‹ Espagne (volume 3)Chapitre 45 sur 75 · MARIE. ÉTAT DEPLORABLE DE LA CAS · texte numérisé non relu

MARIE. ÉTAT DEPLORABLE DE LA CAS

TILLE AVANT LA MAJORITÉ d'aLPHONSE XI.

C’est un fait digne d’observation, que tous les princes qui ont appelé à leur secours les émirs africains ont eu bientôt à s’en repentir. Mohamined II , après avoir introduit en Espagne les Beni-Merines , eut à se défendre plus d’une fois contre leurs attaques. Cependant, à la faveur des dissensions qui divisaient le royaume de Castille, il parvint à se maintenir et contre les

chrétiens et contre Abu-Yousouf (*); et même celui-ci ayant, comme on l’a vu , perdu la ville de Tarifa , et ayant échoué en 1294 dans ses efforts

fiour la reprendre, se dégoûta de faire a guerre en Europe. Il n’y possédait plus que la ville d’Algéciraz. La conservation de cette place lui était excessivement onéreuse ; Il proposa donc de la restituer au roi Mohammed , moyennant une somme d’argent. Ce marché fut accepté , et les Beni-Merines abandonnèrent la dernière ville qui leur restât en Espagne. Le roi Moliammed II se trouva donc le seul souverain musulman de la Péninsule. Il pmllta des troubles qui accompagnèrent la minorité de Ferdinand pour faire plusieurs expéditions sur les terres des clirétiens. Enfin , après un règne de trente années arabes, il mourut dans la soirée du dimanche, 8 sjaban de l'année 701 de l’hégire (samedi , 7 avril 1302J; il était occupé à faire sa prière quand il s’éteignit ; son corps ne portait les traces d’aucune douleur; seulement ses joues étaient couvertes de larmes. Il laissait trois enfants: Mohammed Abd- Allah, son fils aîné, qu'il avait de son vivant associé au trône , et qui fut son successeur; Muley-al-Nassr(‘*), et une fille mariée au gouverneur de Malaga, Ferag-Ben-al-Nassr (*’*).

Mohammed III était un prince trèslaborieux, disent les historiens arabes; il passait les nuits entières à expédier les’ affaires commencées dans la journée; aucun de ses ministres ne pouvait travailler aussi longtemps que lui ; aussi étaient-ils obligés de se relever l'un l’autre. Cet excès de fatigue ne tarda pas à ruiner sa santé; il perdit presque entièrement la vue. Un parti se forma en faveur de son frère Muleyal-Nassr. On disait que Mohammed

(*) La chronique d’Alphouse XI fait de ce nom celui de Bo)uzaf.

(**) l■■el■reras et la chronique de Villazau l’appellent Nazar; Mariana le nomme Azar.

(***) Ixi chronique de Villazan le nomme Farrachen ; dans Mariana on trouve Karraquen ; dans Ferreras, Farax ; et dans Coudé, Ferag.

L’UNIVERS

était aveugle, ce qui le mettait dans la nécessité de s’en rapporter à ses conseillers pour examiner les alTaires ; on répétait qu’un prince avait lje.soin de voir par ses propres yeux. A la sortie de la lune de ramadan de l’année 708 (14 mars 1309), une grande fouie de populace entoura le château et se mita crier: Vive Muley-al-Nassr!

vive notre roi Al-Nassr! Ensuite cette tourbe culbuta le peu de gardes qui défendaient le palais ,et les révoltés ne laissèrent à Mohammed III que l’alternative de mourir ou d’abdiquer. Ce prince se résigna, et laissa la royauté a Muley-al-Nassr, qui le fit conduire à Almunecar.

Il est rare qu’on puisse garder sans contestation une autorité m.il acquise.

Muley se plaignit bientôt des menées d’Ismaïl-Abu-Walid (*) , fils de sa sœur et de Ferag , alcayde de Malagii. Il fit des représentations à sou beau-frère; mais celui-ci, loin de réprimer ramiiition de son fils , se borna a rappeler à Muley la manière dont il avait dépouillé Mohammed; et Isinaïl ne cessa pas d’agiter le royaume. Dans le courant de l’année 710 de l'hegire (ISlOj, Muley-al-Nassr fut frappéd’une attaque d’apoplexie. On le crut mort, et les parti-ians de Mohammed allèrent tirer de sa retraite le roi détrôné; mais, lorsqu’il arriva ,à Grenade , Muley avait recouvré la santé, et Mohammed fut obligé de retourner promptement à Almunecar. Trois ans plus tard, le 8 sjawal 713 (21 janvier 1314), il se noya dans un étang. Suivant quelques auteurs il y tomba par accident ; mais le plus grand nombre des historiens attribuent sa mort à un crime. Au reste, il ne resta pas longtemps sans vengeance. Ismaïl-Abu-Walid , fils de Ferag, alcayde de Malaga, rassembla en toute hâte une armée, et le jeudi, 27 du mois de sjawal de l’année 713 de l’hégire (14 février 1314), vingt-quatre jours seulement après la mort de son oncle , il prit le titre de roi. Le lendemain , 23 , il vint mettre le siège devant Grenade. Muley était bien déter'

