‹ Espagne (volume 2)Chapitre 49 sur 70 · PEDRO · texte numérisé non relu

PEDRO

La victoire remportée sur Hinistrosa par don Henrique , don Tello , et le comte d'Osuna, qui commandaient l’armée aragonaise, avait considérablement augmenté leur assurance. Ils entrèrent donc dans la Rioja et s’emparèrent de Najara. Dans cette ville, ils firent mettre a mort un grand nombre de juifs par haine pour don Pedro et parce que ce prince favorisait d’une manière toute particulière ceux de ses sujets qui suivaient la loi de Moïse. Ils pénétrèrent Jusqu’à Pancorvo et ils reprirent la ville de Tarazone. De son côté , le roi don Pe-

dro s'empressa de rassembler son armée. Il s’avança en toute hâte pour aller s’opposer aux progrès des Âragonais, et alla camper à Azofra, village peu éloigné de Najara.

Si l’histoire devait écarter le récit de tout ce qui paraît surnaturel, peutêtre faudrait-il passer ici sous le silence une prédiction qui vint effrayer don Pedro et qui , peut-être , ne fut pas sans influence sur le reste de sa carrière. Un prêtre de la ville de Saint- Dominique de la Chaussée se présenta au camp et demanda à parler au roi.

« Seigneur, lui dit-il , J’ai vu en songe < le grand saint Dominique de la « Chaussée qui m’a chargé de venir « vous trouver et vous conseiller de « bien vous tenir sur vos gardes , car « vous devez recevoir la mort de la « main du comte don Enrique votre « frère. »

En entendant ces paroles , le roi se troubla et demanda au prêtre si quelqu’un l’avait envoyé pour lui adresser une semblable menace. « C’est, reprit celui-ci, saint Dominique seul qui m’a commandé de venir vous donner cet avis.» Don Pedro ayant appelé du monde , le prêtre répéta en public ce qu’il avait dit en particulier, et comme il persistait à soutenir que saint Dominique seul l’avait engagé à faire cette démarche , le roi ordonna d’élever immédiatement un bûcher devant sa tente, et il y fit brûler vif le messager de saint Dominique.

Un auteur célébré a dit : « Souvent des faits qui , suivant les probabilités, ne devaient pas avoir lieu, arrivent par cela seul qu’ils ont été prédits. >> Cette pensée s'applique merveilleusement à la prédiction de saint Dominique. Un combat fut livré entre les Castillans et les Aragonais; ces derniers furent mis en fuite et forcés de se retirer à Najara. Don Enrique s’était réfugié dans cette place, mais elle était mal approvisionnée; il était impossible d’y faire une sérieuse résistance. Tous les partisans de don Pedro voulaient donc qu’elle fût attaquée sans le moindre délai; on y eût pris don Enrique.

Dans toute autre circonstance, le roi

de Castille n’eût pas laissé échapper cette occasion d'assouvir sa haine et d’assurer sa tranquillité; mais peutêtre la prédiction qu’il venait d’entendre lui flt-elle craindre un de ces retours de fortune si fréquents à la guerre.

Il ne voulut pas presser son ennemi; il le laissa tranquillement sortir de Najara et défendit qu’on le poursuivît.

Il se contenta de mettre une bonne garnison dans la ville qu’il avait recouvrée, puis il retourna à Séville, où il continua à faire mettre à mort tous les seigneurs qui lui portaient ombrage. Plusieurs de ceux que sa colère menaçaitavaient étéchercherun refuge en Portugal. Le roi de ce pays s’engagea à les livrer , et le roi de Castille, en échange, promit de faire arrêter, et d’envoyer en Portugal, Coelho, Alvaro et Pacheco , afin que don Pedro pût venger sur eux la mort de sa maîtresse Inez de Castro. Ce marché de sang s’exécuta. Meu Rodriguez Tenorio, Ferrand Gudiel de Tolède, Fortun Sanchez Calderon, et d’autres encore, furent remis au tyran de la Castille , qui les fit mettre à mort. Alvaro et Coelho furent envoyés en Portugal. Quant à Pacheco , lorsqu’on vint pour l’arrêter, il était à la chasse; il fut possible de l’avertir du danger qui le menaçait; il eut le temps de se réfugier en Aragon.

Quelque horreur que puisse inspirer le récit de ces assassinats, il faut en rapporter de plus odieux encore. La colere , la vengeance , avaient paru jusqu'à présent les seuls mobiles des crimes de don Pedro, et, malgré tout ce que ces passions ont d’affreux , au moins elles ne présentent rien de bas et n’avilissent pas la pensée; mais tremper ses mains dans le sang par amour pour l’argent , c’est joindre la bassesse à la perversité; c’est là cependant qu’en était arrivé don Pedro. Cupide autant que cruel , il fit mettre à mort, en 1360, son trésorier Simuel Levi. Ce juif, tout en remplissant les coffres de don Pedro , avait accumulé pour son compte d’immenses richesses ; il avait fait aussi la fortune de ses parents. Tout ce qu’il avait

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amassé fut confisqué par don Pedro.

A chaque instant l’histoire des Maures vient se mêler à celle des rois de Castille. Il faut interrompre ici le récit des crimes de don Pedro et s’occuper un instant des révolutions qui agitaient le royaume de Grenade. A la mort d’Alplionse le Vengeur, le prince musulman qui régnait dans la Péninsule était, on se le rappelle, Yuzuf-Abu’l-Hegiag. Le l" sjawal755 ( 19 octobre 1354), ce roi était prosterné dans la mosquée principale de Grenade, où il faisait sa prière, lorsqu’un homme furieux se jeta sur lui et le poignarda. Aux cris de détresse poussés par ce prince , la prière cessa ; on se précipita sur l’assassin , qui fut aussitôt mis à mort par les témoins de son crime. On reporta le roi à son palais; mais il rendit le dernier soupir lorsqu’on y arriva. On proclama aussitôt pour roi son fils aîné Mohammed (*). Ce prince s’empressa de faire demander au jeune roi de Castille la continuation oes trêves qui avaient été conclues en 1350. Don Pedro accueillit volontiers cette demande , et Mohammed l’aida de ses vaisseaux dans la guerre qu’il faisait à l’Aragon. Le roi de Grenade gouverna tranquillement ses États pendant cinq années; mais Ismaïl , son frère consanguin qui ambitionnait le trône, et Abu- Saïd qui était aussi son parent, conjurèrent contre lui. Ils rassemblèrent bientôt un assez grand nombre de partisans. Le 28 ramadan 760 (23 août 1359), cent hommes déterminés profitèrent de l’obscurité de la nuit pour escalader la partie la plus élevée du palais de Mohammed. Ils y attendirent en silence que la moitié de la nuit fût écoulée; alors, à un signal donné , ils se précipitèrent dans le palais tandis que d’autres conjurés attaquaient et brisaient les portes, en proclamant pour roi le prince Ismaïl ;

(*) Ferreras le nomme dans un endroit Mohammed-Yago et dans un autre Mohammed-Lago-abul-Gnalid ; il dit, année i354, qu’il était oncle de Yiisuf , et , année i3Sg, qu'il était son frère. Il fait mourir Yusuf le

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car il8 prns<iient que ceux qui étaient entrés les premiers n’avaient pas manqué de mettre Moliammerl à mort ; mais ceux-ci , plus avides de pillage qu’empressés de verser le sang, s’occupaient à dévaliser le palais. Pendant ce temps Mohammed était , avec une des femmes de sou harem, dans une pièce retirée. Il de.scendit dans les jardins ; son fils s’y était déjà réfugié. Ils y trouvèrent heureusement des chevaux ; ils prirent la fuite et arrivèrent sains et saufs à Guadix , où les habitants reçurent Mohammed comme leur roi et leur seigneur.

