DISCOURS PRÉLIMINAIRE
DE
LENCYCLOPÉDIE.
L'ENCVcluOPÉtotE que nous présentons au PubKc; est, comme son titre Tannonce, l'ouvrage d'une société de gens de lettres.
Cet ouvrage a deux objets : comme Encychpé^ die^ il doit exposer, autant qu'il est possible, Tordre et renchaînement des connaissances humaines ; comme Dictionnaire raisonné des Sciences , des Arts et MétierSf il^doit contenir sur chaque science et sur chaque art , soit libéral^ soit mécanique , les principes généraux qtd en sont la base, et les détails les plusessentiels quien font le corps et lasubstance. Ces deux points de Vue, di Encyclopédie et de Dic^ lionnaire raisonné^ formeront donc le plan et la division de notre Discours préliminaire. Nous allons les envisager, les suivre Tun après l'autre , et rendre compte des moyens par lesquels on a tâché de satisfaire à ce double objet.
Pour peu qu'on ait réfléchi sur la liaison que les découvertes ont entre elles» il est facile de s'apercevoirqueles sciences et les arts se prêtent mutuelle-^ Tome i. i
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ment des secours, et qu'il y a par conséquent une chaîne qui les unit. Mais s'il est souvent difficile de réduire à un petit nombre de règles ou de notions générales chaque science ou chaque art en particulier, il ne Test pas moins de renfermer en un système qui soit un, les branches infiniment variées de la science humaine.
Le premier pas que nous ayons à faire dans cette recherche , est d'examiner , qu'on nous permette ce terme , la généalogie et la filiation de nos connaissances , les causes qui ont dû les faire naître, et les caractères qui les distinguent ; en un mot, de remonter jusqu'à Torigine et à la génération d^e nos idées. Indépendamment des secours qne nous tirerons de cet examen pour Fénumération encyclopédique des sciences et des arts , il ne saurait être déplacé à la tête d'un ouvrage tel que celui-ci.
On peut diviser toutes nos connaissances en directes et en réfléchies. Les directes sont celles que nous recevons immédiatement sans aucqne opération de notre volonté , qui trouvant ouvertes , si on peut parler ainsi ^ toutes les portes de notre âme , y entrent sans résistance et sans effort. Les connaissances réfléchies sont celles que Tesprit acquiert en opérant sur les directes , en les unissant et en les combinant.
Toutes nos connaissances directes se réduisent à celles que nous recevons par les sens ; d'où il s'ensuit que c'est à nos sensations que nous devons toutes nos idées. Ce principe des prekniers philo-
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sophe$ a été long -tem3 regarde commis uti axiome par les scholifôtiques : pour qu^ils lui fissent cet honneur , il suffisait qu^il fût ancien , et ils auraient défendu avec la même chaleur les formes substantielles ou les qualités occultes. Aussi» cette vérité fut-elle traitée» à la renaissance de la philosophie» comme les opinions absurdes dont on aurait dû la distinguer; on la proscrivit avec elles» parce que rien n^est si dangereux pour le vrai» et ne l'expose tant à être méconnu » que Talliage ou le voisinage de Terreun Le systèqie des idées innées » séduisant à plusieurs égards» et plus frappant peut-être parce qu^il était moins connu » a succédé à Taxiome des scbolastiques; et après avoir long-temps régné» il conserve encore quelques partisans : tant la vérité a de peine à reprendre sa place quand les préjugés ou le sophisme l'en ont chassée. Enfin, depuis ^ssez peu de tems on convient presque généralement que les anciens avaient raison; et ce n^est pas Ja seule question sur laquelle nous commençons à nous rapprocher d^eux.
Hien n^est plus incontestable que Texistencc de nos sensations; ainsi» pour prouver qu'elles sont Je principe de toutes nos connaissances» il suffit de 4ëni0fitrer qu'elles peuvent l'être : car en bonne philosophie» toute déduction qui a pour base des faits ou des vérités reconnues » est préférable â ce qui n'est appuyé que sur des hypothèses , mémo ingénieuses.
