PLOTEES PAR LES MAURES
La domination des Maures en Espagne a duré si longtemps qu’on retrouve partout , dans ce pays, les traces de leur passage. On y rencontre une foule d’usages (pii trabissent une origine tout orientale. A .Séville, à Cordoue, à Grenade , et surtout dans le royaume de Valence, on dirait que l’empire des Arabes n'a cessé que d’hier. Les immenses travaux qu’ils ont exécutés pour l’irrigation des ter-
{*) Mariana imlique l« 8 rabia; c’eat une erreur.
L’UNIVERS
res , les canaux qu’il.s ont creusés avec tant d’industrie pour la distribution des eaux , font encore la richesse des pays qu'ils ont cultivés. Les édifices qu’ils ont construits restent aussi comme de précieux témoignages des progrès qu'ils avaient faits dans les arts , et eausent l’étonnement des voyageurs. On ehercherait en vain dans quelque autre contrée des monuments de cette architecture qui est née et qui est morte en Espagne ; qui n’a point eu de modèle, et qui n'a pas laissé d’imitateurs. Il semble qu'Abdel-Rahman, en fondant un empire séparé de celui des Abassides, ait voulu oublier toutes les traditions du passé. Il a créé un genre d’architecture nouveau, comme il créait un nouveau royaume. Il voulait construire un temple qui ne le cédât en magnificence ni aux plus belles églises de la chrétienté, ni aux mosnuées élevées
far les califes de Bacdaa. Cependant art de suspendre dans l'espace ces voûtes immenses qui donnent à nos basiliques tant de grandeur et tant de majesté n’a jamais été connu des Maures. Pour construire un édifice d'une grande étendue, où la foule des croyants pût se rassembler afin de prier en commun, il en soutint le toit a l’aide de plus de mille colonnes. Il y répandit la lumière en le couvrant d’une multitude de petites coupoles ue les Arabes appelaient des moitiés 'orange ( médias naranjas ) , et qui donnent à cette construction un air de famille avec les édifices de l’Asie. C’était pour Abd-el-Rabman une rémini-cence de son pays. Cette mosquée de Cordoiie {*) , qu’il a commencée, et que son fils Hrscbam a finie, forme le premier type de l’architecture mauresque. Elle en a déjà tous les défauts, elle en révèle toutes les beautés. Ce qu’on peut reprocher le p'us souvent à l’architecture mauresque, c’est une grande lourdeur dans l’ensemble des monuments; mais il est juste d’ajouter que cette lourdeur de la
(*J Elle a déjà été décrite, p. i56. Voir ausn les gravures 14, iS, i6 et 17.
masse est presque toujours rachetée par des détails d’une légèreté, d’une délicatesse, d'une grâce exquise. On peut dire que les Maures d'Espagne se sont montrés médiocres architectes, mais excellents décorateurs. Les murs extérieurs de leurs monuments sont entièrement plats. Rien n'y vient interrompre la monotonie de la ligne droite; on n’y voit aucun relief, aucune corniche. Ils ne savent pas dessiner un profil. Voyez l’extérieur de la mosquée de Cordoue (*), la tour de Comarès (**) , l’entrée de l'Alhambra(*0, la porte du Jugement (’J), le portail et la vue du Géneralif {'*), et la Giralda (*5) elle-même, depuis le bas jusqu’au couronnement ajouté par les chrétiens ; tout y est plat. Aussi, lorsque le temps ou la main derhomine a fait disparaître ces revêtements de stuc aux brillantes couleurs, cette broderie de légères arabesques dont les murs sont incrustés, leurs constructions ne présentent le plus souvent, à rextérieur,qu'un lourd amas de murailles. Le palais de l’inquisition de Cordoue , qui fut autrefois l’alcazar des souverains de celte ville, a l’aspect d’une vieille forteresse; encore ii'y trouverez-vous pas la grâce de nos manoirs du moyen âge. Les créneaux qui surmontent les constructions mauresques ne forment aucune saillie sur le profil du mur. Ils sont rangés sur son sommet comme les dents d'une scie. Au contraire, dans les fortifications chrétiennes de cette époque, les créneaux étaient placés en encorbellement ; cette disposition était réfcrable. Des jours pratiqués de aut en bas dans la partie du créneau qui se trouvait en saillie permettaient aux assiégés de voir le pied du mur sans se découvrir, et de wire pleuvoir pnr là les projectiles sur les ennemis. Pour le coup d’oeil, cette espèce de
(*) Planche 14.