Le rebelle Ismaïl fut proclamé roi et s’empressa d'envoyer des ambassadeurs à don Pedro le Cruel. 11 lui demanda le maintien des trêves, et offrit de continuer à l'aider de ses vaisseaux dans la "guerre qu'il soutenait contre l’Arapon. Don Pedro accepta CCS offres. Cependant , Mohammed voyant que le secours de don Pedro lui manquait pour remonter sur le trône, passa en Afrique, où le roi de Fez, Abu-Salera, lui fit le meilleur accueil. Ce prince lui donna des troupes pour venir combattre l'usurpateur; mais elles étaient à peine débarquées en Andalousie, qu’elles reçurent la nouvelle de la mort de leur souverain, et que l’ordre leur fut transmis de retourner en Afrique. I.eur départ priva Mohammed de la plus grande partie de son armée; il ne se sentait plus assez fort pour tenter les chances de la guerre, et il se retira à Ronda , qui s’était déclarée pour lui. Néanmoins ismaïl ne jouit pas longtems du pouvoir qu’il avait usurpé. Abu-Saïd avait été l'un des artisans les plus actifs de la révolution qui avait renversé Mohammed. Il avait fait donner a son jeune parent le titre de roi ; mais il avait, en réalité, gardé pour lui-méme la plus grande partie de l’autorité. Il

19 novembre. Il y a une erreur d’un mois. Mariana le nomme Moliammed-l.ago ; Ginès de Hila l’appelle Malioiiiad Lagus. RIeda lui donne le même nom et il ajoute ; ce nom de Lagus signifie en arabe le Vieux. Marmol lui douiie encore le surnom de Abil- Gualid ou Abu’I-Walid et celui de Ibni- Nacer ou ben-Nassr.

en profita pour gagner presque tous 1rs chefs, et, le samedi , 25 sjaban 761 (1 1 juillet 1 360), une révolte éclata dans Grenade. Ismaïl fut pris et massacré, et l’on proclama roi à sa place Abu-Saïd, plus connu sous le nom d’Alhamar, c’est-à-dire le Rouge, qui lui fut donné soit à raison de la couleur de sa barhe et de ses cheveux , soit parce qu’il descendait d’Alhamar , le premier roi de Grenade. Abu-Saïd sachant que le roi de Castille était favorable au parti de Mohammed-lten-Yusuf, dut naturellement rechercher l’alliance du roi d’Aragon. Ce fut pour don Pedro le Cruel un sujet de mécontentement et d’alarmes. A peine assez fort pour résister à l’Ara^in , il se demanda comment il pourrait faire pour lutter contre les Aragonais sur les frontières de la Castille, et contre les Maures dans le coeur de l’Andalousie. Il résolut d’avoir recours à la ruse qui , tant de fois, lui avait réussi. Il accueillit les ouverfure.s de paix que lui faisait le nouveau roi de Grenade, et, après avoir ainsi mis .ses frontières en sûreté du côté des Maures, il partit, au commencement de i’ann^ 1361, pour faire la guerre en Aragon. Il remporta quelques avantages dans cette campagne , qui se termina par un traité de paix. Don Pedro de Castille , qui avait ses arrière - pensées , se montra peu exigeant : il demanda seulement que don Enrique, don Tello , et tout les réfugiés castillans qui se trouvaient en Aragon, fussent renvoyés de ce pays. Moyennant cette concession , il offrit de rendre à don Pedro le Cérémonieux les places qu’il lui avait enlevées, et promit d’être, à l’avenir, son ami firlèie et son allié sincère. Ces conditions furent acceptées. Don Pedro remit les villes dont il s’était rendu maître ; mais ce ne fut pas sans conserver dans son cœur un vif ressentiment de la nécessité où il était de les restituer. Dans ses instincts de bête féroce, il avait besoin de faire tomber le pc'ids de sa colère sur quelqu’un.

Que ce fût sur un innocent ou sur un coupable, peu lui importait, pourvu que du sang fût versé. L’iitfortunée reine Blanche de Bourbon était tou-

jours prisonnière ; elle avait été successivement renfermée h Arevalo, à Tolède, à Siguenza, à Xerez de la Frontera; c’est dans cette dernière ville qu'elle était captive quand , en 1361, don Pedro revint à Séville après avoir conclu la paix avec l’Aragon; ce fut sur elle qiril se vengea des concessions qu’il avait été obligé de faire. Elle avait pour ^arde Inigo Ortiz de las Cuevas, qui s’appelait aussi de Estuniga. Don Pedro envoya à Xerez un homme que l’on nommait Alonso Martinez de TJriiena. C'était nn .serviteur de ce maître Paul de Pérouse , médecin et trésorier du roi , gui avait été accusé d’avoir empoisonne Alonzo de Albuquerqiie. Cet homme venajt pour donner du poison à la reine ; mais quand don Inigo Ortiz se fut entretenu avec lui , et quand il sut ce qu’on prétendait faire, il s’en alla vers le roi , et lui dit qu’il n’accomplirait jamais une telle action; que tant que la reine se trouverait confiée à sa garde, il croirait faire un acte de trahison s’il prêtait son consentement à ce qu’elle fdt mise à mort ; que si le roi voulait la faire périr, il n’avait q^u’à la retirer de ses mains, laî roi fut très-irrité des scrupules d’Inigo, et il ordonna qu’on remît la prisonnière à Juan Perez de Rebolledo, habitant de Xerez, son sergent d’armes. Quand la reine fut au pouvoir de celui-ci, le roi la fit tuer. Cette infortunée princesse n’avait que vingtcinq ans lorsqu’elle mourut. Elle était blonde; elle avait le teint très- blanc et sa figure était pleine de grdce; elle était bonne et pieuse ; elle passait une partie de son temps à prier, et elle souffrit avec une admirable résignation les maux de sa longue captivité.

