‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 25 sur 62 · Tome i. lâ · texte numérisé non relu

Tome i. lâ

gouvernement féodal, sans y en rencontrer les Inconvéniens. Ghaeun est seigneur suzerain de ses propres découvertes; et le titre authentique de cette propriété se transmet aux races futures. Rien de plus encourageant <pie cette forme de gouvernement : la vérité seule règne 3 c'est »a pied de son trône qu'on porte toutes les conquêtes , qu'on dépose tous les trésors ; elle en règle la distribution , elle décide de la mouvance de tous les fiefs.

Il n'y a donc point dliomme à présent qui , après avoir acquis les connaissances préalables nécessaires , ne puisse travailler pour soi en fait de philosophie j et recueillir imnuSdiatement le fruit de son travail. La sagesse n'habite plus le lycée , ni le portique , encore moins ces écoles poudreuses, oi\, pendant si long-temps, le fantôme qui avait usurpé son nom et sa dignité , transforma son sceptre en une vraie marotte. Elle est dans les cabinets de chaque philosophe]; elle s'y plaît à proportion de TappUcation qu'on lui consacre et des progrès qu'on y fait. !N'existat-il qu uxji seul de ces cabinets , il serait le palais de la philosophie , le sanctuaire de la vérit J. Quelle douceur I quelles délices au prix de l'avidité et de la tyrannie de tout ce quon nommait autreibis étude et science!

Cependant les hommes aiment les associations , soit par le goût naturel et général qu'ils ont pour la société , soit par la connaissance du profit qu'on peut retirer des iorces réunies et des travaux combinés. De là tous les états, toutes les villes, les boiu*gades, les hameaux : de là les corps et les compagnies qui • de tout tems , ont formé des entreprises de concert. Celle de cultiver ainsi les sciences n'est pas de première nécessité; et l'on peut jouir desprinci- |>aux agrémens de la vie sans la former , ni même sans en

avoir Viàèe, comme le prouve l'expérience de la phiparf des tems et des lieux. Cependant dès que l'esprit htànaîa est développe jusqu'à un certain point, et a fait eertâins progrés ^ il a ses plaisirs et ses besoins à part t ît lui faut des alimens dont l'usage devient presque indispensable ^ et il cbereke avec empressement les moyens de se les procurer. On a cru en trouver un fort convenable y en faisant un dépôt commun des connaissances acquises par un cer-^ tain nombre de personnes » qui se rendent deé services réciproques dans cett« acquisition. Depuis un siècle , à dater de l'origine de la Société royale de Londres , l'une de celles , selon moi ^ qui ont le plus tôt suivi et le mieux saisi le véritable objet de ces établissemehs , on a fait, à la lettre , plus qu'on n'avait {ait en quarante siècles à peu près que comprend l'histoire philosophique. De grands princes ont beaucoup contribué à ces rapides progrès et à ces glorieux succès , par leur protection et par toutes sortes d'encouragemens.

Je ferais scrupule de répandre des ombres sur Ce riant tableau, et de montrer, comme il ne me serait que trop aisé de le faire , qu'il s'en faut bien que les académies aient , ni au dedans l'agrément , ni au dehors l'utilité qu'on pourrait s'en promettre. Au fond , les causes que j'en alléguerais sont moins dans les académies mêmes , que dans les hommes , dans le cœur humain. La concorde et l'miion sont rares 5 elles supposent ime franchise, une cordialité, des sentimens qui n'existèrent jamais dans la pliipart des , individus, et que Fenvie et la jalousie, l'orgueil et Tintérôt , étouffent plus ou moins dans les autres. B &udrait bailleurs pour que des académiciens se prétasJsent mutuè^l • lement tous les secours qu'iU peuvent tt*doiTfent se four--