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Pourquoi supposer quetiôus ayons d'avance deà notions purement intellectuelles , si nous n'avons besoin , pour les former, que de réfléchir sur nos sensations ? Le détail où nous allons entrer , fera voir que ces notions n'ont point en effet d'autre origine.
La première chose que nos sensations nous apprennent, et qui même n'en est pas distinguée, c'est notre existence; d'où il s'ensuit que noé premières idées réfléchies doivent tomber sur nous , c'est-à-dire sur ce pnncipe pensant qui constitue notre nature , et qui n'est point différent de nousmêmes. La seconde connaissance que nous devons à nos sensations, est l'existence des objets extérieurs i parmi lesquels notre propre corps doit être pompris, puisqu'il nous est, pour ainsi dire, extérieur, même avant que nous ayons démêlé la nature du principe qui pense en nous. Ces objets innombrables produisent sur nous un effet si puissant, si continu , et qui nous unit tellement à eux , qu'après un premier instant où nos idées réfléchies nous rappellent en nous-mêmes, nous sommes forcés d'en sortir par les sensations qui nous assiègent de toutes parts , et qui nous arrachent à la solitude où nous resterions sans elles. La multiplicité de ces sensations , l'accord que nous remarquons dans leur témoignage , les nuances que nous y observons , les affections involontaires qu'elles nous font éprouver , comparées avec la détermina-
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tion volontaire qui préside à nos idées réfléchies ; et qui n^opère que sur nos sensations mêmes; tout cela forme en nous un penchant insurmontable à assurer Texistence des objets auxquels nous rapportons ces sensations, et qui nous paraissent en être la cause : penchant que bien des philosophes ont regardé comme Touvrage d'un être supérieur , etxomme l'argument le plus convaincant de l'existence de ces objets. £n effets n^ ayant aucun rappoï-t entre chaque sensation et l'objet qui l'occasionne , ou du moins auquel nous la rapportons , il ne paraît pas qu'on puisse trouver , par le raisonnement, de passage possible de l'un à l'autre : il n'y a qu'une espèce d'instinct, plus sûr que la raison même , qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle , et cet instinct est si vif en nous ; que quand on supposerait pour un moment qu'il subsistât, pendant que les objets extérieurs seraient anéantis, ces mêmes objets reproduits tout-à-coup, ne pourraient augmenter sa force. Jugeons donc , sans balancer, que nos sensations ont en effet hors de nous la cause que nous leur supposons, puisque l'effet qui peut résulter de l'existence réelle de cette cause, ne saurait différer en aucune manière de celui que nous éprouvons; et n'imitons point ces philosophes dont parle Montaigne, qui, interrogés sur le principe des actions humaines , cherchent encore s'il y a des hommes. |Loin de vouoir répan dre des nuages sur une vérité reconnue
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deâi sceptiques, même lorsqtiHls ne dispntent pas; laissons aux métaphysiciens éclairés le soin d'en développer le principe : c'est à eux à déterminer , s'il est possible ^ quelle gradation observe notre âme dans ce premier pas qu^elle fait hors d^elle même, poussée , pour ainsi dire^ et retenue tout à la foi» par une foule de perceptions, qui, d'un côté, Tentraîneht vers les objets extérieurs, et qui, de l'autre, n'appartenant proprement qu'à elle, semblent lui cii^conscrire un espace étroit dont elles ne lui permettent pas de sortir.