Les romancier.s, qui veulent trouver de l’amour partout, flétrissent la mémoire de cette infortunée princesse en supposant une intrigue incestueuse entre elle et le maître de Saint- Jacques. Il suffirait peut-être, pour en faire justice , de rapporter deux vers de ces chants populaires où les traditions de l’époque se trouvent consignées avec une si touchante naïveté :

m Je meurt tant que le rel m'ait connue, et je m'en Tais parmi let Tierces. »

On peut , au reste , opposer à cette calomnie un argument plus pui.ssant encore , celui des chifïres et des dates. Au mois de mars 13.51 , don Fadrique, après avoir pleuré avec sa mère à Llerena, se retira dans ses domaines pour ne reparaître à la cour de son frère que deux années plus tard. C’est pendant son absence, le 21 février

1352, que Blanche de Bourbon arriva à Valladolid. Le mariage fut célébré le 3 juin 1352. Don Fadrique était toujours absent ; il n’assista pas à la célébration. Où donc placerez-vous cette intrigue amoureuse qui aurait dil précéder le mariage , puisque c’est deux jours après qu’il eut été conclu, le 5 juin, que don Pedro a abandonné sa femme?

Don Fadrique n’est revenu à la cour qu'en 13.53, quelque temps après le mariage, et il a été bien accueilli par son frère, qui ne l’avait pas vu depuis deux ans. Est-ce que le roi don Pedro l’eût reçu d'une manière amicale s'il eût eu, comme on le prétend, connaissance de l’intrigue qu’on invente? En

1353, don Pedro fit arrêter la reine BlancbedeBourbon,(pii étçit àMedinadel-Campo avec la reine mère et avec Léonore d’Aragon ; il la lit jeter dans une prison. A l’exception du peu de semaines de liberté dont elle jouit ,i Tolède, elle fut toujours captive et renfermée avec la plus grande sévérité.

I.es détails que donne la chronique de Lopez de Ayala , nous apprennent qu'elle ne pouvait communiquer avec personne. « Un jour, dit cet auteur, pendant qu’elle était dans la prison où elle mourut, un homme, que l’on eût pris pour un pasteur, se présenta au roi comme il se préparait à la chasse dans les environs de Xerez et de Medina-Sidonia, et cet homme dit au roi que Dieu l’envoyait vers lui pour lui annoncer que les maux qu'il faisait endurer à la reine Blanche étaient montés jusqu’au cfel , dont , sans aucun doute, la colère saurait l’atteindre; que bien au contraire s’il retournait vers celle qui était son épouse et

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avec laquelle il devait vivre selon que l’exigeait la raison , un fils naîtrait de lui , qui monterait sur le trône de Castille. Le roi fut très-épouvanlé ; il Ht saisir l’homme qui lui avait tenu ce langage, et il crut un moment que c’était un émissaire de la reine Blanche à qui elle avait soufflé ces paroles. En conséquence, il envoya immédiatement son camérier et son chancelier au lieu où la princesse était prisonnière. Par ses ordres, ils devaient faire toute perquisition sur cet événement; ils arrivèrent en celte ville sans être nullement attendus. Ils s’en allèrent sur-le-champ vers la reine; ils montèrent à |a tour où elle était enfermée. Ils la trouvèrent les deux genoux à terre, faisant ses oraisons; elle pleurait, elle se recommandait à Dieu ; car elle pensait que son heure était venue. Alors les deux officiers lui firent part de leur mission, lui demandant si elle avait envoyé cet homme dont il a été parlé; mais elle répondit que jamais elle ne l’avait vu. Les gardes, interrogés à leur tour, répondirent qu’un tel message n’avait pu être envoyé par la reine Blanche, et que nul homme ne pénétrait au lieu où elle était prisonnière. Après qu’on eut gardé l’homme pendant quelques jours, on le lâcha, et depuis il n’a jamais reparu. »

La mort de Blanche de Bourbon ne précéda que de peu de temps celle de Maria de Padilla. Au mois de juillet de l’année 1361 cette favorite succomba aux atteintes d’une cruelle maladie , et ce fut un juste châtiment du ciel qui vint ainsi frapper le tyran dans sa concubine , à finstant même où il venait d’assassiner celle qu’il avait prise pour compagne à la face des hommes et à la face de Dieu. Dona Maria de Padilla laissait un fils nommé don Alphonse, âgé de deux ans, et trois filles : dona Béatrix, dona Costanza, et dona Isabelle. Don Pedro fit bientôt convoquer les Cortès à Séville , et , dans cette assemblée, il déclara que Blanche de Bourbon n’avait pas été sa femme légitime; que jamais elle n’avait pu l’être. Qu’avant de l’épouser il s’était uni à Maria de Padilla ;

que la crainte de troubler le royaume l’avait seul engagé à tenir ce mariage secret , mais que ses enfants étaient légitimes. Il exigea donc que son fils Alphonse frtt reconnu pour héritier présomptif du royaume ; il voulut u’on donnât à Maria Padilla le titre e reine , et il la fit inhumer à Séville dans la chapelle des rois.

Pendant que ces événements s’accomplissaient, le roi Mohammed-Ben- Yusuf, retiré à Ronda, l’une des villes qui lui étaient restées fidèles , ne cessait d’implorer l’assistance du roi de Castille. Celui - ci ne demandait pas mieux que de tirer vengeance d’Abu- Saïd , dont l’usurpation l’avait mis dans la nécessitéde conclure avec l’Aragon une paix désavantageuse. Les Castillans commencèrent donc à faire des invasions dans le royaume de Grenade. Dans presque toutes les rencontres , les Maures éprouvèrent des pertes ; on leur fit un grand nombre de prisonniers. Cependant don Pedro, qui n’était pas moins cupide que cruel , se fit remettre tous les captifs, s’engageant à donner à ceux dont ils étaient la propriété trois cents inaravédis pour chacun d’eux ; mais il garda les prisonniers sans rien payer du prix qu’il avait promis, ce qui mécontenta Beaucoup les troupes. Le 15 janvier 1362 , le maître de Calatrava, Diego Garcia de Padilla, ayant essayé de surprendre Guadix, éprouva un echec; il fut pris avec plusieurs autres seigneurs. Le roi de Grenade, qui ne se sentait pas assez fort pour résister à la puissance du roi de Castille, et qui d’ailleurs était effrayé par les révoltes de plusieurs villes soulevées en faveur de Mohammed , désirait ardemment la paix; il pensa que ce serait une bonne occasion pour lui de l'obtenir.

Il traita très-bien les prisonniers, et non-seulement il n’exigea pas de rançon pour les mettre en liberté, mais encore il les renvoya chargés de présents qu’il adressait au roi. Cependant, ces témoignages de ses intentions pacifiques iravaient pas désarmé le courroux de don Pedro, et le roi Abu- Saïd le Rouge pensa qu’en se livrant spontanément au roi de Castille avec

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ane con6ance chevaleresque, il gagnerait ses bonnes grâces. De même que le premier Alhamar était venu se mettre à la merci de saint Ferdinand, de même Abu-Saîd vint trouver don Pedro à Séville. Il était accompagné par 400 cavaliers et 200 fantassins qui apportaient de riches étoffes, des bijoux, des perles et des pierreries les plus précieuses. Don Pedro lui fit bon aceueil ; il eut soin qu’on lui donnât des logements. Il recommanda au maître de Saint-Jacques, don Garcia Alvaros de Tolède , d’engager à un banquet le roi Abu-Saïd et 50 des plus nobles chevaliers qui l’avaient accompagné; puis, au milieu du repas, il fit entrer dans la salle du festin des hommes d’armes qui arrêtèrent le roi et les 50 Maures qui étaient à table avec lui. On arrêta aussi , dans les endroits où ils étaient logés , les autres Maures de son escorte ; on les retint tous prisonniers.