(*•) PI. ao.
(•4; PI. 35 et 33. I
i‘i) PI. 38. . .1
ea1<‘rie qui entourait le sommet des édifices n’était pas moins préférable.
Regardez l’alcazarde Ségovief*), pare de son élégante couronne de tourelles et de créneaux, et décidez s il n est pas cent fois plus gracieux que l’extérieur de tous les monuments arabes.
Les Maures employaient quelquefois, dans leurs constructions, des pierres de taille et des moellons. Quelquefois aussi ils mettaient alternativement des couches de béton et des couches de pierre. Cependant il n existe que peu d’exemples de ce genre de maçonnerie. On en voit quelques ruines dans les environs de Grenade; mais comme elles sont très-rares, et qu’elles remontent à une haute antiquité, beaucoup de personnes les ont attribuées aux Phéniciens.
Le procédé que les Maures employaient le plus souvent consistait à fabriquer un ciment auquel ils mêlaient du gravier et de gros cailloux ronds; ils versaient ce mortier entre des planches éloignées l’une de l’autre, de manière à laisser entre elles l’épaisseur du mur qu’ils voulaient bâlm.
Quand ce béton s’était solidifié, ils fabriquaient une autre assise, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la hauteur qu’ils dé.«iraient atteindre. C’est de cette manière qu’ont été élevés presque tous les bâtiments de l’Alhambra et de l’alcazar de Séville. Avec le temps, ce ciment a acquis une excessive dureté. Dans beaucoup d’endroits, il est recouvert d’un enduit très -fin, et quelquefois d’un stuc si merveilleusement composé, que plusieurs siècles n’ont pu en ternir l’éclat, ni en altérer les couleurs.
Les Maures ne donnaient que rarement une forme circulaire à leurs constructions. Presque toutes leurs tours sont carrées. On doit considérer comme, des exceptions quelques tours octogones qui leur sont attribuées.
Ces exceptions sont rares , et ces monuments sont mozzarabes plutôt que mauresques ; ainsi les tours (jui flanquent la porte des Serranos a Valen-
ce (*1, ont été commencées par Pedro le Cérémonieux en 1349, c’est-à-dire cent ans après que les Maures avaient été chasses de Valence.
Les mêmes observations peuvent s’appliquer à la jolie tour de l’église de Saint-Nicolas de Cordoue (“); ni sa forme, ni la galerie qui la couronne ne pern.ettent de la regarder comme une construction entièrement mauresque ; cette tour est probablement un ancien minaret dont l’aspect et la forme ont été considérablement changés par les travaux qu'on y a faits depuis la conquête de Cordoue. Si vous trouvez un monument de lorme circulaire, à moins que vous n’ayez des preuves bien claires et bien concluantes de son origine, ne l’attribuez pas à des architectes maures. Ainsi , je penserais volontiers que la construction en forme de demi-lune qui se trouve en avant de la porte principale de l’A- Ihambra (*'), est de construction chrétienne.
Les monuments mauresques ne portent pas tous également empreint le cachet de leur origine. Le style des constructions arabes s’est modifié suivant le temps, suivant les lieux où les constructions ont été élevées. Comparez les bains mauresques (*4) qui existent dans le couvent de Tordesillas , le cloître qui précède la mosquée de Cordoue (*‘) , et le jardin entouré d’arcades qui dépend duGénéralif (**).
Ces trois monuments ont la même disposition ; ce sont des cours ou des jardins entourés d’arcades. Cependant voyez quelle différence dans l’exécution. A Tordesillas, sur les bords du Duero, dans le royaume de Léon, où la domination arabe a pénétré, mais où elle a duré moins longteinps, ou elle a exercé une influence moins profonde et moins durable que dans le midi de la Péninsule, cette architecture s’est presque confondue avec celle
(*j) PI. 44.
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du anciens maîtres du pays. Ces chapiteaux, ces arcades à plein cintre, tout cela est byzantin autant que mauruque, et le seul trait qui caractérise bien le genre mauresque est cette porte surmontée d’un cintre plus grand que la moitié du cercle; au contraire, dans le cloître qui précède la mosquée de Cordoue, toutes les arcades portent ce cachet particulier. Dans la vue tirée des jardins du Généralif , les arcades sont dentelées ; toute la maçonnerie est brodée de détails si légers,' si remplis de grâces, qu’on ne saurait ni les décrire, ni les imiter.
