme prisonnière celle qui avait été son amie. Le comte de Trastamare fut aussi bientôt obligé de fuir. Par le conseil de sa mère, il avait épousé dona Juana, fille de Juan Manuel, seigneur de Villena, pour trouver dans son alliance un appui contre les persécutions qui le menaçaient. Cette union mécontenta le roi, et on vint avertir le comte don Enriqiie que son frère voulait le faire enfermer. Il fut donc obligé de se réfugier précipitamment dans les Asturies. A cette époque, le roi don Pedro tomba malade. On désespérait de sa vie, et de grandes contestations s’élevaient déjà pour savoir qui serait son suecesseur. L’infant d’Aragon, don Fernand, (ils de Leonor, sœur de don Alphonse X, avait un grand nombre de partisans.
D’autres parlaient d’élever à la couronne don Juan Nunez de Lara, qui descendait de don Fernand de la Cerda.
Il y avait encore d’autres prétendants; mais il n’était en aucune manière question de don Enrique deTrastamare ou de ses frères. Contre toute attente, don Pedro recouvra promptement la santé. Sa convalescence mit fin à toutes les prétentions. Elles n'eurent d’autre résultat que de faire naître dans l’esprit du roi une haine implacable contre ceux qui avaient ambitionné sa succession. Deux d’entre eux, Juan Nunez de Lara et le seigneur de Villena, moururent dans l’année.
Quand don Pedro eut recouvré la santé, il se mit à parcourir ses États. La reine dona Maria, qui raccompagnait, traînait à sa suite la malheureuse Leonor de Guzman , et lui faisait expier ainsi bien cruellement sa faveur passée. Dans la ville de LIerena, le maître de Saint-Jacques obtint la permission de visiter sa mère. Eu l’apercevant, dona Leonor se jeta dans ses bras, le baisa, et se mit à pleurer.
Tous les deux restèrent ensemble une grande heure à verser des larmes sans pouvoir se aire une parole. Cette scène attendrissante ne fut interrompue que par les geôliers. Ils vinrent dire que le
roi voulait parler à don Fadrique. Ce fut la dernière fois que celui-ci put voir sa mère. La reine fit conduire dona Leonor dans la ville de Talavera, et quelques jours s’étaient à peine écoulés, qu’elle y envoya Alphonse Ferrandez Olmedo. Celui-ci, par ses ordres, mit à mort la malheureuse prisonnière.
Ce ne fut pas don Pedro qui commanda ce crime; mais s’il ne le commit pas, il s’en rendit complice en l’approuvant. Il fit mander son frère don Tello, et lui dit: k Don Tello, vous « savez comment votre mère dona it Leonor est morte. » Ce jeune prince, sous l’impression de la terreur qu’il éprouvait, lui répondit : « Seigneur, je a n’ai plus d’autre père ni d’autre « mère que votre merci. » Cette réponse flatta don Pedro, et valut à celui qui l’avait faite un accueil favorable.
Un autre crime suivit de près la mort de dona Leonor. Un seigneur nommé Garcilaso de la Vega, dont la seule faute était d’avoir été atta^é au parti des Lara, fut massacré à Burgos, dans le palais même du roi. Don Pedro fit jeter son corps dans la rue, où il fut foulé aux pieds par les taureaux qu’on y laissait courir.
Don Pedro ayant aussi exigé des habitants de Buenos un impôt qui n’avait pas été vote par les cortès, plusieurs citoyens résistèrent à cette concussion.’ Il en fit prendre trois, qui , pour servir d’exemple aux autres, furent mis à mort.
Il se rendit de Burgos à Valladolid, où il avait convoqué les cortès du royaume. C’étaient les premières qu'il réunissait. Elles s’assemblèrent au commencement de la deuxième année de .son règne, en mai 1351. Plusieurs innovations y furent discutées, et l'on proposa notamment de partager entre les seigneurs les communes libres qui existaient en Castille sous le nom de béhétries.