On s’empara de tout ce qu’ils avaient apporté de précieux, et, deux jours plus tard , don Pedro fit conduire Alhamar, et 37 des principaux chevaliers maures, dans un champ situé non loin de l’Alcazar. C’est en cet endroit que l’on exécutait ordinairement les malfaiteurs; aussi l’avait-on nommé le champ de la Tablada , c’est-à-dire le champ de l’Échafaud. Le roi Alhamar était monté sur un âne et vêtu d’une robe écarlate. Don Pedro les fit tous mettre à mort. On rapporte même qu’il commença par frapper de sa lance le roi Alhamar , en lui disant ; « Voilà pour le mauvais traité que tu m’as forcé de faire avec l’Aragon. » En se sentant blessé, Alhamar lui reprocha avec dédain sa conduite indigne d’un chevalier. Pendant cette expédition , le crieur répétait ces paroles ; « C’est la « justice que notre seigneur et roi « fait des traîtres qui ont donné la « mort au roi Ismaïl, leur roi et sei- « gneur. »

Dés que la mort d’Abu-Saîd fut arrivée à Malaga , où se trouvait Mohammed , celui-ci s’empressa d’accourir à Grenade, où il fut reçu comme roi. Don Pedro lui envoya la tête de son ennemi avec celle de tous les chevaliers maures qui avaient été massa-

crés au champ de la Tablada. Tranquille désormais du côté de l’Andalousie , don Pedro n’attendait que l’occasion favorable pour recommencer la guerre contre l’Aragon. Sachant bien que le roi de France finirait par lui demander compte de la mort de la reine Blanche, il rechercha l’alliancedu roi d’Angleterre. Il fit aussi un traité avec le roi de Portugal et un autre avec le roi de Navarre. Il fut convenu que l’armée navarraise entrerait en Aragon en même temps que l’armée castillane ; et bientôt, en 1 362, profitant de ce que don Pedro le Cérémonieux, confiant dans la paix jurée, avait licencié ses troupes, avait renvoyé de ses États les réfugiés castillans, 'et de ce que ce prince était lui-même à Perpignan , de l’autre côté des Pyrénées , don Pedro le Cruel et Charles le Mauvais se jetèrent sur l’Aragon. Les Navarrais enlevèrent le château de Sos ; les Castillans prirent Ariza, Ateca, Celena, Alhama, et vinrent mettre le siège devant Calatayud. Le comte de Osuna, don Pedro et don Artal de Luna , furent faits prisonniers en voulant se Jeter dans la place, et comme les assiégés ne purent être secourus à temps , lis furent forcés de se rendre le 29 août. Au milieu de ces succès, qu’il devait à la violation de la foi jurée, don Pedro le Cruel fut frappé par un de ces coups terribles dont le cœur d’un père peut seul comprendre toute l’amertume. Le seul fils que Maria de Padilla lui eût laissé, don Alhonse, qu’il avait fait reconnaître éritier du trône, mourut le 17 octobre 1362. C’est en ce moment que don Pedro , abattu par la douleur que cette perte iui causait, fit son testament.

Par cet acte, il institua pour héritières du trône les filles qu’il avait eues de Maria de Padilla, en les substituant i’une à l’autre, et, pour le cas où elles ne lui survivraient pas , il légua le trône à don Juan, ce fils qu’il avait eu de Juana de Castro. Enfin , pour assurer l’exécution de ces dispositions , ils|ssembla les cor-tès et fit reconnaître par cette assemblée les filles de Maria de Padilla pour ses héritières. Après avoir ainsi pourvu à la succession du

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royaume, il ne s’occupa plus que de la guerre contre l’Aragon. Il avait joint à son année des troupes auxiliaires que lui avaient envoyées les rois de Grenade et de Portugal. A l’aide de oet accroissement de forces il fit de rapides progrès : il enleva Teruel , Tarasone , et beaucoup d’autres villes ; il pénétra Jusqu’au coeur du royaume de Valence; il prit la ville de Murviedro et assiégea celle de Valence ellemême.

Cependant le roi d'Aragon avait rappelé à son secours tous les réfugiés castillans qu’il avait eu la loyauté de faire sortir de son royaume. Don Enrique et ses frères , don Tello et don Sancho, lui amenèrent quelques troupes levées en France. A leur approche don Pedro, qui ne voulait pas hasarder dans une seule bataille tous les avantages (|u’il avait obtenus, abandonna le .siège de Valence.

Néanmoins, la guerre continuait à être désastreuse pour le roi d’Aragon, qui perdait chaque jour quelque ville ou quelque cliAteau, Ce prince, voulant mettre un terme h ces revers , envoya des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il offrit de donner sa fille Juana en mariage au roi de Castille, tandis que son fils aine, don Juan, duc de Girone, et héritier présomptif du trône d’Aragon, épouserait dona Beatrix , fille aînée de Maria de Padilla. En acceptant ces conditions ostensibles , le roi de Castille en exigea une secrète : il voulut qu’on lui livrât, morts ou vifs , don Enrique de Trastamare et l’infant don Fernand , marquis de Tortose, qui, en qualité de petit-fils de Fernand l’Ajourné, se prétendait héritier pré.somptifdii royaume de Castille. Ce marclié fut accepté par le roi d’Aragon , qui commença même à l’exécuter , car , ,ayant fait dire à l’infant don Fernand de venir à Burriana , il l’y fit mettre à mort dans le courant de Juin ou de juillet 1363. Ce crime effraya tous les Castillans réfugiés en Aragon. Plusieurs d’entre eux avaient été attachés au parti de l’infant don Fernand; mais maintenant qu'il n’existait plus , iis se rangèrent tous autour de don Enrique de 'i’ras-

tamare. En effet , tous les seigneurs ui , au commencement du règne de on Pedro le Cruel , avaient pu prétendre à sa succession, n’existaient plus. La noble famille des Lara avait été exterminée ; Juan de la Cerda avait été supplicié; les deux fils de la reine d’Aragon, Léonor, étaient . morts assassinés. Don Enrique était, de tous les seigneurs castillans, celui qui se trouvait le plus près du trône. Tous ceux qui autrefois l’en avaient séparé étaient tombés sous les coups de don Pedro le Cruel. Aussi , dès que Fernand fut mort , le comte de Trastamare put se considérer comme l’héritier du trône de Castille ; ce fut un nouveau motif pour qu’il se tint en garde contre les embûches qu’on lui tendrait. Le roi d’Aragon ne put donc remplir la condition que le tyran de la Castille avait mise à fa paix. Il eut bien, dans le château de Sos , une entrevue avec Charles de Navarre et avec don Enrique.

Les deux rois espéraient qu’ils pourraient y faire assassiner ce dernier; niais don Enrique prit si bien ses mesures, qu’ils n’eurent que la honte de leur mauvaise entreprise. La guerre continua donc par terre et par mer ; et un seul fait donnera l’idée de la manière dont elle était faite par don Pedro le Cruel. Cinq galères aragonaises étant tombées entre ses mains , il fit mettre à mort tous les équipages, à l’exception seulement des ouvriers qui savaient fabriquer des rames. Les affaires se maintinrent de cette manière Jusqu’à l’année 1366.