On vient de voir que le couvent de Tordesillas contient des traces d’architecture mauresque. Il ne faudrait pas conclure de là qu’il n’a pas été édifié
fiar les chrétiens. Pendant huit siècles es Castillans et les Arabes se sont trouvés continuellement en contact , en sorte que souvent la langue des deu.\ peuples, leurs mœurs et leurs arts se confondaient. Ainsi on connaît des monnaies frappées pardes princes chrétiens, où cependant la légende est inscrite en caractères arabes. Le denier d’or d’Alphonse VIII (*) porte l’emblème de la croix et les trois lettres romaines ALP; tout le reste est en arabe. Les princes maures inscrivaient souvent des sentences du Coran sur leurs monnaies. A leur exemple , Alphonse VIII a gravé sur la sienne un verset tiré de nos livres saints. On lit d’un côté : « L’émir des catholiques, Alphonse, fils de .Sanche, que Dieu le fortifie et le secoure. »
« Ce dinar a été frappé à Tolède (Tali(ila), l’an 1241 de safar. »
On lit au revers ;
Dans le champ : » L’iman de l’Église du Messie est le pape de Rome. »
Et pour légende on trouve le seizième verset du dernier chapitre de l’évangile selon saint Marc :
« An nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ne formant qu’un seul Dieu; celui qui croit et qui est baptisé sera sauvé. »
Ce qu’Alpbonse VIII a fait pour
cette monnaie , d’autres prinees l’ont fait pour des monuments. Les architectes musulmans ont quelquefois été appelés à Tolède ou à Burgos pour y exercer leurs talents, et le nom de maçon s’exprime encore en espagnol par un mot arabe, par celui d’albanil.
Quand don Pedro le Cruel voulut embellir l’alcazar de Séville, ce fut à des artistes maures qu’il confia ces travaux.
C’est un problème très-difficile à résoudre , que de décider quelle a été l’origine de l’arc en tiers-point. Est-ce une invention de l’architecture mauresque ? Est-ce un emprunt que les Arabes ont fait aux monuments chrétiens du moyen âge ? Je ne le sais.
Mais je ferai remarquer qu’à l’alcazar de Seville, le cintre maure.sque se combine avec l’ogive d’une manière excessivement gracieuse. On dirait, au reste, qu’on s’est efforcé de faire concourir tous les genres d’architerture pour embellir la demeure de Marin de Padilla, car on y remarque des galeries mauresques soutenues pardes colonnes de marbre blanc d’ordre corinthien.
A l’alcazar de Séville, le cintre maiiresipie et l’ogive sont employés simultanément, mais chacun d’eux y conserve son caractère particulier. Dans le gracieux édifice reproduit planche 41, vous trouverez un arceau qui participe de l’un et de l’autre. Comme l’ogive, il est formé par l’intersection de deux arcs de cercle. Il tient du cintre mauresque, en ce qu'au lieu de se rétrécir à partir de sa base, il va d’abord en s’élargissant, pour se rétrécir ensuite. Cet agencement de lignes a l’inconvénient de donner a l’arceau un aspect un peu lourd ; mais là , comme dans tous les édifices mauresques, cette lourdeur est rachetée par la profusion, par l’élégence des détails. C’est dans cet édifice que se fait maintenant à Grenade la vente du charbon, ce qui lui a valu le titre modeste àeCasa aelcarbon. Du temps des Maures sa destination était bien différente. C’est là que se tenait la poste; car il faut avouer que les Maures nouS avaient
derancés pour l'invention de toutes qui soutiennent le toit des vestibules, les institutions utiles, et quand, en et qui forment un portique tout autour 1464, Louis XI voulut établir les de 1a cour, sont extrêmement minces; postes en France , il commença par elles ont environ 2 mètres 70 cent, de envoyer à Grenade, afln d’apprendre hauteur, en comprenant la base et le oemmeiit ce service y était organisé. chapiteau; elles ont un module de Le pont de Cordoue porte les traces 21 centimètres environ. La forme des de plusieurs architectures diflérentes. chapiteaux qui les couronnent est très- La partie représentée pl. 43 se com- variée, et ceux que reproduit la planpose d’arches à plein cintre. Mais il che 30 en donnera l'idée, mieux qu’une existe aussi plusieurs arches cons- description ne pourrait le faire. Ces truites par les Maures qui présentent colonnes sont disposées d’une manière la forme de cette espèce d’ogive qu’on fort irrégulière ; quelquefois elles sont remarque à la Casa-del-carbon. seules. Aux angles des vestibules elles
