GOUVERNEMENT
GrOUVERNEMENT. ( Politique. ) Manière dont la souve* raineté s'exerce dans chaque état» Examinons l'origine , les formes et les causes de la dissolution des gouvernemens. Ce sujet mérite les regards attentifs des peuples et des souverains.
Dans les premiers tems,.un père était de droit le prince ^t le gouverneur né de ses enfans 5 car il leur aurait élcS bien malaisé de vivre ensemble sans quelque espèce de gouvernement : eh ! quel gouvernement plus simple et plus convenable pouvait-on imaginer, que celui pat lequel
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un père exerçait dans sa famille la puissance exécutrice des lois de la nature !
Il était difficile aux enfans dcTcnus hommes faits , de ne pas continuer à leur père Tautorité de ce gouvernement par un consentement tacite ; ils étaient accoutumés à se voir conduire par ses soins et à porter leurs différends, devant son tribunal. La communauté des biens établie entre eux , les sources du désir d'avoir encore inconnues , ne faisaient point germer de disputes d avarice ; et s'il s'en élevait quelqu une sur d'autres sujets , qui pouvait mieux les juger qu'un père plein de lumières et de tendresse?
L'on ne distinguait point dans ce'4ems là entre minorité et majorité ', et si l'enfant était dans un âge à disposer de sa personne et des biens que le père lui donnait, il ne désirait point de sortir de tutelle, parce que rien ne l'y engageait : ainsi le gouvernement auquel chacun s'était soumis librement , continuait toujours à la satisfaction de chacun , et était bien plutôt une protection et une sauvegarde 9 qu'un frein et une sujétion : en un mot, les enfans ne pouvaient trouver ailleurs une plus grande sûreté pour leur paix, pour leur liberté, pour leur bonheur, que dens le gouvernement paternel.
C'est pourquoi les pères devinrent les monarques poli-^ tiques de leurs familles ; et comme ils vivaient long-tems y et laissaient ordinairement des héritiers capables et dignes de leur succéder , ils jetaient par-là les fondemens des royaumes héréditaires ou électifs, qui depuis ont été réglés par diverses lois , suivant les pays , les lieux , les conjonctures et les occasions.
Que si, après la mort du père, le plus proche héritier qu'il laissait n'était pas capable du gouvernement, &ute
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d'âge y de sagesse, de prudence , de courage ou de quelque autre qualité , ou bien si diverses familles convenaient de s'unif et de vivre ensemble dans une société , il ne faut point douter qu'alors tous ceux qui composaient ces familles n'usassent de leur liberté naturelle pour établir sur eux celui qu'ils jugeaient le plus capable de les gouverner. Nous voyons que les peuples d'Aùiérique qui vivent éloignés des conquérans et de la domination sanguinaire des deux grands empires du Pérou et dû Mexique , jouissent eneore de leur liberté naturelle , et se conduisent de cette manière; tantôt ils choisissent pour leur cbef l'héritier du demii^ gouverneur ; tantôt le plus vaillant et le pins brave d'entre eux. II est donc vraisemblable que tout peuple , quelque nombreux qu'il soit devenu , quelque vaste pays cp'il occupe, doit son commencement k une ou à plusieurs familles associées. On ne peut pas donner pour l'origine des nations , des établissemens par des eonquétes ; ces événemens sont Tefi^t de la corruption de Fétat primitif des peuples, et de leurs désirs immodérés. Puisqu'il est constant que toute nation doit ses commencem.ens à une ou à plusieurs familles , elle a dû au moins pendant quelque tems conserver la forme du gouvemiçment paternel, c'est-à-dire , n'obéir qu'aux lois d'un septiment d'affection et de tendresse , que l'exemple d'iui chef excite on fomente entre des frères et des proekes : douce autCNrité qui leur rend tous les biens com- Hums, et ne s'attribue elle-même k propriété de rien !
Ainsi , chaque peu{âe de la terre dans sa naissance et dans son pays natal, a été gouverné comme nous voyons que lè sont de nos jours les petites peuplades de l'AnnerM|ue , et comme on dit que se gouvernaient les ancien»
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Scythes , qu! ont été comme la pépinière des autres nations : mais à mesure que ces peuples se sont accrus par le nombre et Tétendue des familles, les sentimens d'union fraternelle ont dû s'affaiblir.