Le roi Charles V avait enfin rendu la paix à la France. Mais une foule d’aventuriers qui n’avaient d’autre métier que la guerre, d’autre moyen de subsistance que le pilbage, s’étaient réunis par bandes et dévastaient le pays. On cherchait le moyen d’en débarrasser le royaume, quand don Enrique proposa de les employer contre le roi de Castille. Charles V accueillit cette proposition avec d’autant plus de faveur, qu’il avait un juste motif de faire la guerre à don Pedro. Les embarras où s’était trouvé le royaume n’avaient pas permis encore de tirer vengeance delà mort de Blanche de Bourbon; l’occasion

gêpfésèntait de punir ce monstre, qui, bourreau de sa propre faniille, n’avait pas craint de plonger ses mains dans le sang royal de France. Charles V choisit le célèbre Bertrand du Guesclin pour commandèr les compagnies , qui, moyennant 500,000 florins donnés par Charles V, s’engagèrent à aller guerroyer en Espagne. Il est vrai qu’en passant par Avignon elles exigèrent encore du pape un secours de 100,000 francs, et l'absolution générale de tous les péchés commis par les gens qui en faisaient partie. Du Guesclin , tant qu’il n’eut pas traversé les Pyrénées, fit courir le bruit qu’il allait combattre les Maures de Grenade. Il avait ordonné que tous les soldats des compagnies portassent sur leurs habits de grandes croix blanches, ce qui leur fit donner le nom de compagnies blanches (*). Du Guesclin était accompagné dans cette expédition par un grand nombre de seigneurs français. Les plus connus étaient Bertrand* de Matignon, les sires de Montauban, de Dinan, de Coëtquen, de Beaumont, Léon de Montfort, Alain de Liscouet, Raguenel de Maubourcher, Geoffroy et Sylvestre Budes, Antoine de Beaujeu , Guisnard deBailleul, Olivier de Mauni, Guillaume Bouestel, Giiillaurne de l’Aunoi ; mais avant tous, il faut nommer Jean de Bburbon, comte de la Marche, le Bègue de Villaine et le maréchal d’Andrehan.

Le roi Pedro le Cruel fut justement alarmé en apprenant qu’il allait avoir à combattre ces compagnies blanclies qui ne s’élevaient pas a moins de trente mille hommes. Le seigneur d’Albret lui conseilla de les débauclier en leur proposant un parti plus avantageux que celui qu’on leur avait offert. Mais le roi de Castille était à la fois trop avare et trop méfiant pour tenter un semblable expédient.

Ce fut au mois de mars de l’année 1366 que don Enrique entra en Castille à la tête de cette armée. Il alla se présenter devant Calahorra, dont

(*) C’est ainsi que les appelle Lopez de AyaU, année i36a, ch. viii.

les portes lui furent ouvertes par Fernand Sanchez de Tobar, qui en était gouverneur. Il s’y fit proclamer roi de Castille et de Léon, et le premier acte du nouveau souverain fut de récompenser scs partisans chacun suivant son rang et suivant l’importance des services qu’il avait rendus. Il donna à Bertrand du Guesclin le comté de ■Trastamare, à Caureley celui de Carrion; il rendit la seigneurie de la Biscaye à don Telle, et donna Âlbuquerque à son autre frère don Sancho; ensuite il dirigea sa marche vers Burgos. Don Pedro était en cette ville; mais toutes les instances des habitants ne purent le déterminer à v rester pour faire face à son ennemi. Après avoir écrit aux gouverneurs de toutes les places qu’il avait enlevées au roi d’Aragon de les démanteler, de les abandonner et de lui amener leurs garnisons, il quitta Burgos; mais, avant de partir, il lit mettre à mort Juan Fernandez deTobar, dont le seul tort était d’avoir pour frère le gouverneur qui avait livré Calahorra.

Don Pedro était, par sa cruauté, devenu si odieux à ses sujets, qu’il se vit abandonné de tout le monde. Burgos ouvrit ses portes à don Enrique; qui s’y fit couronner; Tolède et toutes les villes se rendirent avec Joie au prince qui les délivrait de cet esclavage sanglant; enfin don Enrique arriva à Séville, où don Pedro n’avait pas osé l’attendre, mais où l’on trouva encore une partie de ses trésors. Ils servirent à payer les compagnies ou à récompenser les partisans du vainqueur. Don Pedro le Cruel chercha un asile en»

Portugal; mais le roi refusa de le recevoir. Il revint donc en Espagne. Il voulut se renfermer dans Albuquerque; mais le seigneur qui commandait dans cette ville ayant refusé de lui en ouvrir les portes, il passa en Galice. Lii il trouva Fernand de Castro et l’archevêque de Saint-Jacques. Tous les deux l'engageaient à tenter au moins la fortune des armes, en lui promettant que beaucoup de seigneurs se rallieraient à sa cause. L’archevêque lui avait même amené un corps de 1,500

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hommes. Don Pedro récompensa par une trahison cet acte de dévouement. Il fit assassiner l’archevêque de Saint- Jacques , ainsi que le doyen de cette église. Il s’empara de leurs trésors; puis, chargé de ces nouveaux crimes, il s’embarqua dans le port de la Corogne, où se trouvait sa flotte, et il alla chercher un refuge à Bayonne, qui était alors au pouvoir des Anglais.

Don Enrique, resté sans contestation maître du royaume, rassembla les cortès à Burgos, au mois de novembre 1366. Il y ût proclamer son fils pour héritier de la couronne et réclama des subsides, que l’assemblée lui accorda. Comme les compagnies venues de France faisaient quelques ravages , et que leur entretien était fort coûteux, le roi fit le compte de la solde qui leur était due, et il les renvoya après les avoir satisfaites. Il ne garda avec lui que Bertrand du Guesclin et les Bretons qui l’avaient accompagné, Hugues Caureley et les Anglais qui faisaient partie des compagnies. Il ne lui restait guère que 1,500 lances. Pendant ce temps, don Pedro le Cruel avait été solliciter les secours du prince de Galles, et celui-ci faisait à Bayonne des préparatifs de guerre. Don” Enrique, pour conjurer le danger qui le menaçait, traita avec Charles le Mauvais, qui s’engagea à ne pas laisser passer les Anglais par la Navarre, et à défendre contre eux les ports des Pyrénées.

Mais c’était une imprudence^ que de compter sur la parole de Charles. Ce prince, pour éluder l’exécution de cette convention sans qu’on lui reprochât de manquer à sa promesse, se lit enlever par Olivier de Mauny, qui le.

retint quelque temps prisonnier. Pendant qu'il était ainsi en captivité, les troupes du prince de Galles traversèrent tranquillement les déûlés des Pyrénées et descendirent vers la Castille. Don Enrique rassemblait son armée à Burgos. Là, un chef des compagnies qu’il avait conservées, Hugues de Caureley, qui était Anglais, lui dit qu’il ne pouvait pas servir contre le prince de Galles, fils du roi d’Angleterre, et, à la tête des 400 lances qu’il com-

mandait, il alla rejoindre les ennemis.