nir , qu'au lieu de ces lectures, rarement intéressantes , ou cpi ne le sont jamab que pour le pins petit nombre d'assis^ tans 9 et cela en supposant qu'ils y prêtent une attention dont à peine sauve-t-K>n quelquefois les apparences; il &udrait que chaque discours n'offrît rien qui ne pût être $aisi, au moins dans ses résultats, par ceux qui l'entendent; et qu'ensuite on fît sur ce qui a été lu des remarques judicieuses et décentes. Mais, à parler franchement, il n'y a presque point de savans qui sachent exercer la critique , et il y en a moins encore qui sachent la soutenir. Je me rappelle à ce sujet une anecdote que je tiens de Maupertuis. L'abbé Gedouyn, connu par ses belles traductions, demanda à l'Académie française la permission de lui lire, dans ses assemblées ordinaires , celle de Quintilien à laquelle il travaillait , et pria qu'on lui fît part des remarques qui se présenteraient. Il commença , en effet ; mais il ne put aller au delà de la seconde lecture , en partie excédé par les observations vétilleuses de ses confrères , en partie trop vif et trop sensible pour savoir se rendre de bonne grâce toutes les fois que le cas l'exigeait. Je ne vois point de remède à cet inconvénient , parce qu'il n'y a point de secret pour refondre l'homme.

Mais j'abrège; et laissant l'homme tel qu'il est, je me livre à une idée de spéculation , qui est permise dans toutes les espèces de genre auquel mon sujet appartient. Je suppose les académies aussi parfaites qu'elles pourraient être, composées de membres éclairés, judicieux, impartiaux t unis ensemble par les liens de l'estime et de l'amitié , et je demande quel est le plus grand avantage qui puisse résulter de leurs efforts réunis. C'est toujours ma question originaire* Je disjjngua; et, comme dans l'énoncé de cette

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question, j'ai ajôutd le mot ^ actuel^ à celui à^apantage , je remonte d'abord au premier bien que les académies étaient appelées à faire dans leur institution même , au siècle où elles ont été fondées ; et ce siècle , comme nous l'avons insinué , ne remonte pas au delà du précédent.

L'ennemi qu'elles avaient en tête, et dont la défaite faisait la matière de leurs, triomphes, c'était l'ignorance. Mais quelle ignorance ? Je saisis de nouveau ici deux points de vue. D'abord celui de l'ignorance privative, de cet état dans lequel on ne sait rien , parce qu'on ne veut rien savoir, et qu'on méprise les sciences. Qu'on se rappelle quels ont été les préjugés à cet égard ; nous les avons vus , je parle de ceux d'entre nous dont la carrière est à son déclin , nous les avons vus encore assez fortement enracinés ; et je ne sais si on peut les regarder comme pleinement détruits. Le savoir étant regardé conmie synonyme de la pédanterie, tous ceux qui acspiraient à quelque genre de distinction^ auraient cru s'avilir , contracter une espèce de rouille ^ de crasse , en devenant érudits , en se mettant au fait des no* tions de la grammaire , de la logique , de tout ce qu'on en^ seigne dans les collèges; dans les universités. Les nobles ne connaissaient point de dérc^eanee plus marquée que celle de savoir quelque chose. LeSi militaires enchéï'issaient sur eux : à leur avis , on ne pouvait bien manier l'épée q[u'en foulant aux pieds la plume. Le copnétable Anne de Montmorenci , qui a fait ime si grande figure sous plusieurs règnes , l'un de&plus illustres personnages de cette maison 9 qui se glorifie du titre de premier baron chrétien , était un cacique , ou pis encore , un vrai chef de sauvages , dur , barbare , ignorant jusqu'à avoir de la peine à signer son nom. Le sexe n'aurait fourni alors à

