‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 3)Chapitre 42 sur 58 · ROMAN · texte numérisé non relu

ROMAN

IXOKAX. ( Fktiona cFesprit, ) Récit fictif de diverses aventures merveilleuses ou vraisemblables de la vie humaine; le plus beau roman du monde ^ Télémaquej est un vrai poëme^ à la mesure et à la rime près.

Je ne rechercherai point Torigine des romans ;^Huet a épuisé ce sujet, il faut le consulter-^ On connaît les amours de Diniace et de Déocillis par Antoine Diogène; c'est le premier des romans "grets. lamblique a peint les amours» de Rhodanis et de Simonide. Achillès Tatius a composé le roman de Leucippe et de Glitophon» Enfin Héliodore ^ évéque de Trica dans le quatrième siècle , a raconté Tes amours de Théagène et de Ghariclée*

Mais si les fictions romanesques furent chez les Grec&

Z6û ESPniT

les fruits du goût, de la politesse et de l'âradition, œ toi la grossiëretë qui enfanta dans le onzième siècle nos premiers romans de chevalerie.

Us tiraient leur source de l'abus des légendes y et de h, barbarie qui régnait alors ^ cependant ces sortes de fictions se perfectionnèrent insensiblement , et ne tombèrent de mode que quand la galanterie prit une nouvelle £aoe an commencement du siècle dernier.

Honore dTJrfé , dit Boileau , homme de grande naissance dans le Lyonnais , et très-enclin à l'amour, Yonlant faire valoir un grand nombre de vers qu'il avait composés pour ses maîtresses , et rassembler en un corps plusieurs aventures amoureuses qui lui étaient arrivées , s'avisa d'une invention très-agréable. Il feignit que dans le Forés, petit pays contigu à la Limagne d'Auvergne , il y avait du tems de nos premiers rois, une troupe de bergers et de bergères qui Habitaient sur les bords de la rivière du Lignouy et qui assez accommodés des biens de la fortune ^ ne laissaient pas néanmoins , par un simple amusement et pour leur seul plaisir , de mener paître par eux-mêmes leurs troupeaux. Tous ces bergers et toutes ces bergères étant d'un fort grand loisir , l'amour , comme on le peut penser, et ccmime il le raconte lui-même, ne tarda guère à les y venir troubler , et produisit quantité d'événemens considérables.

DIJrfé y fit arriver toutes ses aventures , parmi lesquelles il y en mêla beaucoup d'autres , et enchâssa les vers dont j'ai parlé , qui tous méchans qu'ils étaient , ne laissèrent pas d'être goûtés, et de passer à la faveur de Tart avec lequel il les mit en œuvre ; car il soutint tout €ela d'une narration également vive et fleurie , de fictions

DB L'BNCYCIiOPÉDIB. 5Sl

lri»-spmtnellet y et cle caractères aussi finement imagines qu'agréablement varies et bien suivis.

Il composa aussi un roman quï lui acquit beaucoup de rëputalion , et qui fut fort estimé , même des gens du goût le plus exquis , bien que la morale en fût vicieuse , puisqu'elle ne prêchait que l'amour et la mollesse. H en fit quatre volumes , qu'il intitula Aatrée , du nom de la plus belle de ses bergères; c'était Diane de Ghateau-Morand. Le premier volume parut en 161 o, le second dix ans après , le troisième cinq après le second y et le quatrième en 1635. Après sa mort, Baro , son ami y et selon quelques-uns son secrétaire, en composa sur son mémoire un cinquième tome , qui en formait la conclusion , et qui né fut guère moins bien reçu que les quatre autres volumes.

Le grand succès de ce roman échauffa si bien les beauxesprits d'alors 9 qu'ils en firent 9 à son imitation, quantité de semblables, dont il y en avait même de dix et de douze volumes; et ce fut pendant quelque tems, comme une espèce de débordement sur le Parnasse.

On vantait surtout ceux de Gomberville , de la Galprenède , de Desmarais , et de Scudéri. Mais ces imitateurs s'efforçant mal à propos d'enchérir sur leur original , et prétendant ennoblir ses caractères, tombèrent dans la puérilité. Au lieu de prendre comme d'Urfé pour leurs héros, des bergers occupés du seul soin de gagner le cœur de leurs maîtresses, ils prirent^ pour leur donner cette étrange occupation « non-seulement des princes et des rois , mais les plus fameux capitaines de l'antiquité qu'ils peignirent pleins du même esprit que ces bergers; ayant à leur exemple fait comme une espèce de vœu de ne parler jamais et de n'entendre jamais parler que d'amour. De cette

iDanière>aulieuquecI'Urfé dans son ^atrée, avait fait àa bergers tiès-frivoles, des hûros de roman considérables ^ ces auteurs , au contmire , des liéros les plus considérables de l'bistoire , firent des bergers frivoles et quelquefois mâtne des bourgeois encore plus frivoles que cet bergers. Leurs ouvrages nilanmoins , ne laissèrent pas de trouver un nombre infini d'admirateurs , et curent longtcms une fort grande vogue.