Malgré cette défection, don Enrique avait encore une nombreuse armée. Il marcha à la rencontre du prince de Galles, et assit son camp aux environs de Saint-Dominique de la Chaussée, dans la chênaie de Banarez. Ses généraux se trouvaient divisés d’opinion sur le plan de campagne qu’il convenait de suivre. Les Espagnols disaient qu’il fallait se hâter de livrer bataille; que don Enrique avait conquis sa couronne presque sans combattre, et qu’il était nécessaire qu'il en rehaussât la gloire par quelque action d’éclat. Ils ajoutaient d’ailleurs que don Pedro avait encore des partisans, qu’il disposait d’immenses richesses, et qu’on devait craindre, si la guerre traînait en longueur, qu’il ne parvînt à débaucher une partie de l’armée. Les officiers français disaient, au contraire, que l’armée ‘du prince de Galles se composait de troupes excellentes, mais au'elle manquait de magasins; qu’elle aurait bientôt épuisé les ressources du pays, et qu’elle serait forcée de se retirer, ou qu’elle périrait par la famine et par les maladies. Un corps d’Anglais qui, sous la conduite de Pelleton, était entré dans l’Alava pour ramasser des vivres, avait été attaqué par unedi vision de l’armée de don Enrique, et avait été mis en une complète déroute. Les officiers français voulaient qu’on se bornât ainsi à des engagements partiels; ils eussent désiré qu’on ne hasardât pas le sort de la campagne dans une bataille générale. Malheureusement leur avis ne prévalut pas; et comme le prince de Galles s’avançait du côté de Logrono, le roi don Enrique marcha pour lui barrer le passage. Les Anglais étaient venus se posteràNavarrète;dori Enrique alla occuper la ville de Najara.

Des deux côtés on se prépara au combat. Le centre de l’armée de don Enrique se composait de 1,000 hommes d’armes à pied, sous le commandement de du Guesclin, du maréchal d’Audenelian, du Bègue de Villaine; c’est là aussi que se trouvait la bannière royale portée par Pedro Lopez

de Avala; l’aile gauche se composait de

1.000 cavaliers qui obéissaient à l'infant don Tello; la droite, formée aussi de cavalerie, était sous les ordres du comte de Hibagorce, que le roi don Enrique avait fait marquisde Villena ; le roi , a la tête de 1 ,500 cavaliers . formait la réserve. Le prince de Galles avait rangé son armée dans un ordre à peu près semblable : au centre étaient

3.000 hommes d’armes à pied commandés par le duc de Lancastre, Olivier Clisson, Jean Chandos, et cet Hugues Caiireley qui venait d'abandonner le parti de don Enrique; à sa droite, composée de cavalerie, se trouvaient les sires d’Albret, de Mussident et d’Armagnac; l'aile gauche était sous les ordres du captai de Bucli et du comte de Foix; à l’arrière-garde se trouvait don Pedro le Cruel avec la bannière du roi de Navarre.

Quand on en vint aux mains, le centre de l’armée espagnole, commandé par du Guesclin, chargea si vigoureusement le centre des Anglais, qu’il le força à reculer; mais l’aile gauche, que commandait don Tello, ne suivit pas ce mouvement; au moment où l’aile droite des Anglais, guidée par les sires d’Albret et d’Armagnac, s’ébranla pour charger, don Tello et les siens se sauvèrent sans combattre.

Cette fuite fut-elle seulement un acte de lâcheté de la part de l’infant ou bien une trahison? Les historiens ne le disent pas; mais la jalousie qu’il montra en toutes circonstances contre don Enrique peut justifier tous les soupçons. La cavalerie anglaise, n’ayant plus d’adversaires en face, se précipita sur le flanc gauche de l'iiifanterie, commandée par du Guesclin, qui ne tarda pas à être mise en désordre. Le roi don Enrique chargea plusieurs fois et s’efforça, mais inutilement, de rétablir le combat; il fut mal secondé par ceux qui étaient sous ses ordres.

Le sort (le la journée était décidé.

Cette bataille fut livrée entre Navarrète et Najara, le 3 avril 13f>7, veille du dimanche de la Passion (*). Du Gues-

(*) Cette bataille est aujourd’hui désignée

clin et presque tous les chevaliers français furent faits prisonniers. Quant à don Enrique, il put se sauver et se réfugier en France, où vint le rejoindre la reine, qu’il avait laissée a Burgos.

Le jour même de la bataille, don Pedro voyant un seigneur castillan, nommé liriigo Lopez de Orozeo , qui était prisonnier, le tua de sa propre main. Le chevalier à qui appartenait ce prisonnier vint se plaindre au prince

dans les historiens français sous le nom de bataille de Navarrète.Les auteurs espagnols l'appellent la bataille de Najara. Dans les chroniques en vers et en prose de du CFuesclin, elle est nommée la bataille de Nadre. Enfin, dans une quittance du prix de la rançon de du Guesclin , conservée aux archives du royaume, section historique, elle est appelée la bataille de Nazare.

Lopez de Ayala qui portait l'étendard de don Enrique , et qui fut au nombre des prisonniers, dit que la bataille eut lieu le samedi 3 avril t367.

La chronique en prose de du Guesclin fixe la bataille à la veille de Pâques , c'està-dire au t7 avril.

La chronique en vers parle de la veille de Pâques fleurie; ce serait donc le lo avril; mais CCS chroniques de du Guesclin ne sauraient être sérieusement considérées comme des documents historiques. Ces assemblages informes de récits, où le défaut d’exactitude n'est pas racheté par le mérite de l’expression, fourmillent des erreurs les plus grossières. Ainsi on y fait venir les Maures par mer jusqu'à Tolede.

• Prèi de Toi Jette sur img port de mer • arrivèrent Sarrazins qui à terre descente dirent, tt (Page 3oi.)

• Tant chevauchèrent le roi Henry, mes- « sire Bertrand et la chevalerie de France , tt que à quatre lieues de Toulette de Corde « devers la mer rencontrèrent les coureux « de Pietre.f (Page 3oa), édition de M. Francisque Micjiel. Paris, i83o.

« Lors l’amiral de mer sur sa foi H {orra,

«Qu'à droict port à Touirtte les pajen.s lirerra. Vers 14438 et 14489. Vie du vaillant Bertrand du Guesclin , Documents inédits de l’histoire de France.

Enfin les mêmes chroniques prennent le nom de la race des Bcni-Merincs pour un nom de royaume qu’on y appelle Bel-Mariu et Belle- Marine.