Ces communes jouissaient de fueros qui leur permettaient de choisir ellesmêmes les seigneurs auxquels elles voulaient obéir, et à cette époque on répétait ce dicton : Les bé/u tries peu-
tent changer de seigneur sept fois par jour; c’est-à-dire, qu’elles pouvaient les prendre et les changer quand bon leur semblait. Ces espèces de petites républiques se divisaient en plusieurs catégories. Il y avait d'abord les béhétries qu’on appelait de mer à mer, parce qu’elles avaient le droit de choisir leur seigneur, soit dans les pays qui avoisinent l’Océan, soit dans ceux qui sont baignés par la Méditerranée: en Biscaye, si cela leur convenait, ou, si elles l’aimaient mieux, en Andalousie; en un mot, où cela leur plaisait; voilà pourquoi on les appelait béliétries de mer à mer. Il n’y en avait que quatre seulement en Castille; c’étaient Becerill, A via, Palacios de Menesez et Villasillos. Parmi les autres béhétries, les unes étaient astreintes à choisir leur seigneur dans certaines familles, d’autres ne pouvaient choisir que parmi les naturels de la béhétrie.
Don Alonzo de Albuqiierque appuyait vivement la proposition qui était faite de les partager; car il pensait que sa puissance et l’influence qu’il exerçait sur l’esprit du jeune roi suffiraient pour lui assurer une part considérable dans celte distribution.
IMais la proposition ne fut pas adoptée. Un des seigneurs qui combattirent cette mesure avec le plus de chaleur, fut don Alonzo Fernandez Coronel; l’opposition qu’il fit en cette circonstance à la volonté de don Alonzo de Albuquerque le rendit odieux à ce ministre. Il était d’ailleurs mal vu du roi, parce qu’il avait donné une de ses filles nommée doiia Maria à Juan de la Cerda, et qu’il avait soutenu que don Juan Nunez de Lara devait hériter du trône. Sa perte fut donc décidée. Don Alonzo Coronel ayant appris qu’on lui réservait le sort de Garcilaso de la Vega, se retira dans ses domaines, et s’occupa de mettre en état de défense ses villes d’Aguilar, de Burguillos, de Montalvan et de Capilla. Don Pedro ne tarda pas à l’aller attaquer, et il eut bientôt emporté les villes de Montalvan et de Capilla. Celle de Burguillos résita davantage; aussi , quand elle fut prise, le roi fit couper les fieux mains
à l’alcayde qui l’avait défendue. Ensuite, il courut dans les Asturies assiéger Gijon, qui appartenait au comte don Enrique. Cette ville se rendit presque aussitôt. Don Pedro, après avoir terminé cette expédition, revint en Andalousie pour mettre le siège devant Aguilar. Il fit battre la ville, et bientôt, malgré la vigoureuse résistance des assiégés, les remparts présentèrent des brèches praticables. Don Alphonse Coronel, qui n’avait pas de pitié à espérer, s’apprêta à mourir le plus honorablement qu’il le pourrait.
Il était dans l'église et assistait au saint sacrifice, quand on vint lui dire que le roi entrait dans la ville. « Eh bien, ditil , je vais d’abord m’occuper de Dieu, u Il attendit que l’hostie eiit été consacrée et que la communion fût achevée; ensuite, il alla se renfermer dans une tour; mais la défense n’était plus possible; il fut bientôt forcé de se rendre, et le roi le fit mettre à mort.
Le caractère du roi était trop entier pour qu’Alonzo de Albuquerque pût conserver longtemps par des moyens honnêtes l’influence qu’il exerçait; il songea donc à lui donner une maîtresse, pensant que celle-ci resterait dans ses intérêts, et qu’elle l'aiderait à maintenir don Pedro dans sa dépendance. Parmi les jeunes personnes qui composaient la maison de dona Isabel de Menesez, sa femme, il s’en trouvait une dont le nom est devenu célèbre :
c'était Maria de Padiila. Elle était petite, jolie et pleine d’esprit. Don Pedro la vit, et ce fut Juan Fernandez de Hinestrosa , l’oncle maternel de Maria, qui se chargea de la lui livrer. Au reste , cette jeune fille n'usa pas de sa faveur conime Albuquerque l'avait espéré ; elle employa uniquement son crédit à faire la fortune de sa famille, et le ministre ne tarda pas à reconnaître combien il s’était trompé. Il chercha donc à lui donner une rivale, et s’occupa de marier don Pedro. Un ambassadeur fut envoyé en France pour demander la main de Blanche, fille du duc de Bourbon. Albuquerque pensait qu’une princesse qui réunissait toutes les qualités, la jeunesse, la
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beauté, l’espiit et la vertu, effacerait bien vite dans l’esprit du roi les traces d’un amour satisfait. Blanche fut amenée à Valladolid, et les noces furent célébrées le lundi 3 juin 1333. Soit que don Pedro n’eût consenti à ce mariage que comme forcé et contre son gré, soit qu’il n’eût pas trouvé dans une princesse de seize ans les charmes lascifs de sa concubine, deux jours après la célébration du mariage, le mercredi 3 Juin, il abandonna Blanche pour retourner à Montalvan , où il avait laissé Maria de Padilla.