Celles de ces nations qui, par des causes particulières , sont restées les moins nombreuses , et sont plus long* tems demeurées dans leur patrie , ont le plus constamment conservé leur première forme de gouvernement toute simple et toute naturelle : mais les nations qui, trop resserrées dans leur pays , se sont Vues obligées de transmigrer y ont été forcées par les circonstances et les eaibarras d'un voyage , ou par la situation et par la nature du pays où elles se sont portées , d'établir d'un libre consentement les formes de gouvernement qui convenaient le mieux à leur génie , à leur position et à leur nombre»
Tous les goupernemens publics semblent évidemment avoir été formés par délibération , par consultation et par accord. Qui doute, par exemple, que Rome et Venise n'aient commencé par des hommes libres et indépendans les uns à l'égard des autres , entre lesquels il n'y avait ni supériorité, ni si^étion naturelle, et qui sont convenus de former une société de gouvernement? Il n'est pas cependant impossible, à comsidérer la nature en elle-même , que des hommes puissent vivre sans aucun gouvemeoiait public. Les habitais du Pérou n^en avaient point; encore aujourd'hui les Chériquanas , les Floridiens et autres , vivent par troupes, sans règles et sans lois : mai$ en général , comme il fallait chez les autres peuples moins sauvages repousser avec phis de* sûreté les in)u]res particulières, ils prirent le parti àû choisir uifie sorte de gouvernement et de s'y sotimettre, ayant reconnu que les
désordres ne finiraient point, s'ils ne donnaient rautorité et le pouvoir à quelqu'un ou à quelques-uns d'entre eux de décider toutes les querelles ^ personne n'étant en droit 5ans cette autorité de s'ériger en seigneur et en juge d'aucun autre. C'est ainsi que se cbndaisirent ceux qui vinrent de Sparte avec Pallante , et dont Justin fait mention. En un mot , toutes les sociétés politiques Qnt commencé par une union volontaire de particuliers , qui ont fait le libre choix d'une sorte de gouvernement; ensuite les inconvéniens de la forme de quelques-uns de ces gouvememens obligèrent les mêmes hommes qui en étaient membres, de les réformer, de les. changer, et d'en établir d'autres.
Dans ces sortes d*établissemens^ s'il est arrivé d'abord, ce qui peut être , qu'on se soit contenté de remettre tout & la sagesse et à la discrétion de celui ou de ceux qui furent choisis pour premiers gouverneurs , l'expérience fit voir que ce gouvernement arbitraire détruisait le bien public ,' et aggravait le mal loin d'y remédier : c'est pourquoi on fit des lois , dans lesquelles chacun put lire son devoir et connaître les peines que méritent ceux qui les violent.
La principale de ces lois fut que chacun aurait et posséderait en sûreté ce qui lui appartenait en propre. Cette loi est de droit nature). Quel que soit le pouvoir qu'on accorde à ceux qui gouvernent , ils n'ont point le droit de se saisir des biens propres d'aucun sujet , pas même <le la moindre portion de ces biens , contre le consentement du propriétaire. Le pouvoir le plus absolu , quoiqu'absola quand il est nécessaire de l'exercer , n'est pas m£>me arbitraire sur cet article; le salut d'une armée et de l'état de-
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mancle qu'on obéisse aveuglément aux officiers supérieurs : xm soldat qui fait signe dé contester est puni de mort ; cependant le général même , avec tout son pouvoir de vie et de mort, n'a pas celui de disposer d'un denier du bien de ce soldat , ni de se saisir de la moindre partie de ce ^i lui appartient en propre.
Je sais que ce général peut faire des conquêtes , et qu'il y a des auteurs qui regardent les conquêtes comme Torigiue et le fondement des gouvememens; mais les conquêtes sont aussi éloignées d être l'origine et le fondement des gouvememens , que la démolition d'une maison est éloignée de la vraie cause de la construction d'une autre maison dans la même place. A la vérité, la destruction d'un état prépare un nouvel état; mais la conquête qui rétablit par la force n'est qu'une injustice de plus : toute puissance souveraine légitime doit émaner du consente-ment libre des peuples.
Quelques-uns de ces peuples ont placé cette puissance souFeraine dans tous les chefs de famille assemblés, et réunis en. un conseil ,. auquel est dévolu le pouvoir de ^ire des lois pour le bien public , et de &ire exécuter ces lois par des magistrats commis à cet effet ; et alors la forme de ce gouvernement se nomme une démocratie.