L’UNIVERS

de Galles, et celui-ci reprocha vivement au roi la cruauté de sa conduite. Don Pedro chercha à s’excuser; mais, à partir de ce moment, le roi et le prince de Galles commencèrent à être mécontents l’un de l’autre. Le lendemain , don Pedro demanda que tous les prisonniers castillans lui fussent livrés; il offrait d’en payer la valeur à ceux qui les avaient pris; il disait que si on les laissait s’échapper, ou si on les mettait à rançon, ils seraient autant d’ennemis acharnés qui troubleraient son royaume. Mais le prince de Galles lui répondit que les chevaliers qui l’avaient accompagné avaient combattu non-seulement pour de l’argent, mais encore pour l’honneur, et que rien au monde ne les déterminerait à livrer des prisonniers qui s’étaient rendus à eux; car personne n’ignorait qu’il ne les aurait pas plutôt entre ses mains, qu’il les ferait mettre à mort. Don Pedro, fort irrité de ce refus, répondit au prince de Galles qu’alors il considérait son royaume comme plus perdu qu’auparavant, et que puisqu’on ne voulait pas lui livrer ces prisonniers, il regardait qu’on lui avait fait dépenser inutilement ses trésors. Mais le prince de Galles lui répondit : « Je vous conseille de mettre fin à tous ces assassinats, et de vous efforcer de gagner rattachement de vos sujets; autrement vous exposez grandement votre couronne et même votre personne. Si vous continuez comme par le passé, les choses en viendront à un tel point, que tous mes efforts et tous ceux du roi d’Angleterre, mon père, vous seront d’un vain secours. » Le prince de Galles conduisit le roi don Pedro à Biirgos. Il fit reconnaître son autorité dans cette ville et dan.s la plus grande partie du royaume; puis il demanda à se retirer, et^ réclama le payement de ce qui était dû à son armée. Don Pedro fit quelques difficultés. Il ne put solder comptant qu’une partie de ce qu’il devait, et commença a parcourir son royaume , afin de ramasser de l’argent. Il se rendit en toute hâte à Tolede. Dans cette ville, il fit mettre à mort Rui Pouce de Pa-

lomèque et Ferrand Martinez del Cardenal. A Cordoue. en une soirée, il fit massacrer seize des principaux habitants. A Séville, i| fit également tuer Gil Bocanegra , Juan , fils de Pero Ponce de Leon; il fit brûler vive dona Urraca de Osorio, mère de Juan Alphonse de Guzman; enfin, dans un court espace de temps, il commit tant de crimes, qu’ils eussent suffi pour rendre sa domination exécrable, et pour faire chérir celle de son adversaire.

Celui-ci, après sa défaite, s’était réfugié en Languedoc , où l’assistance du roi de France ne lui manqua pas.

Chaque jour, les seigneurs faits prisonniers à la bataille de!Savarrète,qui avaient payé leur rançon, venaient se joindre à lui. D’un autre côté, le prince de Galles s’etait retiré en Guienne, indigné de la cruauté de don Pedro et mécontent de l’ingratitude avec laquelle ce souverain avait manqué à ses promesses. L’occasion était donc favorable pour une nouvelle entreprise.

Le pape avait excommunié don Pedro le Cruel , et avait déclaré que don Enrique, malgré l’illégitimité de sa naissance, était capable de monter sur le trône de Castille. Le roi de France avait avancé des sommes à l’aide desquelles le prince, vaincu à Navarrète, avait pu rassembler quatre cents lances, dont il avait donné le commandement au comte d’Osone, au bâtard de Béarn, à Guillaume de Villamur, et au Bègue de Villaine. A la tête de c^tte petite armée , il se mit en route pour tenter de nouveau la fortune et pour reconquérir son royaume. Le roi d’Aragon , qui avait fait alliance avec le prince de Galles , voulut interdire à don Enrique de passer par l’Aragon; mais celui-ci ne tint nul compte de cette défense. Il évita la rencontre de l’armée aragonaise, dirigea sa marche par Balbastro et par Huesca; il traversa ensuite une partie de la Navarre, et vint passer l’Èbre à Azagra. Il n’eut pas plutôt mis le pied sur le sol de la Castille , quiil descendit de son cheval. Il traça une croix à terre, et, après l’avoir baisée, il jura de ne plus sortir de son royaume. En-

suite il se dirif^, avec tout son monde, vers Calahorra, qui était la ville la plus voisine. Il y entra le jour de Saint* Michel, 29 septembre 13(>7, cinq mois et vingt -six jours après la bataille de Navarrète. De cette place, il se rendit à Burgos, où il fut accueilli avec joie. Presque toutes les villes de la Castille suivirent cet exemple. A Cordouc, dès qu’on eut appris son retour, on se souleva en sa laveur. Plus de la moitié du royaume se déclara pour lui. Don Enrique commença par s’établir fortement dans la vieille Castille; par y lever des troupes, et par y rassembler de l’argent. Il alla mettre le siège devant la ville de Léon , qui se rendit à lui le dernier jour d’avril 13l>8. Il prit aussi Madrid. Pour gagner le cœur des habitants, il maintint parmi ses soldats la discipline la plus sévère, et défendit tout pillage. EnOn , le 30 août 1368, il commença le siège de Tolède.

Le capitaine qui défendait cette place était Fernando Alvarez. Il avait de bonnes troupes; et don Pedro, pour être sûr de la fidélité des habitants, avait emmené un grand nombre d’otages. Pendant que don Enrique pressait le siège de Tolède , don Pedro et Mohammed de Grenade, son allié, assiégeaient Cordoue ; les mahométans avaient même attaqué la ville avec tant de vigueur, qu’ils s’étaient emparés d’une tour. On craignit un instantané la ville ne fût forcée; mais les habitants, excités par les cris et par les exhortations de leurs femmes, se précipitèrent sur les assiégeants , et les repoussèrent en leur faisant éprouver d’énormes pertes, en sorte que les deux rois .se déterminèrent à lever le siège. Don Pedro retourna à Séville pour préparer les moyens de secourir Tolède. Quant au roi de Grenade, il voulut profiter des dissensions qui déchiraient la Castille pour recouvrer uelques-unes des places qui lui avaient té enlevées. Il attaqua les villes de Jaen etd’Ubeda,qui,de même que Cordoue, avaient embrassé le parti de don Enrique, et il y exerça d’affreux ravages.

Don Pedro et les musulmans n’é-

taient pas les seuls ennemis que don Enrique eût à combattre. La jalousie de son frère don Tello lui suscita plus d’un embarras. Ce prince abandonna son parti , fit un traité avec le roi de Navarre, et décida Logrono, ainsi que plusieurs autres villes de ces environs, a se donner à ce souverain.