On a cherché à Justifier la conduite du roi , en disant qu’il avait découvert une intrigue amoureuse entre Blanche de Bourbon et le maître de Saint-Jacques. Mais si don Pedro eût appris quelque chose de semblable, ne se fûtil pas empressé de le publier, et de repousser ainsi les reproches qu’on lui adressait? Ce n’est pas certainement par trop d'indulgence que don Pedro a péché. N’eût- il pas aussitôt fait périr les coupables? Il faut donc laisser aux romanciers ces amours imaginaires; et l’on doit au moins rendre à la chroniijiie de Gracia Dei la Justice de dire qu'elle n’a pas répété cetie absurde supposition. « Quelle fut la cause de « cette conduite inexplicable? écritGra- « cia Dei, Dieu seul le sait. » Le roi ne fut ébranlé ni par les prières de sa mère, ni par celles de la reine Léonor, sa tante. Don Alonzo de Albuquerque pensant que ses exhortations produiraient plus d’effet, partit pour aller le trouver; mais il apprit en route que celui-ci, pour se soustraire à l’ennui que lui causaient ses réprimandes, voulait le faire périr. Aussitôt il retourna sur ses pas, et se réfugia dans ses domaines, sur les frontières du Portugal. Don Pedro, en apprenant cette retraite, retourna à Valladolid, auprès de sa mère et de Blanche de Bourbon; mais il n’y resta que deux jours; il quitta de nouveau sa femme, et depuis ce moment il ne la revit plus. De retour auprès de Maria de Padilla, et débarrassé de tout censeur incommode, il changea les principaux ofiiners de la couronne ; il distribua toutes
les dignités de l’État aux parents de sa maUresse; il fit déposer le maître de Calatrava , et fit donner la maîtrise à don Diégo Garcia de Padilla, frère de dona Maria; enfin, il fit prendre Blanche de Bourbon , qui s’étalt retirée avec la reine mère dans la ville de Médina dei Campo, et la fit renfermer à Arevalo, où elle fut traitée en prisonnière, sans qu’il fût permis à la reine mère, ni à personne, de la voir.
Beaucoup de seigneurs, révoltés de l’injustice et de la cruauté de cette conduite , s’étaient Joints à don Alonzo de Albuquerque. Un nouvel excès du roi vint augmenter encore le nombre des confédérés.
Dona Juana de Castro, veuve de don Diego de Haro, n’avait pas moins de sagesse que de beauté. Le roi Jeta les yeux sur elle; mais comme il vit bien que les moyens ordinaires de séduction seraient inutiles auprès d’elle, il lui proposa de la faire reine, car, disait-il, son mariage avec Blanche était nul. Il fournitdes témoins pourprouver les causes de nullité qu’il alléguait, et fit décider la question par les évêques d’Avila et de Salamanque. Ces timides prélats n’osèrent pas contredire un prince
ue la passion rendait frénétique; iis
éclarèrent qu’il était libre, et son mariage avec dona Juana de Castro fut célébré: mais après peu de jours, suivant quelques auteurs le lendemain du mariage, il abandonna cette nouvelle victime. Les membres de la famille de Castro, impatients de l’outrage fait à leur parente, se Jetèrent dans le parti-des mécontents. Quant à doiïa Juana, elle se retira à Duenas, où elle se consola en 'prenant le vain titre de reine, et où elle mit au monde un fils nommé don Juan , fruit de cette union passagère (*).
Le comte de Trastamare, le maître de Saint-Jacques, les infants d’Aragon
(*) Algo dette casamieuto dicea lat historias tîngidas que aadaii, aunque callan que desla doua Juana de Castro tubiese el rey D. Pedro hijo como le lubè , a quai llaniaron el ynfaute D. Juan.