D'autres peuples ont attribué toute l'autorité souveraine à un conseil, composé des principaux citoyens, et alors la forme de ce gouvernement s'appelle une aristo^ cratie*
D'autres nations ont confié indivisément la souveraine puissance et tous les droits qtti lui sont essentiels , entre les mains d'un seul homme , roi , monarque ou empereur; et alors la forme de ce gouvernement est une monarchie*
Quand le pouvoir est remis entre les mains de ce seul homme , ot ensuite de ses héritiers , c'est une monarchie héréditaire ; s'il lui est confié seulement pendant sa yie , et à condition qu'après sa mort le pouvoir retourne à ceux qui l'ont donné , et qu'ils nommeront un successeur, c'est une monarchie élective.
D'autres peuples faisant une espèce de partage de souveraineté , et mélangeant pour ainsi dire les formés des gouvernemens dont on vient de parler , en ont confié les différentes parties en différentes mains , ont tempéré la monarchie par l'aristocratie , et en même tems ont ac* cordé au peuple quelque part dans la souveraineté.
U est certain qu'une société a la liberté de former un gouvernement de la manière qu'il lui plait , de le mêler et de le combiner de différentes façons. Si le pouvoir lé— gislatif a été donné par un peuple à une personne , ou à plusieurs à vie y ou pour un tems limitjé , quand ce temslà est fini , le: pouvoir souverain retourne à la société dont il émane. Dès qu'il y est retourné, la société esQpeut de nouveau disposer comme il lui plaît, le remettre entre les mains de ceux qu'elle trouve bons , de la zoanière qu'elle )ug€ à propos , et ainsi ériger une nouvelle forme de gouvernement* Que Puffendovfl^ qualifie tant qu'il voudra toutes les sojctes de gouveniMemesis soixtes du nom. itirré^ guliera „ la véi^itahte régularité sera toujours celle qui sera le plus coiiiforme au bien des sociétés civiles*
Quelques écrivains politiques prétendent que tons les honuaes étant nés sous un gouvei nemenl j n'ont point la liberté d'en instituer un nouvea» : chacua, diseiut-îlsy nait sujet de son père ou de son prince, et par conséqHent chacun est dauâ une perpétuelle obligation de sujétion ou
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d« fidâitë. Ce raisonnement est plus spécieux que solide* Jamais les hommes n'ont regardé aucune sujétion naturelle dans laquelle ils soient nés , à Pégard de leur père ou de leur prince, comme un lien qui les oblige sans leur propre consentement à se soumettre k eux. L'histoire sa-^ crée et profane nous fournissent de fréquens exemples d'une multitude de gens qui se sont retirés de r(d>éissauce et de la jurisdiction sous laquelle ils étaient nés, de la &mille et de la communauté dans laquelle ils avaient été nourris , pour établir ailleurs de nourelles sociétés et de nouveaux gouvernemens.
Ce sont ces imaginations , également libres et légitimes, qui ont produit im si grand nombre de petites sociétés, lesquelles se répandirent en dififérens pays^ se muhipliè* rent , et y séjournèrent autant qu'elles trouvèrent de quoi subsister, ou jusqu'à ce que les plus forts engloutissiant les plus faibles, établirent de leurs débris de grands empires , qui à leur tour ont été brisés et dissous en diverses petites dominations ; au lieu de quantité de royaumes , il ne se serait trouvé qu'une seule monarchie dans les premiers siècles , s>'il était vrai que les hommes n'aient pas eu la liberté naturdle de se séparer de leurs iamilles et de leur gouvernement , quel qu'il ait été , pour en éri^ ger d'autres à leur fantaisie.