Mais ceux qui s'attirèrent le plus d'applandissemens, ce furent le Cyrus et la Ciélie de mademcûselle de ScudJri , SŒur de l'auteur du mfime nom. Cependant nonseulement elle tomba dans la même puérilité, mais elle la poussa encore à un plus grand excès. Au lieu de rëpr^tenter, comme elle devait, dans la personne de CyraSt un roi tel que le peint Htrodote, ou tel qu'il est figuré dans XéïK^hoo , qui a fait aussi-bien qu'elle un roman delà vie de ce prince; au lieu, dis-je^ d'eu faire un modèle de perfection, elle composa un Artamène plus fou qae tous les Céladons et tous les Sylvandres , qui n'est occupequeduseuIsoindesaMnndane, qui ne fait du malin au soir que lamenter , gémir et filer le parfait amour.

Elle a encore fait pis dans son autre roman, intitulé Clélie, où elle représente toutes les béroïnes et tous les béros de la république romaine naissante , les Clélics, les Lucrèces, les Horatius Coclès, les Mutîus Scévola, les Brutus encore plus amoureux qu'Ârtamène, ne s'occupant, à travers des cartes géograpbiques d'amour, qu'i se proposer les uns aux autres des questions et des éni^ mes galantes, en un mot qu'à faire tout ce qui paraît le plus opposa au caractère et à la gravité héroïque de ce» premiers Romains.

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IVCadame de La Fayette dëgoùta le public des fadaises ridicules dont uous venoas de parler. L'on vit dans sa ZcLzde et dans sa Princesse de Clèt^es des peintures véritables , et des aventures naturelles décrites avec grâce. Le comte d'Hamilton eut l'art de les tourner dans le goût agréable et plaisant qui n'est pas le barlesque de Scarron. Mais la plupart des autres romans qui leur ont succédé dans ce siècle , sont ou des productions dénuées d'imagination , ou des ouvrages propres à gâter le goût j ou ce qui est pis encore , des peintures obscènes dont les honnêtes gens sont révoltés. Enfin ^ les Anglais ont heureusement imaginé de tourner ce genre de fictions à des choses utiles^ etde les employer pour inspirer, en amusant, l'amour des bonnes mœurs et de la .vertu , par des tableaux simples , naturels et ingénieux , des événemens de la vie. C'est ce qu'ont exécuté , avec beaucoup de gloire et d'esprit , Richardson et Fielding.

Les romans écrits dans ce bon goût , sont peut-être la dernière instruction qu'il reste à donner à une nation assez corrompue pour que toute autre lui soit inutile. Je voudrais qu'alors la composition de ces livres ne tombât qu'à d'honnêtes gens sensibles, et dont le cœur se peignit dans leurs écrits , à des auteurs qui ne fussent pas au'^ dessous des faiblesses de l'humanilé, qui ne démontrassent pas tout-à-coup la vertu dans le ciel, hors de la portée des hommes; mais qui la leur fissent aimer en la peignant d'abord moins austère , et qui ensuite du sein des pas* sions, où Ton peut succomber et s'en repentir , sussent les conduire insensiblement à l'amour du bon et du bien. C'est ce qu'a fait J. J. Rousseau dans sa Nouvelle Hé^ loïse.

Il semble donCj comme d'autres l'ont dit avant mol, que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont généralement nuisibles. L'on y voit de si grands e?cemples de constance, de vertu, de tendresse, et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères , que quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure , ne trouvant que des sujets indignes ou fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer^ )e m'étonne avec La Bruyère qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse.

D'ailleurs on aime les romans, sans s'en douter, à cause des passions qu'ils peignent , et de l'émotion qu'ils excitent. On peut par conséquent tourner avec fruit cette (ânotion et ces passions. On réussirait d'autant mieux y que les romans sont des ouvrages plus recberchés , plus débités, et plus avidement goûtés que tout ouvrage de morale , et autres qui demandent une sérieuse application d'esprit. En im mot , tout le monde est capable de lire les romans, presque tout le monde les lit, et l'on ne trouve qu'une poignée d'hommes qui s'occupent entièrement des sciences abstraites de Platon, d'Aristote, ou

d'Euclide.

Le Chepalier DE Jaucotjbt.

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Romans de chevalerie. {Belles^Lettres. ) H parait que le règne brillant de Charlemagne a été la source de tous les romans de chevalerie, et de la chevalerie ellemême, sans qu'on voie encore dans ce règne, et ainsi que dans les siècles suivans, la valeur des chevaliers décider presque seule du sort des combats ; mais on y remarque déjà des faits d'armes particuliers.

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Quoi qu'il eu soit, le roman de Turpirif archevêque de Reims , ce roman qu'on peut regarder comme le père de tous les romans de chevalerie, n'a guère été composé, selon l'opinion commune, que sur la fin du Xi* siècle, environ 35o ans après la mort de Gharlemagne.