Le siège de Tolède durait depuis déjà sept mois, lorsque , dans les premiers jours de l’année 1369, don Enrique reçut à son camp un ambassadeur du roi de France, qui venait pour confirmer l’alliance entre les deux couronnes. Cet envoyé était aussi chargé d’annoncer l'arrivée d’un secours de cinq cents lances, que le roi de France envoyait sous le commandement de Bertrand du Giiesclin. La rançon de ce vaillant capitaine avait été payée, et les forces qu’il amenait arrivaient fort à propos, car don Pedro se préparait à venir délivrer Tolède, qui était réduite aux plus dures extrémités. Dès que don Enrique fut informé que l’armée de don Pedro était prête, il écrivit aux maîtres de Saint- Jacques et de Calatrava, et aux autres seigneurs de Cordoue qui soutenaient sa cause , de venir le rejoindre à son camp devant Tolède. Ils formaient un corps d’environ 1,500 Imnimes d’armes, qui se mit en marche au moment où don Pedro partit de Séville. Ils s’avancèrent vers Tolède, en décrivant une ligne parallèle à la route suivie par l’armée de don Pedro. Ils arrivèrent à Villa-Real en même tempsqiiedon Pedro atteignait Alcoccr. Don Enrique, de son côté, necrutpasdevoiraltenareson ennemi dev ant Tolède. Il laissa seulement un faible corps de troupes pour continuer le siège, et il traversa la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Tage du bassin de la Guadiana. Don Pedro était campé près de Montiel ; et, ne pensant pas que don Enrique voulût venir au-devant de lui, il avait dispersé ses compagnies dans les villages environnants. Cependant l’alcayde de Montiel le prévint qu’on apercevait beaucoup de feux dans l’éloignement. Il répondit que, sans doute, c’étaient ceux allumés par les troupes des mal-

L’UNIVERS

très de Saint-Jacques et de Calatrava , qui se rendaient au camp devant To> lede; néanmoins il fit donner l’ordre à ses compagnies de le rejoindre le lendemain; et, dès le point du jour, il envoya des coureurs pour s’assurer de ce que pouvaient être les feux qu'on avait aperçus. Mais l’armée de don Enrique s’éta'it mise en marche au milieu de la nuit, et s’avançait en grande hâte pour surprendre don Pedro ; les éclaireurs decelui-ci furent à peine en route qu'ils tombèrent au milieu de l’avantgarde commandée par Bertrand du Guesclin. Ils furent repoussés, et don Pedro n’eut que le temps de ranger en bataille celles de ses troupes qu’il avait avec lui. En un instant, il fut attaqué, culbuté, mis en fuite, et forcé de chercher un asile dans le château de Montiel. Il y eut peu de monde tué dans cette rencontre, car celles des compagnies de don Pedro qui étaient disséminées dans les villages voisins n’eurent pas le temps de se réunir, et elles ne furent pas engagées. Celles qui étaient avec don Pedro prirent la fuite au premier choc, en sorte que l’armée de don Enrique ne perdit qu’un seul homme. Cette bataille fut livrée le mercredi 14 mars 1569.

Quand le roi don Enrique vit que son ennemi s’était réfugié dans Montiel , il mit la plus grande activité à faire construire une enceinte de pierres sèches tout autour de ce château , afin que personne ne pût en sortir, ou y porter des vivres. Ce travail, qui devait ôter à don Pedro tout espoir de fuir, était terminé lorsqu’un des défenseurs de Montiel , qui était de la connaissance de Bertrand du Guesclin, demanda à lui parler en particulier, et lui offrit une somme considérable s’il voulait laisser le roi don Pedro sortir du château. Bertrand du Guesclin refusa d’abord. Mais quand il eut parlé à ses parents et à ses amis des offres qui lui avaient été faites, on l’engagea à tout révéler au roi don Enrique. Celui-ci dit à du Guesclin d’accepter la proposition qui lui était faite. Au milieu de la nuit du 23 mars 1369, le neuvième jour après la bataille , don

Pedro se rendit à la tente de Bertrand du Guesclin. Il y était depuis quelque temps, lorsque don Enrique de Trastamare, que l’on avait prévenu, y entra armé de toutes pièces. D’abord il ne reconnaissait pas son frère, car il y avait bien longtemps qu’il ne l’avait vu ; mais un des chevaliers français lui dit; Tenez, voici votre ennenii; et comme il limitait, don Pedro répondit : Eh bien ! oui ! me voici. Alors don Enrique le reconnut bien, et , tirant sa dague , il le blessa au visage.

Don Pedro se jeta sur lui , le saisit à bras-le-corps , et les deux rois tombèrent à terre. Don Enrique lui donna plusieurs coups de dague , jusqu’à ce qu’il l’eût laissé sans vie. Il est des* auteurs qui ajoutent d’autres circonstances à ce récit. Ils disent que quand les rois furent tombés, don Enrique se trouva dessous : mais que Bertrand les fit retourner, de manière à ce que don Enrique fût dessus et à ce qu’il pût frapper et tuer don Pedro.

Les chroniques de du Guesclin, 'en vers et en prose, racontent la mort de don Pedro d’une manière toute différente. Ils disent que don Pedro, espérant tromper la vigilance des sentinelles, s’était avancéjusqu’à une brèche faite au mur que les assiégeants avaient construit tout autour de Montiel. Il l’avait déjà franchie, et il avait le pied dans l’étrier pour remonter à cheval , quand le Bègue de Villaine, qui veillait en cet endroit , le saisit par derrière à bras-le-corps, et le fit prisonnier. Il l’emmena dans sa tente ; et ce serait là , en l’absence de Bertrand du Guesclin , que la lutte entre don Enrique et don Pedro aurait en lieu. La première de ces versions, qui est celle de Lopez de Ayala, a aussi été adoptée par Mariana et par Ferreras. Elle paraît en effet plus conforme à la vraisemblance.

Lorsque don Pedro succomba sous les coups de son frère don Enrique de Trastamare, il était âgé de trenteuatre ans et sept mois. Il avait r^né ix-neuf ans moins trois jours.

Il n'est pas de paradoxe qui ne trouve des partisans; et quelques écri-

vains ont présenté don Pedro comme un prince héroïque, victime de l’ambition des grands seigneurs espagnols.

Tous ces meurtres , dont le récit fait frémir, étaient , disent-ils, nécessaires pour assurer la tranquillité de l’État; niais la liste seule des assassinats de don Pedro n’est-elle pas là pour démentir leur allégation.’ Comment la mort de la malheureuse Blanche de Bourbon , comment celle de don Pedro et don Juan , qui n’étaient que des enfants, pouvaient -elles être nécessaires ?

Sans doute la tranquillité publique est un bien si précieux que , peut-être, ne serait-elle pas achetée trop cher par un peu de sang. Cependant un crime, lors même qu’il est commis dans l’intérêt public, ne cesse pas d’être un crime; on pourrait peut-être l’excuser s’il assurait le bonheur général. Le résultat ne justifierait pas le coupable; il pourrait seulement atténuer l’horreur de son action. Mais qu’on ne cherche pas à justifier des exécutions sanglantes, en disant qu’elles étaient faites avec de bonnes intentions. L’intention ne justifie pas ce qui est criminel.

I/Orsque des actes d’une sévérité excessive n’ont point assuré la tranquillité du pays, c’est qu’ils n’étaient pas nécessaires ; et celui qui les a commandés est doublement coupable, d’abord pour les avoir osés, ensuite pour s’être trompé sur le résultat qu’ils devaient produire. Quand un prince a, comme don Pedro, jeté par ses fureurs le trouble et le désordre dans un royaume qu’il avait reçu tranquille et florissant , l’abus qu’il fait de son autorité devient le plus abominable des crimes, le plus ex&rable des forfaits.

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