Il est clair, par la pratique des gouvememena eux-mêmes y aussi-bien que par les lois de la droite raison , qu'un enfant ne naît sujet d'aucun pays ni d'aucun gouvernement ; il demeure sous la tutelle et l'autorité de son père , jusqu'à ce qu'il soit parvenu à l'âge de raison. A cet âge de raiscm , il est homme libre , il est maître de dboislr le gouvememeat sous lequel il trouve bon de vivre , et de
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s'unir au corps politique qui lui platt davantage ; rien n^est capable de le soumettre à la sujétion d'aucun pouvoir sur la terre , que son seul consentement. Le consentement qui le soumet à quelque gouvernement , est exprès ou tacite. Le consentement exprès le rend sans contredit membre de la société qu'il adopte ; le consentement tacite le lie aux lois du gouvernement dans lequel il jouit de quelque possession : mais si son obligation commence avec ses possessions , elle finit aussi avec leur jouissance. Alors des propriétaires de cette nature sont maîtres de s'incorporer à une autre communauté , et d'en ériger une nouvelle , in vacuia locia , comme on dit en termes de droit , dans un désert , ou dans quelque endroit du monde , qui soit sans possesseurs et sans habitations*
Cependant ^ quoique les hommes soient libres de quitter un gouvernement y pour se soumettre à un autre , il n'en faut pas conclure que le gouvernement auquel ils préfèrent de se soumettre , soit plus légitime que celui qu'ils ont quilté ; les gouvcmemens de quelque espèce qu'ils soient , qui ont pour fondement un acquiescement libçe des peuples , ou exprès , ou justifié par une longue et paisible possession, sont également légitimes, aussi long-tems du moins que^par l'attention du souverain, ils tendent au bonheur des peuples : rien ne peut dégrader un gouvernement qu'une violence ouverte et actuelle ^ soit dans son établissement , soit dans son exercice , ie yeux dire l'usurpation et la tyrannie.
Mais la question qui partage le plus les esprits , est de déterminer quelle est la meilleure forme de gouvemenoieiit. Depuis le conseil tenu à ce sujet par les sept grands de Perse jusqu'à nos jours , on a )9gé diversement cette
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grancle question , discutée jadis dans Hérodote , et on l'a presque toujours décidée par un goût d'habitude ou d'inclination , plutôt que par un goût éclairé et réfléchi.
Il est certain que chaque forme de gouvernement a ses avantages et ses inconyéniens , qui en sont inséparables. U n'est point de gouvernement parfait sur la terre; et quelque parfait qu'il paraisse dans la spéculation^ et dans la spéculation entre les mains des hommes, il sera toujours accompagné d'instabilité , de révolutions et de vicissitudes : enfin ^ le meilleur se détruira, tant que ce seront des hommes qui gouverneront des hommes.
On pourrait cependant répondre en général à la question proposée, que c'est dans un tempérament propre à r(^primer la licence , sans dégénérer en oppression ^ qu'il faut prendre l'idée de la meilleure forme de gouvernement. Tel sera celui qui fuyant les extrêmes, pourra pourvoir au bon ordre, aux besoins du dedans et du dehors , en laissant au peuple des sûretés suffisantes qu'on ne s'écartera pas de cette fin.
Le législateur de Lacédémone , voyant que les trois sortes de gouvernemens simples avaient chacun de grands ioconvéniens ; que la monarchie dégénérait aisément en pouvoir arbitraire, Varistocratie en un gouvernement injuste de quelques particuliers, et la démocratie en une domination aveugle et sans règles ; Lycurgue, dis-)e , crut devoir faire entrer ces trois sortes de gouveiiiemens dans celui de sa patrie, et les fondre, pour ainsi dîre^ en un seul , en sorte qu'ils se servissent l'un à l'autre de balance et de contre-poids. Ce sage mortel ne se trompa pas ; àrx moins nulle république n'a conservé si long-tems , ses lois, ses usages et sa liberté, que celle de Lacédémone.
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Il y a dans l'fAurope un ^tat extrêmement florissant , où les trois pouvoirs sont encore mieux fondus que dans la république des Spartiates. La liberté politique est Tobjet direct de la constitution de cet état , qui 9 selon toute apparence, ne peut périr par les désordres du dedans, que lorsque la puissance législative sera plus corrompue que l'exécutrice. Personne n'a mieux développé le beau système du gouvernement de l'état dont je parle , que l'auteur de V Esprit des lois.
Au reàte, il est nécessaire d'observer que tout goavernement ne convient pas également à tous les peuples; leur forme doit dépendre infiniment du local , du climat, ainsi que de l'esprit , du génie , du caractère de la nation , et de son étendue.