Passer sous le silence la célèbre forment des groupes de trois , mais le Giraidu de Séville (*) , serait une faute plus souvent elles sont accouplées. Les impardonnable. Cette tour a été cons- plafonds et les murs sont incrustés truite par les Maures jusqu’aux trois d’ouvrages moulés en stuc avec la plus quarts de sa hauteur; lès chrétiens ont grande délicatesse; le dessin en est ajouté le couronnement. I.e tout est riche et varié , comme les caprices de surmonté par une statue de la Foi. l’imagination orientale. Charles V, Toute la partie qui est l’ouvrage des lorsqu’il a fait réparer l’Albambra, a Maures est décorée de sculptures d’un trouvé le moyen de placer son aigle à genre beaucoup plus simple que celles deux têtes parmi ces élégantes arabesde leurs autres édilices. ques : il Ggure sur le fronton des ves-
Daus l'intérieur de la tour, les Mau- tibides. res ont pratiqué un escalier tournant Le milieu de la cour est occupé par sans marches ; il est si large et la pente douze lions de marbre blanc, tres-mal en est si douce, que plusieurs hommes faits; ils portent sur leur dos le bassin à cheval peuvent y monter de front, d’une vaste fontaine. Du temps des jusqu’à la hauteur où commencent les Maures , le toit était couvert de tuiles travaux des chrétiens; à cet endroit, peintes et soigneusement vernissées; l’escalier devient plus rapide et se com- mais, depuis plus d'un siècle, on a pose de degrés. remplacé cette couverture, qui était en
L’Alhambra est le chef-d’œuvre de mauvais état, par de grandes tuiles l’architecture mauresque. La cour des rouges, qui produisent le plus mauvais Lions (**) a environ 30 mètres de Ion- effet.
gueur, sur 15 de largeur. Elle est en- Dans un pays où le soleil est toutourée, dans tout son pourtour, par jours brûlant, l'air et la fraîcheur un portique formé de colonnes de doivent être l’agrément le plus envié marbre blanc; aux deux extrémités se pourune habitation. I.es Maures er.celtrouvent deux ve.'-tibules qui avancent iaient surtout dans l'art de distribuer chacun , dans la cour, d’environ 6 mè- les eaux. Des jets d'eau , des fontaines très. A partir de terre, jusqu’à la hau- répandent la fraîcheur dans presque teur de 1 mètre 50 centimètres , les toutes les parties de l’Alhambra. Un murs sont revêtus avec des tuiles portique sous lequel on trouve de l’ombleues et jaunes, disposées en échi- bre à toutes les heures du jour, des qnier; au-dessus et au-dessous règne plates-bandes dont les fleurs embauune bordure émaillée en bleu et or, sur ment l’air, puis un vaste ré.servoir * laquelle sont inscrites des sentences d’une eau limpide, voilà ce que renarabes. Les colonnes de marbre blanc ferme la cour nommée de l’Alberca ,
c’est-à-dire du Vivier (*).
(*) Pl. 38.
(**) Pl. a3. (♦) Pl. ai.
tl«
L’UNIVERS
Il faut aussi des salles de bains, et ces lieux de voluptés ne manquaient pas dans la demeure des rois de Grenade (*). On y trouve les bains du roi et ceux de la reine. Les murs de ces chambres sont revêtus , jusqu'à une certaine hauteur, de ces carreaux en faïence de diverses couleurs , que les Espagnols ont nommés azulejos (*•).
De même que cela est encore l’usage dans presque tons les bains de l’Orient, ces salles ne sont éclairées que par des trous pratiqués dans la voûte.
Que dire maintenant de la salle du Jugement (**) ou de celle des Abencerages (*5) ? On se croirait transporté dans un château de fée. C est toujours la même élégance dans les détails. Le burin du graveur peut essayer de montrer tout ce que ces lieux ont de richesse et de beauté; mais la plume de l’écrivain doit renoncer à l’espoir de le faire comprendre.