Clironiqlte de Gracia JOei , manuscrit de la Bibliotbèque royale, P i5.
se rangèrent aussi au nombre des confédérés. La ville de Tolède entra aussi dans cette ligue. Le roi avait donné à Hinestrosa, oncle de Maria de Padilla, l’ordre d'aller à Arevalo, d’y prendre Blanche de Bourbon , et de la conduire à Tolède. En arrivant dans cette ville, Blanche demanda la permission de faire sa prière dans l’église de Sainte-Marie. Mais une fois dans cet asile , elle refusa d’en sortir, en disant que, dès qu’elle serait à l’Alcazar, on la ferait mourir. Le seigneur de Hinestrosa n’osa pas employer la violence par respect pour le lieu saint , et aussi parce qu’il voyait les habitants prêts à se soulever en faveur de la reine. Il fut doue obligé de se rendre auprès du roi pour lui demander ses ordres.
Penoant ce temps, les habitants ouvrirent leurs portes à don Fadrique, maître de Saint-Jacques, et prirent parti pour les confédérés. Au reste, les réclamations que ceux-ci adressaient au roi n'avaieiit rien que de raisonnable. Ils demandaient que le roi traitât Blanche en reine; que Maria de Padilla fût conGnée dans un couvent de France ou d’Aragon ; enGn, que les charges de l’État fussent ôtées aux parents de la concubine.
Don Pedro, ne voulant pas accorder ce qu’on exigeait de lui, et ne se sentant pas assez de forces pour résister à une ligue aussi puissante que celle qui s’était formée contre lui , eut recours à la trahison. Il gagna un médecin italien , nommé Paul de Perouze , qui accompagnait Alonzo de Albuquerque.
Ce misérable empoisonna son maître , et, pour prix de son crime, il re<^ut des terres près de Séville, et un em-
filoi dans la maison de don Pedro. Sur e point de mourir, Alonzo de Albuouerque fit son testament, par lequel U détendit qu’on l’enterrât avant que l’on eût atteint le but pour lequel la ligue s’était formée. Les seigneurs jurèrent d’exécuter sa volonté. Ils firent embaumer son corps; et, soit qu’ils marchassent au combat, soit qu’ils se réunissent en conseil, ils faisaient porter devant eux le cercueil qui renfermait son cadavre. Dans leurs assem-
blées,ils considéraient toujours Alonzo de Albuquerque comme présent ; et lorsque c’était à ce seigneur à donner son avis , don Juan Alonzo Rui Diaz Cabeza de Vaca, qui avait été son majordome, prenait la parole en son nom.
Les forces de la ligue s’augmentaient chaque jour; et le roi voyant bien qu’il tenterait vainement de la dissoudre par la force, engagea des négociations.
Il voulait les traîner en longueur, et obtenir ainsi du temps dont il profiterait pour gagner quelques-uns des confédérés. Mais ceux-ci pénétrèrent ses vues, et leur armée s’avança vers la ville de 'Toro, dans laquelle don Pedro s’était renfermé avec sa mère, et avec la reine Leonor, sa tante. Lorsqu'ils arrivèrent en vue des remparts, tous les cavaliers mirent pied à terre, et marchèrent à la suite du corps d’Alonzo de Albuquerque, qu’on portait sur une civière couverte d’un drap d’or. Ils passèrent ainsi près de la ville, et allèrent prendre leurs logements dans un village peu éloigné. Le lendemain, don Pedro, qui, du haut des murailles, avait vu ce convoi , et dont les troupes étaient peu nombreuses, s’éloigna précipitamment , et se rendit à Uruena, où était Maria de Padilla. Il ne fut pas plutôt parti, que la reine mère fit prévenir les confédérés de son absence. Elle se déclara pour eux, et elle leur livra la ville de Toro. Ces nouvelles causèrent une rande inquiétude au roi. Il craignit e voir son royaume tout entier se soulever contre fui; et, comptant plus sur la ruse que sur la force , il revint lui-même se livrer aux confédérés.