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MoUèiie, vX précieuses ridicules j m femmes savantes z il ^vait de^ girâces , il avait du génie , cela ne lui a )aiii2Û& jnanqué : mais il n'avait point de coonaisçances proprem^o-t dite$. Pen atteste les cours de Catherine de Medicis , die Henri lY , de Louis XIII , et même de Louis XIV. Daos peUe-ci , mesdames de Sé^igué et de Maintenon ne peu.— vent être regardées que comme des femmes prodigieusement ^irituelles ; et madame Deshoulières , k comtesse de la Suze et quelques autres qui ont excelllS en divers gienres de poésies délicates et galantes j ne changent rien à ma thèse. QuelquViie s'émancipait-elle au delà de ces bornes 9 Boileau, quoique injuste dans .les traits de satyre qu'il a décochés à ce sujet , ne laissait pas de se monter iiu ton du siècle , en voulant imprimer du ridicule à la ^^jQoe que Roberval fréquentait. Il reste peut-être àdécider^ s'i} n'^vrajlt pas mieux valu, et ne vaudrait pas mieux encore ^ par rapport au sexe , qu'il fût demeuré en deçà par rapport ai^ savoir , que d'aller au delà de certaines bornes qu'pn peut regarder comme circonscrites par l'esprit, le goût j ]ia fime^se du sentiment, l'élégance du style , le langage des passion^ , l'expression du cœur. Pour l'ordinaire, la délicatesse de ses organes n'en permet pas davantage; 1^ §grémjens de la société , les besoins de la vie , le bien des familles en exigent encore moins.

^e dissimulons rien. Louis XIV , l'objet de tant d'admirations , la matière de tant d'éloges, l'ÂpoUon et l'Auguste de son siècle, avait un grand sens, mais il ne savait rien de rien. Philippe , duc d' Orléans , son frère , parlait perpétuellement sans rien dire. U n'a jamais eu d'autre^ livres que $€S heures , que le Tay , son maître de chapdle, et emmême temps son bibliothécaire ,- portait dans sa po^ -

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clie. Golbert ^ ce grand ministre, n'était pas pins Mëoène , que son maître était Anguste ; il était aidé dans ses distributions par des sots , ou par sa vanité qui se sentait flattée de se faire louer à trois cents lieues de lui. Les Tallemeût, les Chapelain , les Gassagne , les Boyer et les Le Clerc étaient ses illustres. Son abbé Gallois n'esUmait que le grec. Son bibliothécaire Baluze n'excellait qu'à lire de TÎeux parchemins. Tous cas gens-là nç cherchaient qu'à faire valoir leurs amis. Pendant ce tems-là, Patru, le didtateur de l'éloquence française , le Fèvre de Saumur , le plus habile critique et littérateur de son tems, Bouillaud et Âuzout , aussi versés dans les mathématiques et la physique qu'on pouvait l'être alors , et bien d'autres savans du premier ordre , mouraient de faim. rTavais-je pas raison de dire que les mêmes objets offrent des points de vue bien différens et souvent opposés Î.Pavoue cependant que l'ignorance diminuait alors à vue d'œil; et qu'en passant par des nuances et des dégradations insensibles , aie tendait au savoir.

Recherchons à présent d'où venait cet éloignement pour la science , cet attachement à l'ignorance privative. Changez de position y et vous trouverez la i^ison du &it dans ce que )e crois pouvoir nommer l'ignorance positive y dans le faux savoir. Les subtilités, les obscurités, les puérilités de toutes les doctrines , sans en excepter la plus sainte de toutes , avaient tellement dégoûté le reste des humains de l'étude, qu'on ne peut bonnement leur en faire un reproche. Ouvrez les livres du mattre des sentences , et de tous les docteurs de la même trempe ; et voyez si de pareils ouvrages ne tombaient pas nécessairement des mains de ceux qui y jetaient les yeux , et ne leur inspiraient pas

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même une sorte de frayeur. Suivant le pôéte satyrtqoe , l'homme est bien au-dessous de l'âne; mais le docteur étaîl alors fort au-dessous de l'homme. Cela me rappelle la plaisanterie du libraire de Hollande ^ qui faisant la table d'uxi Boileau , y mit docteur, Doyez ANE.