Quelque forme que l'on préfère , il y a toujours une première fin dans Xont goui^ernementy qui doit être prise du bien général de la nation ; et sur oe principe^ le meilleur des gouvememens est celui qui fait le plus grand nombre d'heiu'eux. Quelle que soit la forme du gouvernement politique, le devoir de quiconque en est chargé, de quelque manière que ce soit , est de travailler à rendre heureux les sujets, en leur procurant, d'un cèté, les commodités de la vie y la sûreté et la tranquillité; et de l'autre, tous les moyens qui peuvent contribuer à leurs vertus. La loi souveraine de tout bon gouvernement est le bien public , aaluapopuUy auprema lex eêto : aussi dans le partage où l'on est sur les formes du gouvernement, on convient de cette dernière vérité d'une voix unanime.
n est sans doute important de rechercher , en partant d'après ce principe, quel serait dans le monde le plus parfait gouvernement qu'on pût établir, quoi<{tte d'autres
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serrent aux fins de la société pour laquelle ils ont élé formés ; et quoiqu'il ne soit pas aussi facile de fonder un nouveau gouvernement que de bâtir un vaisseau sur une nouvelle théorie , le sujet n'en est pas moins un des plus dignes de notre curiosité. Dans le cas même où la question sur la meilleure forme de gouvernement serait décidée par le conientement universel des politiques , qui sait si, dans quelques siècles , il ne pourrait pas se trouver une occasion de réduire la théorie en pratique y soit par la dissolution d'un ancien gouvernement, soit par d'autres événemens qui demanderaient qu'on établit quelque part un nouveau gouvernement ? Dans tous les cas il nous doit être avantageux de connaître ce qu'il y a de plus parfait dans l'espèce, afin de nous mettre en état de rapprocher, autant qu'il est possible , toutes constitutions de gouvernement de ce point de perfection , par de nouvelles lois ^ par des altérations imperceptibles dans celles qui régnent, et par d^s innovations avantageuses au bien- de la société. La succession des siècles a servi à perfectionner plusieurs arts et plusieurs sciences; pouiX{Uoi ne servirait-elle pas à perfectionner les difierêntes sortes de gouvememens , et à leur doinner la meilleure forme ?
Dé)à par des principes éclairés et des expériences connues, on éviterait dans une* nouvelle constitution ou dans une réforme de gouvernement , tous les défauts palpables qui s'opposent ou qui ne manqueraient pas de s'opposer à son accroissemcHit, à sa force et à sa prospérité.
Ce serait des défauts dans u.n gouœrnement^ si les lois et les coutumes d'un état n'étaient pas conformes au naturel du peuple , on aux qualités et à la situation du pays. Par exemple , si les lois tendaient à tourner du côté des
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armes un peuple propre aux arts de la paix ; ou si ces mêmes lois négligeaient d'encourager , d'honorer le commerce et les manufactures dans un pays situé favorablement pour en retirer un grand profit* Ce serait des dé&uts dans un gouvernement , si la constitution des lois fondamentales n'était avantageuse qu'aux grands ; si elle tendait à rendre l'expédition des affaires également lente et difficile. Telles sont les lois à réformer en Pologne, où^ d'un côté , celui qui a tué un paysan , en est quitte pour tine amende; et où, d'un autre côté, l'opposition d'un seul des membres de l'assemblée rompt la diète , qui d'ailleurs est bornée à un tems trop court pour l'expédition des affaires. Enfin ( car je n'ai pas le dessein de faire la satire des états) partout où se trouveraient des réglemens et des usages contraires aux maximes capitales de la bonne politique , ce serait des défauts considérables dans un gouvernement ; et si par malheur on pouvait colorer ces défauts du prétexte spécieux de la religion , les effets en seraient beaucoup plus funestes.
Ce n'est pas assez d'abroger les lois qui sont des défauts dans un état , il faut que le bien du peuple soit la grande fin dugoupememenL Les gouverneurs sont nommés pour la remplir ; et la constitution, qui les revêt de ce pouvoir, y est engagée psar les lois de la nature^ et par la loi de la raison, qui a déterminé cette fin dans toute forme de gouvernement , comme le m<^ile de son bonheur.
Le plus grand bien du peuple, c'est sa liberté. La liberté est au corps de l'état ce que la santé est à chaque individu; sans la santé, l'homme ne peut goûter de plaisir; sans la liberté, le bonheur est banni des états. Un gouverneur patriote verra donc que le. droit de défendre
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et de maintenir la liberté est le plus sacré de ses devoirs.
Ensuite 9 le soin principal dont il doit s'occuper, est de travailler à prévenir toutes les tristes causes de la dissolution des gouvememens ; et cette dissolution peut se faire par les désordres du dedans^ et par la violence du dehors.
1® Cette dissolution du gouvernement peut arriver lorsque la puissance législative est altérée. La puissance législative est Fâme du corps politique; c'est de là que les membres de Tétat tirent tout ce qui leur est nécessaire pour leur conservation, pour leur union et pour leur bonheur. Si donc le pouvoir législatif est ruiné, la dissolution et la mort de tout le corps politique s'ensuivent.