Ceux-ci commencèrent par éloigner les personnes qui leur portaient ombrage; et, comme chacun d’eux pensait bien plus à son intérêt personnel qu’au bien général, ils se partagèrent les charges de l’État. R^ardant alors que le but de la ligue était atteint , ils firent enterrer le corps de don Alonzo de Albuquerque au monastère de l’Épine.
Ils gouvernaient au nom de don Pedro, qui conservait bien le titre de roi , mais qui , en réalité, n’était libre de rien faire. Cette captivitédu roi dura
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quelques mois{*). Don Pedro attendit que les confédérés fussent divisés d'intérêts,que la plupartd’entreenx fussent retournés dans leurs domaines , et qu’ils eussent licencié leurs troupes. Il s’attacha à gagner quelques-uns des principaux chefs; et, lorsqu’il vit que la ligue était réellement dissoute, il proGta de la liberté qu'on lui laissait d’aller à la chasse pour s'échapper.
Les seigneurs étaient successivement chargés de veiller à sa garde. Un jour que cette garde était confiée à don Tello , celui-ci , que le roi avait gagné en promettant de lui donner d'immenses domaines, l’accompagna à la chasse et favorisa son évasion. Quand le roi fut libre, il réunit les cortès à Burgos. Il se plaignit , dans cette assemblée, de ce que, sans respect pour la majesté royale, tes seigneurs et ses frères l’avaient tenu prisonnier. Il réclama des troupes et de l’argent pour leur faire la guerre. Ce qu'il demandait lui fut accordé. Ce fut alors le temps des vengeances , et le sang recommença à couler. A Tolède, le roi condamna vingt-deux habitants au dernier supplice. Parmi ces malheureuses victimes, se trouvait un orfèvre plus qu’octogénaire. Son fils, qui atteignait à peine sa dix-huitième année , demanda la grâce de mourir à sa place.
Le roi, sans être touché de sa jeunesse ni de son dévouement, autorisa cet échange, et le malheureux jeune homme fut mis à mort.
Ces cruautés frappèrent de terreur les habitants de Tolède; néanmoins don Pedro ne crut pas devoir se lier à leur fidélité. Il chargea Hinestrosa de prendre la reine Blanche, et de la ren-
(*) La chronique de Gracia Dei dit que celte captivité dura 4 ans. C’est une erreur patente. Don Pedro n’est revenu à Toro que vers la fin de i354. .4n commencement de i355 , il avait réuni des cortès à Burgos. Gracia Dei dit encore que pendant ce temps la reine Blanche se trouvait à Toro. C’est encore une erreur. Blanche de Bourbon n'a pas quitté Tolède depuis le moment où elle y a été amenée par Hinestrosa, jusqu’à celui où elle en a été emmenée en i355, pour être conduite à Siguenza.
fermer dans le château de Siguenza.
Ensuite don Pedro songea à châtier la ville de Toro. C'était là que se tenaient ceux des confédérés qui ne s’étaient pas encore séparés : la reine dona Maria , la reine dona Leonor, le comte de Trastamare , don Fàdrique , et le maître de Calatrava, don Pero Estevanez Carpintero. Il commença le siège; mais il espérait plus de succès de son adresse que de la force de ses armes. Pendant que le comte de Trastamare était allé dans les Asturies pour y ramasser des troupes , il parvint à détacher don Fàdrique de la ligue. Il gagna aussi plusieurs habitants de la ville; et, le 5 février 1356, une des portes lui fut livrée. Dès qu’il fut maître de la ville, il fit mettre à mort Pero Estevanez Carpintero, Ruy Gonzalez de Castaneda, et plusieurs autres seigneurs. On les tua sous les yeux mêmes de la reine mère, qui, frappée d’épouvante à la vue de cet horrible spectacle, tomba à terre sans connaissance. Quand elle eut repris ses sens, elle ne trouva de paroles que pour maudire son fils. Après quelques jours, elle demanda à se retirer en Portugal , et cette permission lui fut accordée.
Le comte de Trastamare , le seul des confédérés que le roi n’eût pas ou gagné ou puni , n’était pas assez puissant pour soutenir la lutte. Il gagna donc un port de la Biscave, où il s’embarqua pour la France. C'est ainsi que don Pedro parvint à dissiper cette ligue qui devait le renverser, et que, redevenu maître absolu de son royaume , il put donner un libre cours â ses passions et à sa férocité.
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