Dans le grand nombre , il y avait sans contredit quelques docteurs estimables; mais je ne puis mieux faire sentir la différence que le tems mettait entre eux , qu'eu comparant deux hommes qui se touchent , et dont l'un a succédé immédiatement à l'autre : ce sont les deux pre-< xniers secrétaires de l'Académie des sciences de Paris, du Hamel et Fontenelle. Du Hamel était certainement Ce qu'on pouvait être de mieux de son tems; encore faat-i^ remarquer qu'il avait vu l'aurore du jour cartésien, et qu'il avait su en profier. {Mais quelle différence de lui à Fontenelle ! inondé , pour ainsi dire , de tout l'édat d'un siècle de lumière» et y rayonnant lui-même avec la plus grande force 9 quoique avec la petite tache d'être mort cartésien ; peut-être parce que , sans le savoir , et quoique l'avocat , le héraut des modernes , il était encore un peu ancien !

Dans cette fermentation d'esprits, de quoi s'agîsait il-*- ? P'inspirer aux uns. le goût du vrai savoir, et de porter les autres, chose bien plus difficile , 'à l'abjuration du faux savoir* Après le fiUonbeau allumé et présenté par Descartes , rien A'était plus propre à produire ces heureux effets , et ne Içss a mieux produits en effet que l'établissement des Académies, Quand on a vu des gens d'élite, parmi lesquels il n'a pas tardé à s'en trouver de très-distingués par leur naissance et par leurs dignités , se dévouer à l'étude , et sans prendre ni robe , ni bonnet, sans aller

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s'enrouer sur les bancs d'aucune école , s'absorber dans les sciences, dans celles en particulier, qui, yers la fin du siècle passé, acquirent, par un jet imprévu , si \e puis xa'exprimer ainsi , tant de hauteur 5 quand on les a vus en faire leurs délices , y chercher leur gloire , on a d'abord eu peine à en croire ses yeux ; mais de l'étonnement on a bientôt passé à l'admiration 9 de l'admiration à l'imitation ; et )e serais tenté de craindre qu'on ne se soit jeté , ou qu'on ne vienne à se jeter dans l'extrémité opposée. Les places dVcadémicien sont devenues des brevets d'honneur , qui figurent avec ceux des maréchaux et des ministres ; elles sont même recherchées par des princes, par [des héros, q[ue la -renommée exalte , que la gloire couronne*

Quelle révolution! Et ne sommes-nous pas excusables de l'envisager avec complaisance! L'ignorance n'a plus d'autre partage que le mépris et la honte; le faux savoir d'autre asile que le reste de quelques écoles péripatéticiennes. Partout ailleurs , jusques aux glaces du pôle, les Académies sont des capitales des sciences dont on ne croit pas que les capitales des empires doivent ou même puissent être dépourvues. Il me semble déjà les voir traverser ce détroit tant cherché^, et à la découverte duquel il semble qu'on touche 9 celui qui sépare l'Europe de l'Amérique, «t procurer à notre globe un avantage dont le soleil luimême , quoique père du jour , ne saurait le faire jouir , c'est d'avoir ces deux hémisphères éclairés à la fois.

Que reste-t-il donc à faire aux Académies ? Quelle est leur tâche actuelle , leur but principal , et leur effet le plus avantageux dans les circonstances où nous nous trouvons ? C'est ce qu'il s'agit à présent de déterminer. Il a fallu préalablement montrer d'où nous sommes partis , en fait de

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Mience ^ et voir jusqu'où nous sommes arriyés. Nous sommes partis de l'ignorance qui est naturelle à l'homme ; ses ténèbres ont été insensiblement dissipées par les travaux d'une longue suite de siècles ; on a observé les ph^<»nènes , on a cherché leurs causes , et l'on est parvenu à en connaître un certain nombre ; mais tandis que ce passage de l'ignorance à la science , s'opérait avec la plus grande lenteur , et par des efforts , qui le plus souvent n'étaient que des tâtonnemens , il survint une espèce de maladie ^idémique de l'esprit humain , qui arrêta tout court Tactivité de 'ses recherches , et qui retint, pendant une autre suite de siècles, les hommes au point où ils étaient arrivés , dans la fausse et folle persuasion qu'ils ne pouvaient aller plus loin, et qu'il n'y avait aucune question qui ne fût actuellement décidée.