Q^ Un gouvernement peut se dissoudre lorsque celui qui a la puissance suprême et exécutrice abandonne son emploi, de manière que les lois déjà faites ne puissent être mises en exécution. Ces lois ne sont pas établies pour ellesmêmes ; elles n'ont été données que pour être les liens de la sociétés qui continssent chaque membre dans sa fonction. Si les lois cessent y le gouvernement cesse en même tems, et le peuple devient une multitude confuse 9 sans ordre et sans frein ; quand la justice n'est plus administrée , et que par conséquent les droits de chacun ne sont plus en sûreté , il ne reste plus de gouvernement. Dès que les lob n'ont plus d'exécution , c'est la même chose que s'il n'y en avait point ; un gouvernement sans lois , est un mystère dans la politique^ inconcevable à l'esprit de l'homme , et incompatible avec la société humaine.
3® Les gouvernemens peuvent se dissoudre quand la puissance législative ou exécutrice agissent par la force , au-delà de l'autorité qui leur a été commise , et d'une
manière opposée à la confiance qu on a prise en elles : c'est ce qui arrive , par exemple , lorsque ceux qui sont revêtus de ces pouvoirs, envahissent les biens des citoyens, et se rendent arbitres absolus des choses qui appartiennent en propre à la communauté , je veux dire de la vie , de la liberté , et des richesses du peuple. La raison pour laquelle on entre dans une société politique , c'est afin de conserver ses biens propres ; et la fin pour laquelle on revêt certaines personnes de l'autorité législative et de la puissance exécutrice , c'est pour avoir une puissance et des lois qui protégeât et conservent ce qui appartient en propre à toute la société*
S'il arrive que ceux qui tiennent les rênes du gouuernemeni trouvent de la résistance lorsqu'ils se servent de leur pouvoir pour la destruction , et non pour la conservation des choses qui appartiennent en propre au peuple, ils doivent s^en prendre à eux-mêmes , parce que le bien public et l'avantage de la société sont la fin de l'institution d^un gouvernement. D'où résulte nécessairement que le pouvoir ne peut être arbitraire , et qu'il doit être exercé suivant des lois établies , afin que le peuple puisse connaître son devoir , et se trouver en sûreté à l'ombre des lois ; et afin qu'en même tems les gouverneurs soient retenus dan3 de justes bornes , et ne soient point tentés d'employer le pouvoir qu'ils ont en main pour faire des choses nuisibles à la société politique.
4** Enfin une force étrangère , prévue ou imprévue , peut entièrement dissoudre une société politique ; quand cette société est dissoute par une force étrangère, il est certain que son gouvernement ne saurait subsister davantage. Aiosi l'épée d'un conquérant renverse , confond ,
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détruit toutes choses ; et par elle la société et le gouver^ nement sont mis en pièces, parce que ceux qui sont sub« jugaés y sont privés de la protection de ce gouvernement dont ils dépendaient , et qui était destiné à les défendre» Tout le monde confit aisément que lorsque la société est dissoute , le gouvernement ne saurait subsister : il est aussi impossible que le gouvernement subsiste alors, qu'il Test que la structure d^une maison subsiste après que les matériaux dont elle avait été construite ont été séparés les uns des autres par un ouragan , ou ont été confondus péle-mèle en un monceau par un tremblement de terre.
Indépendamment de ces malheurs , il faut convenir qu'il n'y a point de stabilité absolue dans ll^umanité; car ce qui existe immuabletaent , existe nécessairement, et cet attribut de l'Etre suprême ne peut appartenir à l'homme ni à ses ouvrages. Les gouvememens les mieux institués , ainsi que les corps^ des animaux les mieux constitués^ portent eti euï lé principe de leur destruction. Etablissez avec Lycurgue les meilleures lois; imagi« nez avec Sidney les moyens de fi^nder la plus sage république i faites avec Alfred qu^une nation nombreuse trouve son bonheur dans une monarchie, tout cela ne durera qu'un certain tems. Les états après s'être accrus et agrandis tendent ensuite à leur décadence et à leur dissolution t ainsi la seule voie de prolonger la durée d'un gouvernement florissant, est de le ramener à chaque occasion favorable aux principes sur lesquels il a étéfondé. Quand ces occasions se présentent souvent et qu'on les saisit à propos , les gouvernemens sont plus heureux et plus durables ; lorsque ces occasions arrivent