La salle des Abencerages mérite cependant d’attirer plus particulièrement l’attention, non-seulement pour la délicatesse des ornements dont elle est surchargée , mais encore à raison des souvenirs qui s’y Tattachent. Pedro Ginez de Hita a publié un roman intititule Histoire des guerres civiles de Grenade (*4).
Les fictions dont ce livre est rempli sont devenues, en Espagne, des croyances populaires; et c’est dans la salle des Abencerages que la tradition place une des scènes les plus sanglantes de ce roman. LesZegriset les Gomelès avaient résolu de faire périr les Abencerages,
(*) Pl. a5 et ï6.
(*») Ces carreaux, fort en usage en Andalousie et dans le royaume de Vali'nce, ont élé pendant longtemps un objet de luxe; aussi, pour exprimer qn’nn individu ne réussirait pas dans ses eiiU eprises, qu'il ne ferait pas forlunc, on disait provei bialement: Il ne bâtira pas sa maisun avec des aiutejos,
(*>) Pl. aa.
(*3) Pl. ai.
• (*4) Une suite de ce roman a été publiée
par le même auteur sous le pseudonyme de Aben-Hamin. Cette suite est très-rare, et presque aussi inconnue que la première partie est célèbre.
dont la gloire leur faisait envie. Pour y parvenir, ils accusèrent In reine Daraxa d’adultere, et supposèrent que son complice était l’Abencerage Aben- Hamad. Ils afflrmèrent avoir été témoins du crime, et avoir surpris les coupables dans un bosquet de rosiers blancs du Généralif.
Le roi Abu-Abd-Allah prêta l’oreille à cette accusation, et, pour se venger, il résolut de faire périr toute la tribu des Abencerages. Il fit mander ces chevaliers à l’Alhambra ; on ne les y introduisait que l’un après l’autre, etâ mesure qu’ils y entraient, on les déca-
itait. Le romancier prétend que cette
orrible boucherie a eu lieu dans la cour des Lions (*). La tradition, au contraire, indique la salle appelée des Abencerages, comme le lieu où ce crime aurait élé commis. Trente-su des plus nobles chevaliers de Grenade périrent victimes de cette trahison. Le page de l’un d'eux , oui était entré avec son maître sans qu'on fît attention à lui , parvint à sortir sans être vu. Il alla prévenir les autres Abencerages, et empêcha que la tribu entière ne filt exterminée.
La reine accusée d’adultère en appela au jugement de Dieu ; mais elle ne voulut nas confier sa cause à des chevaliers (le sa nation. Esperança de Hila, prisonnière chrétienne qui s*e trouvait au nombre de ses dames , lui avait vanté le courage de D. Juan Chacon, gouverneur de Carthagène. Elle écrivit à ce seigneur pour le prier d’embrasser sa défense. D. Juan Chacon, avec D. Alonzo de Aguilar , D. Manuel Ponce de Léon et D. Diégo Fernandez de Cordüba, déguisés en Turcs, se rendirent à Grenade. Us dirent qu’ils s’étalent embarqués à Constantinople pour se rendre en Afri(iue; que forcés par la tempête de relâcher a Alniunecar, ils étaient venus pour voir Grenade , et qu’ayant appris l’accusation
(*) « Asi como entre en la qiiadra de Im leones le ecbaron mano sin que piidiesK bazer resislencia, y alli en una taça deAlibastro mui grande en un punto fue degollado. >
portée contre la reine, ils offraient de prendre sa défense et de convaincre ses ennemis d’imposture. Les accusateurs, qui étaient Mahomad Zegri, Ali Haniet Zegri, Malianlon Goinelès et Mahardin son frère, furent vaincus, et l’un d’eux , Mahomad Zegri , avoua , avant de mourir, qu’il avait été l'inventeur de cette liorrible trahison.