(*) Ferreras l’appelle Abu-Giialid.

miné à se défendre ; m.ais une partie des habitants sortit de la ville et alla grossir le camp de son adversaire. Au

fioint du jour, les partisans d’Ismaïl ui ouvrirent une des portes de la ville, en sorte qu’il y entra sans coup fcrir, et que le roi fut obligé de se retirer dans l’Alhamhra. Là , vivement pressé par ceux qui l’assiégeaient, il fut bientôt forcé de capituler le 3 dulhagia 713 (21 mars 1314). Ismaïl lui laissa pour habitation la ville de Guadix. Muley s’y retira avec ses partisans, et y mourut huit années plus tard, le 6 de la lune de dsulkada 722 (IG novembre 1322).

Quelles que fussent les révolutions qui, à cette époque, agitaient le royau me de Grenade, le gouvernement des Maures pouvait passer pour calme et

fiour tranquille en comparaison de ceui de la Castille. Le roi Ferdinand l’Aioiirné avait laissé pour héritier un enfant au berceau. Les gratids n’avaient pas hé'ité à le proclamer leur souverain. Mais que pouvait un enfant pour assurer la trani|uillité publique.’ Que pouvait-il dans un pays .déjà tout sanglant de ses discordes civiles ? Une partie du règne d’Alphonse le Savant n'avait .été que trounles et rébellions; du temfus .de Saocbo, les intrigues, les guerres, les vengeances, les reactions , 1es«xéx;utions sanglantes , n’avaient pas ces.se de décltirer l’F.tnt. Sous la minorité de Ferdinand l’Ajoiirné, le pillage, le meurtre, Fassassinat, tout ce qu’il y a de mauvaises pussions, avaient un libre cours.

Quelle allait donc être la désolation nouvelle qui allait affliger ce malheureux pays?

Aussitôt que Ferdinand avait été mort , on avait prié la reine Marie sa mère de s’emparer de la r^ence. Sans doute la minorité de son fils avait été bien agitée , bien turbulente , cependant les peuples avaient eoafiance en la vieille Marie de Moliiia ; ils ne pouvaient suspecter la bonté de ses intentions. En acceptant, elle aurait peutêtre épargné quelques calamités a son

iiays; mais elle avait déjà supporté le ardeau d'uae régence ; elle liesita. Au

lieu de se proclamer seule tutrice d’Alphonse, de saisir l’autorité d'une main terme , elle trembla , elle appela près d’elle sou Gis don Pedro; elle parla de partager le gouvernement; elle laissa envahir le pouvoir par tous ceux qui voulurent s’en emparer ; elle n’osa pas essayer de donner la paix à la Castille; au reste, peut-être n'eûtelle pas réussi. La position était difûciie , et les prétendants à la régence étaient nombreux : d’abord, on.trouve la reine Constance , la veuve de Ferdinand l'Ajourné; elle ne voulait pas abdiquer toute part d'autorité; il lui fallait des villes à régir, des États à gouverner; ensuite se présentait don Juan Manuel, fils de l’infant don Juan Manuel, frère d'Alphonse X. Il était coiuinandaot de la frontière de Murcie.

Sa puissance , la consanguinité qui le liait au jeune roi , lui paraissaient des titres suffisants pour gouverner l’État.

L’iofiint doo Juan , ce gendre et ce conàplice de Lopede Haro, celui qui, après avoir reçu la liberté de la clémence de son frère don Sancho, eu avait profité pour porter les armes contre son pays et pour égorger le fils de Guzman le Bon, ce don Juan, qui avait rempli de tant de troubles et de tant de séditions la minorité de Ferdinand , prétendait aussi avoir au moins une part dans la tutelle.