Gryphiander prétend qu'un moine , nommé Robert , est auteur de cette chronique , et qu'elle fut écrite pendant le concile de Clermont, assemblé par Urbain II, en l'année logS. Pierre l'Hermite prêchait alors la première croisade^ et l'objet du roman a constamment été d'échauffer les esprits , et de les animer à la guerre contre les infidèles. Le nom de Turpin est supposé , et le moine est certainement un fort mauvais historien.

La. valeur de Gharlemagne, ses hauts faits d'armes, égaux à ceux des chevaliers les plus renommés , la force et l'intrépidité de son neveu Rolland , sont bien marqués au coin de la chevalerie qui s'introduisit depuis son règne. Durandal est une épée que tous les romanciers ont eu en vue dans la suite ; elle coupe un rocher en deux parts , et fait cette grande opération entre les mains de Rolland affaibli par la perte de son sang. Ce héros mourant sonne de son cor d'ivoire , et son dernier soupir est si terrible , que le cor en est brisé. Ces prodiges de force rapportés sans, nécessité, donnent à entendre qu'ils étaient reçus dans le tems que la chronique a été composée , et que l'auteur a seulement voulu parler la langue en usage de son tems.

Il paraît, par la pecture de Turpin ^ que les chevaliers n'étaient connus ni de nom ni d'effet , avant le règne de Gharlemagne, ni même durant son règne : ce que prouve encore le silence des historiens contemporains de ce prince, '

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ou qui ont écrit peu après sa mort. Ainsi , c*ést dans Hntervalle de la vie de ce grand roi et de celle du priîtendii Turpiii , qu'il faut placer les premières ide'es de la cheralerie^ et de tous les romans quelle a fait composer.

La chevalerie paraît encore avoir tiré son lustre de Tabus des légendes ; le caractère de l'esprit humain , avide du merveilleux , en a augmente la considération ; et les rois l'ont autorisée , en soumettant à quelques espèces de formes , d'usages et de lois y des nobles qui , enivrés de leur propre valeur , étaient portés à s'ériger en tyrans de leurs propres vassaux.

On ne négligea rien dans ces premiers tems de ce qui pouvait inspirer à ces hommes féroces , Thonneur , la justice j la défense de la veuve et de l'orphelin ^ enGn l'amour des dames. La réunion de tous ces points a produit successivement des usages et des lois qui servirent de frcîn à ces hommes qui n'en avaient aucun ^ et que leur indcpendance , jointe à sa plus grande ignorance , rendait fort à craindre.

Les idées et les ouvrages romanesques passèrent de France en Angleterre. Geofiroi de Mônmouth paraît être l'original du Brut.

Le roman de Sangreal, composé par Robert de Broon^ est plus chargé d'amour et de galanterie que les précédens; les idées romanesques gagnèrent de plus en plus. C'est ce roman qui donna lieu aux principales aventures de la cour du roi Artus. Ces mêmes ouvrages se multiplièrent et devinrent en grande vogue sous Philippe-le-Bel » né en 1338, et mort en i3i4. Depuis ce tems là, ont paru tous nos autres romans de chevalerie , comme Amadis de Gaule , Palmerin d'Olive , Palmerin d'Angleterre , et

tant d^autres , jusqu'au tems de Miguel Cervantes Saave-* dra 9 espagnol.

Il avait été secrétaire du duc d'AIbe , et s'étant retiré à Madrid , il y fut traité sans considération par le duc de Lerme , premier ministre de Philippe III, roi d'Espagne. Alors Cervantes, pour se venger de ce ministre, qui méprisait les gens de lettres , et qui tranchait du héros chevalier , composa le roman de Dont .Quichotte ^ ouvrage admirable , et satire très-fine de toute la noblesse espagnole , qui était alors entêtée de chevalerie. Il publia la première parlie de ce- roman ingénieux en i6o5, la seconde en i6i5; et mourut fort pauvre vers Fan 16205 mais sa réputation ne mourra jamais.

Li^abolissement des tournois, les guerres civiles et étran* gères 9 la défense des combats singuliers, Textinction de la magie ^ du sort et des enchantemens, le juste mépris des légendes , en un mot , une nouvelle face que prit lu France et l'Europe, sous le règne de Louis XIV, changea la bravoure et la galanterie romanesque en une galanterie plus spirituelle et plus tranquille. On vint à ne plus goûter les faits inimitables d'Amadis ,

Tant de châteaux forcés , de géans pourfendui , De chcTaliere occU, d'cncliaoteura confondus. ..

On se livra aux charmes des descriptions propres k inspirer la volupté de Famour, à ces mouvemens heureux et paisibles, autrefois dépeints dans les romans grecs du moyen âge; aux douceurs d'aimer ou d'être aimé, en un mot , à tous ces tendres sentimens qui sont décrits dans l'Astrëe de d'Urfé.

Où dans nu doux repos L'amour occupe seul d& plus cbormana héros*. . .,

Enfin, l'on b tu paraître dernièrement dans ce rojanme on nouveau genre de galanterie hermaphrodite , qui n'est certainement pas flatteuse , on, pour mieux dire, qui n'est qu'un mensonge peu dâicat du plaisir des sens.

Le Chevalier db jAUCouitT.

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