Ce combat est entièrement fabuleux, et s’il eût eu lieu, les auteurs castillans de cette époque n’auraient pas manqué de raconter une entreprise aussi glorieuse pour leurs compatriotes. Hernando del Pulgar ne l'aurait point passée sous silence. Quant au massacre des Abencerages , il est beaucoup plus difliclle d’arriver à la connaissance de la vérité. Il est certain que l’Albambra a été le tbèâtre de bien des scènes sanglatites. Ainsi Mohammed-ben-Ozmin a fait massacrer dans l’Albambra un grand nombre des plus nobles citoyens de Grenade. On trouve encore dans Ferreras , sous la date de l’année 1482 (*) , qu’un Abencerage étant parvenu à se faire aimer de la sœur du roi IWuley Hasan , ce prince le fit massacrer dans son palais. C’est probablement un de ces deux faits qui a donné l’idée du roman de Ginez de Hita. Une partie de ces aventures se trouve représentée dans des peintures qui existent à l’Albambra, et qu'on attribue , je crois , bien mal à propos, aux Maures de Grenade. Abu-abd- Allah n’eût pas fait peindre dans son palais des faits qui lui étaient peu honorables; d’ailleurs, à quelle époque eussent été faits ces tableaux.’ Les dernières années du règne d’Abu-abd- Allah el Cbiquito, pendant lesquelles cet événement aurait eu lieu , ont été tellement remplis par la guerre et par les désa.stres,que ce prince n’aurait pas eu le temps de s’occuper à enrichir sa demeure de peintures. Quelques personnes ajoutent qu’en général les Mabométans regardent comme un acte réprouvé par leur religion de représen-
(*) Traduction de M. d’HermilIy , tVII, p. 58a.
ter des êtres ayant vie. Cela est vrai seulement pour les musulmans de la secte d'Omar. Ceux de la secte d’Ali , les Persans, par exemple . ne se font aucun scrupule de représenter des animaux et même des hommes. Les Omntyades avaient à cet égard introduit en Espagne un peu de l.i tolérance des fatimitrs. Il faut donc écarter l’argument tiré de la religion. Mais il en est un autre qui doit paraître plus concluant. La peinture est un art où l’on ne réussit qu’après de longues études et de pénibles travaux. Avant de créer des œuvres d’un certain mérite , elle commence par produire des essais grossiers. .Si cet art eût été cultivé à Grenade du temps des Maures , on en eût trouvé d’autres traces que celles qui e.xi.steut à l’Albambra. Il en serait mention dans les auteurs qui ont écrit peu de temps après la conquête de Grenade. Cependant les peintures de l’Alhambra ne sont pas dénuées d’un certain mérite. Qu’on regarde ces chasses au lion et au sanglier (*), ce conseil de musulmans (*') et ces costumes mauresques (*•) , et l’on conviendra que ces ouvrages n’ont pu être composés qu’<a une époque où la peinture avait déjà fait beaucoup de |irogrès. On ne doit les faire remonter qu’au temps où des travaux considérables ont été faits à l’Albambra par ordre de, Charles V.
Un talent qu’on ne saurait contester aux Maures, c’est celui de travailler les métaux; ils excellaient en ce genre; et l’on peut citer comme un chef-d’œuvre en ce genre les deux vases que représente la planche 47 ; iis ne sont pas moins remarquables pour la singularité de. leur forme que pour la délicatesse des ornements dont ils sont couverts. Un de ces vases est décoré du blason des rois de Grenade.
Un jour, après une victoire remportée sur les chrétiens , Mohammeu-ben- Alhamar qui revenait à la tête de ses troupes triomphantes , fut salué par le
n Pl.»7.
(•■) PI. a 8.
(*») Pl.ag.
L’ÜNIVEBS.
peuple du surnom de vainqueur {Gha~ hb) \ il répondit avec une pieuse modestie: Il n'v a pas d’autre vainqueur que Dieu ( if^é lé ghaleb ilé Allah ). Cette phrase devint sa devise, et ce souverain s’étant donné des armoiries à l’imitation des princes chrétiens, prit i’écu d’argent à la bande d’azur sur laquelle il inscrivit ces mots : Il n’y a pas d’avire vainqueur que Dieu.