De tous les objets qui nous affectent par leur présence , notre propre corps est celui dont l'existénee tious frappe le plus , parce qu'elle nous appartient plus intimement : mais à peine sentonsnous l'existence de notre corps , que nous nous apercevons de l'attention qu'il exige de nous pour écarter les dangers qui l'environnent. Sujet à mille besoins , et sensible au dernier point à l'action des corps extérieurs, il serait bientôt détruit, si le sein de sa conservation ne nous occupait. Ce n'est pas que tous les corps extérieurs nous fassent éprouver des sensations désagréables ; quelques-uns semblent nous dédommager par le plaisir que leur action nous procure. Mais tel est le malheur de la condition humaine , que la douleur est en nous le sentiment le plus vif; le plaisir nous touche moins qu'elle , et ne suffit presque jamais pour nous en consoler. En vain quelques philosophes
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soutenaient , en retenant leurs cris au milieu deâ souffrances , que la douleur tf était point un mal : en vain quelques autres plaçaient le bonheur suprême dans la volupté, à laquelle ils ne laissaient pas de se refuser par la crainte de ses suites ; tous awaient mieux connu notre nature , s'ils s'étaient contentés de borner à l'exemption de la douleur le souverain bien de la vie présente , et de convenir que, sans pouvoir atteindre à ce souverain bien, il nous était seulement permis d'en approcher plus ou moins , à proportion de nos soins et de notre vigilance. Des réflexions si naturelles frapperont infailliblement tout homme abandonné àlui-même, et libre de préjugés, soit d'éducation, soit d'étude : elle» seront la suite de la première impression qu'il recevra des objets ; et Ton peut les mettre au nombre de ces premiers mouvemens de l'âme, précieux pour leà vrais sages , et dignes d'être observés par eut ^ mais négligés ou rejetés par la philosophie ordinaire , dont ils démentent presque toujours les principes.
La nécessité de garantir notre propre corps de la douleur et de la deâtruction, nous fait examiner , parmi les objets extérieurs , ceux qui peuvent nous être utiles ou nuisibles , pour rechercher les uns et fuir les autres. Mais à peine commençonsnous à parcourir ces objets , que nous découvrons parmi eux un grand nombre d'êtres qui nous paraissent entièrement semblables à nous , c'est-à-
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dire ;; dont la forme est toute pareille à la nôtre , et qui, autant que nous en pouvons juger au premier coup d'oeil, semblent avoir les mêmes perceptions que nous : tout nous porte donc à penser qu'ils ont aussi les mêmes besoins que nous éprouvons , et par conséquent le même intérêt de les satisfaire ; d'où il résulte que nous devons trouver beau* coup d'avantages à nous unir avec eux pour démç-, 1er dans la nature ce qui peut nous conserver ou nous nuire/ La communication des idées est le principe et le soutien de cette union : et demande nécessairement l'invention des signes : telle est l'origine et la formation' des sociétés avec laquelle les langues ont dû naître.
Ce commerce que tant de motifs puissans nous engagent à former avec les autres hommes , augmente bientôt l'étendue de nos idées , et nous en fait naître de très-nouvelles pour nous , et de trèséloignées, selon toute apparence, de celles que nous aurions eues par nous-mêmes sans un tel secours. C'est aux philosophes à juger si cette communication réciproque , jointe à la ressemblance que nous apercevons entre nos sensations et celles de nos semblables, ne contribue pas beaucoup à fortifier ce penchant invincible que nous avons à supposer l'existence des objets qui nous frappent. Pour me renfermer dans mon sujet, je remarquerai seulement que l'agrément et l'avantage que nous trouvons dans un pareil commerce, soit à faire
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part de nos idées aux autres hommes ,* soit à joindre les leurs aux nôtres, doit nous porter à resserrer de plus en plus les liens de la société commencée, et la rendre la plus utile pour nous qu^il est possible. Mais chaque membre de la société cherchant ainsi à augmenter pour lui-même Futilité qu'il en retire , et ayant à combattre dans chacun des autres un empressement égal au sien , tous ne peuvent avoir la même part aux avantages quoique tous y aient le même droit. Un droit si légitime est donc bientôt enfreint par ce droit barbare d'inégalité, appelé loi du plus fort, dont Fusage semble nous confondre avec les animaux, et dont il est pourtant si difficile de ne pas abuser. Ainsi la force donnée par la nature à certains hommes , et qu'ils ne devraient sans doute employer qu'au soutien et à la protection des faibles, est au contraire l'origine de l'oppression de ces derniers. Mais plus l'oppression est violente, plus ils la souffrent impatiemment , parce qu'ils sentent que rien de raisonnable n'a dû les y assujétir. De là , la notion de Tinjuste, et par conséquent du bien et du mal moral, dont tant de philosophes ont cherché le principe, et que le cri de la nature, qui retentit dans tout homme, fait entendre chez les peuples même les plus sauvages. Delà aussi cette loi naturelle que nous trouvons au dedans de nous , source des premières lois que les hommes ont dû former : sans le secours même de ces lois elle est quelquefois