DE NAVARRE CHARLES LE MAUVAIS
Don Pedro le Cérémonieux avait épousé successivement plusieurs femmes. La première, dona Maria, infante de Navarre, était morte en 134C, après huit années de mariage. Il en avait eu trois filles ; doua Costanza , doiïa Juana, et dona Maria. Elle lui avait aussi donné un fils en 1346, pendant
les troubles de l’union ; mais la vie de cet infant n’avait duré qu’un jour, et sa mère ne lui avait survécu que de quelques heures. L’année suivante, uon^Pedro avait épousé dona Leonor, infante de Portugal. Cette union avait duré peu de temps. Leonor avait succombé, en 1348, victime de la peste qui, en cette année, avait désolé tout le midi de l’Europe. En 1349, don Pedro se maria de nouveau; il épousa dona Leonor, sœur aînée du roi de Sicile. Cette union fut plus longue et plus féconde.
Le27 décembrel351, la reine accoucha d'un fils, auquel on donna le nom de Juan. I.’annee suivante, pour distinguer ce jeune prince des infants don Juan et don Ferdinand ses oncles, qui, à cette époque, vivaient encore, on lui conféra le nom de duc de Girone; et depuis cette époque, ce titre a servi à désigner l’héritier présomptifde la couronne d’Aragon. Don Pedro eut encore deux autres fils de la même princesse, don Martin et don Alphonse, et une fiUe,dona Leonor. C'est celle qui avait été mariée à don Juan I"' de Castille. Dona Leonor, la troisième femme du roi d’Aragon, mourut dans le courant de 1374.
Le roi d’Aragon , né le 5 septembre 1319, avait déjà soixante et un ans lorsqu’il songea à se marier pour la quatrième lois. Il épousa, en 1380, Sybile Forcia , veuve d’une grande beauté et sœur de Bernard Forcia, seigneur catalan. Ce mariage fut une cause de troubles. Don Pedro fit à sa nouvelle épouse des libéralités excessives. Il lui donna des biens dépendant de la dotation de la couronne, et, dans les cortès réunies à Monzon, en 1384, il demanda aux représentants du pays de sanctionner ces donations. Don Juan, son héritier présomptif, protesta contre cette proposition, en disant que le roi, en montant sur le trône, faisait serment de ne rien aliéner de ce qui formait le domaine de l'État.
Cette opposition irrita vivement dona Sybile, qui fit partager sa colère par don Pedro. Celui-ci voulut ôter à don Juan la lieutenance générale du royaume, qui lui appartenait comme à
l’Iiéritier présomptif. Il voulait même le priver (le son droit de succession au trône. Don Juan fut sur le point de recourir aux armes pour venger l’injure qu’il recevait , et pour se défendre contre les persécutions dont l’accablait sa marâtre; mais il réfléchit u’on lui reprocherait éternellement ’avoir porté les armes contre son père : il préféra donc avoir recours à des moyens pacifiques , et il en appela au d’Aragon , qui était alors
Domingo Cerdan. Le pouvoir du justicia avait cela de particulier , qu’il ne pouvait rien ordonner, mais il pouvait défendre. Lorsqu’un acte du gouvernement lui paraissait violent ou illégal, il délivrait des cédules (Jirmas) ui arrêtaient l’exécution de ces orres , fussent-ils émanés du roi luimême. Domingo Cerdan délivra donc une cédule. Il déclara qu’il y avait violence. Il défendit d’obéir à l’édit qui dépouillait don Juan de la lieutenance du royaume, parce qu’elle appartenait de droit à l’héritier présomptif de la couronne. Il ajouta , au reste , que si le roi avait quelque grief à alléguer , que s’il se trouvait blessé par la cédule, il n’avait qu’à exposer ses raisons devant le tribunal du justicia, qui se montrerait équitable pour le père aussi bien que pour le fils. Il ne faut pas oublier que le prince, dont un magistrat annulait ainsi les édits , était ce même don Pedro du Poignard, qui avait déchiré le fuero de l’union. Cependant, ce roi si cruel, si ambitieux, si entier dans ses volontés, s’arrêta devant une simple injonction de la magistrature . Il avait appris à comprendre que la plus grande force du souverain repose dans le respect de ses sujets pour la constitution, et que luiinetne doit leur en donner l’exemple.