Il ne faut pas oublier une de ces vieilles familles qu'on est accoutumé à voir mêlées à toutes les agitations du pays; les Lara , n’avaient pas désappris les discordes civiles , et Juan Nuôez de Lara fils du seigneur d'Albarraçin, réclamait également une part du pouvoir; eufin , la bonne reine Marie voulait s’étayer de l’appui de son fils; elle voulait que don Pedro l’aidât a supporter le poids des affaires. Tous ces prétendants avaient leurs affidés et leurs soldats; ils agissaient par les armes et par l’intrigue, et chacun d’eux avait à son service un simulacre d'a.s.semblée nationale qui lui déférait la tutelle. Ainsi, en 1313, aux curtès de Palencia, une assemblée, réunie dans le couvent de Saint-Fran-

çois de cette ville , confiait la régence a la reine Marie et à l’infant don Pedro, tandis (|u'une autre, qui se tenait dans le eouvent de Saint-Paul, proclamait régents l'infant don Juan et la reine Constance. Ces assemblées se séparèrent sans rien avoir pu faire d’utile ; plusieurs autres eurent le même résultat. Sur ces entrefaites , la reine Constance périt presque subitement le 17 novembre. 1313. Cette mort diminua Je nombre des compétiteurs sans diminuer beaucoup les embarras. Enfin, après bien des difficultés, ne pouvant s’accorder sur le choix d'un tuteur, on se détermina à diviser la tutelle. On décida que chaque prétendant exercerait l’autorité dans les villes qui l’avaient choisi , mais que la garde du jeune roi serait confiée à la reine Marie, son a’ieule; qu’il n’y aurait pour tous les tuteurs qu’un seul sceau qui resterait , ainsi que la chancellerie , avec le roi et avec la reine. Ce partage de l’autorité ne rendit pas la tranquillité à la Castille; mais cependant elle permit à doo Pedro de faire la guerre au roi Isma'il. Il eut sur les Maures de nombreux avantages, et soit que l'influence et la popularité que ses victoires lui acquéraient eussent excité l’émulation de l'infant don Juan , soit que celui-ci ne vît dans ces entreprises que l’occasion d’y amasser du butin et de toucher une partie des subsides accordés par les cortès , il voulut aussi prendre part à une de ces expéditions. Les infants don Juan et don Pedro rassemblèrent , à Alcaudete , leurs troupes, qui pouvaient s’élever à 9,000 hommes de cavalerie; quant aux fantassins on n'en dit pas le nombre. Les deux généraux , bien qu'on fût parvenu aux jours les plus chauds de l'année , se déterminèrent à pénétrer jusque sous les murs de Grenade.' Ils enlevèrent en passant la ville d'Illora. En donnant un jour de plus à cette conquête, ils auraient pu l’achever et prendre la citadelle , qui se défendait encore; mais ils marchaient avec tant de précipitation, qu’ils ne voulurent pas s’arrher , et ils arrivèrent en vue de Grenade, le samedi.

L’UNIVERS

veille de la Saint Jean-Baptiste. Ils restèrent deux jours dans la campagne de Grenade, sans rien faire de profitable.

Le troisième jour, ils commencèrent à se retirer. Don Pedro commandait l’avant-garde , l'infant don Juan était au dernier escadron avec le bagaçe.

Quand les Maures s’aperçurent que les chrétiens se retiraient, ils sortirent de la ville en grand nombre ; on pouvait bien compter 5,000 cavaliers accompagnés d’une grande multitude de fantassins. Osmin , leur général , n’avait ni l’espoir de remporter une victoire, ni même l’intention de combattre; mais, à la faveur de la connaissance qu’il avait du pays, il voulait harceler les chrétiens. Cependant l’occasion se présenta plus favorable qu’il ne l’espérait. A l’heure la plus brûlante de la journée, l’armée des infants, qui ne portait pas de provision d’eau , se trouva éloignée de toute rivière; les guerriers étaient dévorés par une soif ardente; leurs pesantes armures d’acier , échauffées par tous les feux d’un soleil caniculaire , étaient devenues des fournaises; leurs bras avaient peine à porter leurs lances on à soulever leurs épées. C’est en cet instant que les Maures se précinitèrent sur l’arrière-garde commandée par l’infant don Juan qui , ne se sentant pas en état de faire une longue résistance, envoya en toute hâte demander du secours à son neveu don Pedro.

Celui-ci se donna beaucoup de mouvement pour rassembler et pour animer ses gens qui ne retournaient qu’à regret au combat. Il venait de tirer son épée pour les commander, quand il tomba tout à coup de son cheval , et il rendit l’âme sans prononcer un mot (*). En apprenant ce funeste événement, l’infant don Juan fut frappé comme l’avait été don Pedro ; il s’évanouit; cependant il ne mourut pas sur le coup; il vécut jusqu’au soir, mais sans pouvoir proférer une parole. Dès

(*) Condé rapporte différemment celle calasliophc. « Les deux valeureux princes de Castille, dit-il, moururent en cet endroit en conibaltant comme des lions. » IIl” partie, ch. XVIII.

ue cette triste nouvelle se fut répanue dans l’armée , les soldats se grou.