Ces armes restèrent jusqu’au dernier temps celles des rois de Grenade et on les retrouve sur l’un de ces deux vases. Cette circonstance atteste d’une manière certaine leur origine mauresque, dont sans cela peut-être il serait permis de douter, car on trouve sur l’un la représentation d’oiseaux et sur l’autre l’image de quadrupèdes. La figure d’êtres animés ne se trouve que rarement dans les ouvrages des musulmans, et il faut en général ne pas se montrer trop confiant en fait d’antiquités mauresques. L’ambassadeur de Maroc, à son passage par Grenade, acheta de Médina Conti, auteur de l’ouvrage intitulé : Paseos par Granada, un bracelet de cuivre que le vendeur prétendait avoir appartenu à la sultane Fatima. Conti se servit de plusieurs inscriptions arabes et de nombreux certificats pour démontrer que ce bracelet avait été réellement porté par Cette princesse, et qu’il avait éXé trouvé dans les ruines de l’Alhainbra. Il fut avéré par la suite que ce bracelet avait été fabriqué par Conti lui-même, et qu’il s’était servi, pour le faire, des débris d’un vieux chandelier de cuivre.
Les Maures fabriquaient en filigrane d’argent des objets du travail Te plus délicat. A la fin du siècle dernier, on montrait encore à Grenade une épée qu’on disait être celle du roi Abu-Abd-Allah. On racontait qu’après la conquête de Grenade elle avait été donnée par le roi Ferdinand au capitaine L. Luis de Valdivia qui l’avait transmise à ses descendants. Le fourreau en était fait de filigrane d’argent, et le nom d’Abu-Abd-Allah s’y trouvait inscrit. Une autre épée à peu près semblable était entre les mains du
marquis de Campotejar. Enfin il existe à l’Ârmeria real de Madrid une armure et deux épées qu’on préteiid avoir appartenu au dernier roi deGre nade (*). Je ne sais trop ce qu’il faut croire de eette prétention ; mais ce qu'il est possible de dire sans crainte d’être démenti , c’est que ces armes sont du travail le plus parfait. Néanmoins je ne me charge pas d’expliquer comment un chevalier pouvait combattre lorsqu’il avait la tête couverte de ce casque , où l’on n’avait pratiqué aucune ouverture pour donner passage à la vue. La planche 46 représente encorç un casque de la même espèce. J’avoue que je ne puis comprendre quel usage on pouvait en faire.
Je ne pense pas non plus qu’on ait jamais beaucoup employé cette demipique au milieu de laquelle on a ajouté une lame de poignard, tlle devait être fort incommode à manier. C'est évidemment là unedeees inveutionsdont on fait parade, mais dont on ne se sert pas. Il ne faut pas regarder comme aussi inutile ce brassard à l’extremité duquel on a fixé une lame acérée. Il a beaucoup d’analogie avec un poignard encore en usage en .\sie, et dont les coups doivent être terribles. En général les armes des Maures de Grenade étaient les mêmes que celles des chrétiens. C’étaient la lance, l'épée , la dague , la pique et la hache d’armes. Leurs principales armes de jet étaient l'arc, la fronde et l’arbalète.
Ils avaient été les premiers à faire usage de l’artillerie ; mais entre leurs mains elle était restée peu redoutable, tandis qu’elle était devenue la force , principale de l’armée de Ferdinand.
C’est à son artillerie que ce prince avait dû la prise de Ronda et de la plupart des villes du royaume de Grenade.
Les Maures avaient bien eu le mérite d’inveuter les bouches à feu, mais ils ne les avaient pas perfectionnées, et celles qui défendaient Grenade étaient d’une construction grossière. Il existait encore, ilyasoixante ans, plusieurs de ces pièces à l’Alhambra. Elles étaient
(*) Fl. 45.
■ogle
de fer, et leur forme était entièrement cylindrique.On les remplissait de pierres qu’on y introduisait par les deux extrémités, car elles étaient forées de part en part; puis, a l’extrémité postérieure ^ à l’aide d’une armature de fer , on uxait une chambre remplie de poudre.
Les Maures nous ont appris l’usage de la poudre. Ils nous ont aussi fait conaattre une autre invention qui a exercé une influence encore plus active sur les destinées du monde : ils ont apporté d’Asie le moven de fabriquer le papier de pâte. Dans tous les
arts ils avaient devancé les chrétiens.
Ils étaient parvenus à un éminent degré de civilisation, quand leurs adversaires étaient encore plongés dans les ténèbres de la barbarie. Ils étaient plus instruits et aussi braves que les chrétiens. Ils étaient aussi sages dans le conseil, aussi hardis dans le combat. Pourquoi donc ont-ils succombé ? C’est que pendant huit siècles ils ont été déchirés par des divisions intestines-, c’est qu’ils manquaient de l’esprit de concorde qui fait la force et la prospérité des nations.