Parmi les événements du règne de don Pedro , il en est encore un qu’il est impossible de passer sous le silence. Les rois d’Aragon , déjà propriétaires de la Sardaigne , avaient toujours les yeux tournés vers la Sicile, à laquelle leur famille avait donné des souverains. Ils ne voulaient pas que ce trône pût être occupé par un
prince étranger. En 1377, lorsque Frédéric mourut, il laissa pour son héritière dona Maria sa fille , lui substituant, en cas de mort, Guillaume, son fils naturel , et , à défaut de celui-ci la maison d’Aragon. Dès que don Pedro connut ces dispositions , il voulut s’approprier la Sicile, par le prétexte que les lois de l’État excluaient les femmes de la couronne. Il fit faire inutilement des démarches auprès du pape, pour obtenir de lui l’investiture au royaume de Sicile. Mais le souverain pontife ne lui accorda pas ce qu’il demandait. Cependant, Artal d’Alagon , qui était tuteur de la jeune infante , avait résolu de la marier avec Galeaz, fils du seigneur de Milan. Don Pedro ayant été instruit de ce projet, fit attaquer par sa flotte les vaisseaux que Galeaz avait préparés et qui devaient le porter en Sicile. Ces bâtiments furent défaits, en sorte que Galeaz fut contraint de rester en Italie. Au reste, don Pedro ne s’arrêta pas là. Il fit, pendant la nuit, escalader le château de Catane, où la jeune princesse habitait. On la surprit et on l’emporta. Elle fut amenée en Catalogne , ou don Pedro la fit élever avec le plus grand soin , afin de la marier à l’un (le ses petits-fils, et d’assurer ainsi à ses descendants la couronne de Sicile ; mais il n’eut pas le temps de voir ses voeux réalisés. En 1386, quoiqu’il n’eût encore que soixante-sept ans , il comptait cTéjà' cinquante années d’un régné laborieux et agité. Sa santé était altérée par les travaux et par les inquiétudes ; il fut frappé de la maladie qui (levait le conduire au tombeau. Quelques historiens entourent cet événement de circonstances surnaturelles. Suivant eux , le roi avait eu quelques discussions avec l’évêque don Pedro Clasquier, relativement à la propriété de la ville de Tarragone. Le prélat s’adressa, dans ses prières, à sainte Thècle , patronne de cette cité. La sainte apparut au roi , le frappa au visage, et ce prince, disentils, en fut tellement effrayé, qu’il tomba malade, et qu’il mourût au bout de quelques mois, le 5 janvier 1387.
Don Pedro était un prince d’une grande habileté. lia su conduire presque toutes ses entreprises au but qu’il voulait atteindre; et, s’il n’eût pas été si prodigue du sang de ses sujets et de celui de ses parents , on eût pu le compter parmi les plus grands princes de cette epoque.
Vers la fin du règne de don Pedro, la chrétienté se trouva partagée entre deux papes qui se disputaient la tiare, et, il faut le dire, ce furent des considérations toutes terrestres qui déterminèrent les différents États à embrasser le parti de l'un plutôt que de l’autre. La France avait reconnu le pape Clément VII, qui résidait à Avignon.
Les puissances qui étaient alors soumises à son influence politique , Naples.laNavarreet la Castille, avaient suivi le parti de ce pape. L’Angleterre , au contraire, et ses alliés s’étaient déclarés pour Urbain VI. Ainsi le Portugal, selon qu’il fut l’allié du roi de Castille ou celui de Jean de Lancastre, reconnut alternativement l’un ou l’autre des papes. L’Aragon, qui conserva longtetnps la neutralité, mais qui, après la bataille de Navarrète , avait penché vers le parti des Anglais , finit aussi par offrir l’obédience au pape Urbain, et plus tard il revint à Clétnent.
Le roi don Pedro le Cérémonieux avait été précédé de quelques jours seulement dans le tombeau par le roi de Navarre. On fixe au I'''' janvier 1387 la mort de Charles le Mauvais; mais on n’est pas d’.iccord sur les circonstances dont elle fut accompagnée. On raconte que ce prince, pour ranimer ses forces épuisées , se fit , par le conseil de ses médecins, envelopper dans un drap imbibé d’eau-de-vie. Celui qui avait cousu ce drap, voulant couper le fil , commit l’imprudence d’approcher une bougie pour le brûler. Aussitôt l’eau-de-vie s’enflamma de tous les côtés sans qu’on pût l’éteindre. Charles le Mauvais fut ainsi couvert d’horribles brûlures , et survécut seulement trois jours.
Suivant Froissart, le roi de Navarre, pour se réchauffer, aurait seulement fait mettre dans son lit une boule
d’airain que l’on avait trop laissé chauffer, et qui aurait communiqué le feu aux draps, aux couvertures, aux rideaux et à tout le lit : on en aurait retiré ce prince à demi brûlé, et il aurait vécu encore quinze jours au milieu d’atroces souffrances. Mariana dit qu’il était atteint d’une maladie de peau. Ses médecins l’entouraient de compresses imprégnées de soufre. Une étincelle étant malheureusement tombée sur les linges qui l’enveloppaient, la flamme fit des progrès rapides.
Quelque version qu’on adopte, il paraît certain qu’il mourut d une mort affreuse , juste châtiment des crimes et des perfidies par lesquels il désola le royaume de France.
Il eut pour successeur son fils Charles, surnommé le Noble.
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