pèrent avec empressement autour de leur.» chefs. Les Maures, qui s’étaient occupés à piller les bagages abandonnés par l’arrière-garde, et qui n’avaient pas encore eu le temps d’apprendre la mort des deux infants , voyant une grande agitation dans l’armée des chrétiens , crurent que ceuxci allaient les charger, et se retirèrent à Grenade avec tout leur butin, en sorte que les Castillans purent librement se retirer. Ils placèrent le corps de l’infant don Pedro en travers sur une mule, et comme l'infant don Juan n’était pas encore tout à fait mort , on l’assit sur un cheval ; mais dès que la nuit arriva , il rendit l’âme. La fuite était si rapide, qu’on ne faisait pas une grande attention à lui ; son cadavre tomba de cheval sans qu’on s'en aperçût, et il resta sur la terre des Musulmans. Quand le fils de l’infant don Juan, qui se trouvait à Baëna, apprit ce funeste événement, quand il vit qu’on ne rapportait pas le corps de son père , il en conçut un grand chagrin , et il écrivit à Ismaïl , roi de Grenade , en lui demandant de le faire chercher dans ses États» sur la route que l’armée avait parcourue. Le cadavre fut retrouvé et rendu au fils de l’infant don Juan.

La mort qui frappait d’une manière si inattendue deux des régents ne pouvait manquer de causer encore de nouveaux troubles dans le pays. Ce ne fut pas sans de vives contestations que l’infant don Philippe put être substitué, dans la régence, à son frère don Pedro. Quant à l’infant dan Juan, il eut son fils pour successeur ; et ce prince trouva le moyen de se montrer plus turbulent encore et plus mauvais que ne l’avait été son père ; aussi , comme son corps était à l’avenant de son âme , on l’avait surnommé don Juan le Contre- /ait(e] Tuerto).

La mort de la reine Marie vint encore augmenter la confusion et le désordre. Elle rendit son âme à Dieu dans la ville de Valladolid, le mardi l'^juin 1322. Sentant sa fin approcher,

elle appela les principaux seigneurs de la ville , et leur fit promettre de ç.irder le jeune roi jusqu’à sa majorité, et de ne livrer sa personne a aucun de ceux qui prenaient le titre de régents. Elle leur recommanda aussi l’infante Léonor, sœur du roi. Après qu’elle eut obtenu d’eux cette promesse , qui fut fidèlement exécutée , elle ne s’occupa plus que de son salut, et mourut laissant son pays dans la plus déplorable anarchie.’ Pour se faire une idée du spectacle que présentait alors le beau royaume de saint Ferdinand , il faut lire quelques lignes de la chronique d’Alphonse XI (*).

« Les riches hommes et les cheva-

• liers vivaient d’exactions et de vols « qu’ils commettaient dans le pays.

« Les tuteurs les laissaient faire pour «pouvoir, à leur tour, se prévaloir de

• leur aide ; mais, aussitôt qu'un riche « homme ou qu’un chevalier quittait « le parti de l’un des tuteurs, celui qui

• était abandonné ruinait les domaines < et les vassaux du transfuge. C’était,

• disait- il, pour punir ce déserteur « des crimes qu'il avait commis avant «de quitter son parti. Cependant le « tuteur s'inquiétait peu de ces crimes, « tant que leur auteur lui gardait son

• amitié.

« Toutes les villes, soit qu’elles eus- « sent reconnu le gouvernement de l’un « des tuteurs , soit qu’elles s’adminis- « trassent par elles-mêmes, étaient dé-

• chirées par des factions. Dans les « villes où il y avait des tuteurs , les « plus puissants opprimaient les fai- « oies ; en sorte que ceux-ci s'occupaient « sans relâche du moyen de se sous- « traire au pouvoir dé ce tuteur, et «d’en faire prévaloir un autre, afin « de renverser en même temps et de « ruiner leurs ennemis. Dans les villes

• où l'on n’avait pas reconnu de tu- « teurs, les plus forts s’emparaient des « revenus royaux pour entretenir de « grandes troupes de gens armés , qui « leur servaient à opprimer ceux qui « étaient moins puissants. Aussi, dans « quelques-unes de ces villes, des trou- « pes d'artisans se soulevaient sous le

(*) Chronique d’Alphonse XI , ch. xi..

« prétexte de l’intérêt commun. Ils « saccageaient et pillaient les biens des « oppresseurs. En nulle partie du « rovaume , on ne rendait justice d’a- « près le droit. Les choses en étaient « venues au point que, dans la crainte « des voleurs , on ne sortait sur les « routes qu’en armes et par grandes « compagnies. Personne n’habitait dans « les endroits ouverts. Dans les villes « fermées, bourgeois, artisans, gen- « tilshommes ne subsistaient presque « tous que de vols et de brigandage; « enfin , il se commettait tant de cri- « mes , que c’était chose dont on ne « s’étonnait plus de trouver des ca- « davres sur les grands chemins. »

MAJORITE nVl.PHOKSR XI. CHATIMENT DES

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