On comprend que je parle du règne de la scolastiqne. Les docteurs angéliques, subtils, illuminés, n'ignoraient rien ; ils avaient la science infuse et universdle ; ils la communiquaient à leurs disciples , qui la transmettaient à d'au* très, toujours la même; à peu près comme ce talent enfoui qu'on retire de la terre tel qu'il lui a été confié. Avec des cieux de cristal , on n'avait pas besoin du système de Copernic et.de l'astronomie de Newton. Avec des qualités occultes , on était dispensé de connaître les lois de la nature , le mécanisme de l'organisation. Avec des distinc* tions , on se débarrassait de toutes les difficultés : il n'y avait point de nœud gordien dont leur redoutable tranchant ne vint à bout.

Une pareille situation aurait pu durer toujours y et il est surprenant qu'elle ait pris fin; puisque l'orgueil et la paresse, les deux passions les plus chères à l'honune, y

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trouvaient également leur compte. Cependant un rayon d'évidence perça; les yeux se dessillèrent, quoique après une longue et opiniâtre résistance : on eut honte du faux savoir, on comprit qu'il était pire que l'ignorance; et ce sont certainement les Académies qui , depuis leur établissement 9 ont le plus contribué , soit à défricher les terres incultes , soit à arracher les ronces et les ^ines de dessus celles qui en étaient couvertes. On n'admet plus aucun fait sans des preuves de Êiit ; on n'affirme plus aucune proposition sans des preuves de raisonnement. Quand les unes ou les autres de ces preuves manquent , on suspend son jugement , ou , si Ton hasarde des décisions , elles sont vigoureusement relancées ; personne n'étant plus d'humeur de voir par les yeux d'autrui, et de se rendre à la simple autorité de qui que ce soit.

Que reste-t-il donc à faire ? Les Académies ont , selon mol , une nouvelle tâche à remplir , ime nouvelle révolution à opérer ; tâche peut-être plus difficile que les précédentes, révolution à laquelle je prévois les obstacles les plus puissans , si tant est qu'ils ne soient pas insurmontables. L'ennemi que la science a aujourd'hui en tète, et qui partage avec elle l'empire des lettres , ou plutôt qui l'a presque usurpé et envahi tout entier , c'est le demi-^avoir. Qu'est-ce que ce demi-savoir? Que peuvent et que doivent Caire les Académies pour l'extirper? Ces objets me paraissent dignes d'une attention toute particulière.

Le denoii-savoir est une expression connue et reçue , dont je me propose de fixer le sens relativement à mon but. J'en fais donc un terme générique , par lequel j'entends tout degré de connaissance, qui n'est pas exactement apprécié par ceux qui le possèdent. Aussi le mot de demi n'est

employé que pour abréger. Divisons le savoir en cent portions : celui qui en a dix , et celui qui en a quatre-vingtdix , s'ils croient Tun et Tautre avoir les cent , sont des demi-savans ; ils prennent la partie quelconque pour le tout.

n s'ensuit donc de là d'abord que ]e n'appelle pas demisavans ceux qui , ne sachant que certaines choses , savent en même tems et reconnaissent qu'ils ne savent que ces choses-là. Ce sont au contraire les citoyens les plus estimables de la république des lettres. Le savoir universel n'existe point : les savans qu'on a décorés de cette épithète , sont ceux qui ont le mieux senti combien peu elle leur convenait. Si vous possédez un champ que vous avez bien cultivé, je vous regarderai comme ua bon laboureur^ et je vous donnerai les éloges que vous mâritez incontestablement ; mais si vous prétendez être un seigneur , un prince, je me moquerai de votre vanité* Le botaniste est im savant, quoiqu'il ne soit pas chimiste; et le chimiste im savant , quoiqu il ne soit pas botaniste. Celui qui n'est exactement au fait que des champignons , est un savant , quoiqu'il ignore le reste de la botanique ; il en est de même du métallurgiste , quoique toutes les opérations du laboratoire chimique ne soient pas son fait. Eln un mot, celui qui sait bien ime chose , est savant quant à cette chose-là , et n'est point un demi-savant , s'il ne s'arroge rien au-delà : en faisant allusion à un proverbe, qui n'est pas assez noble poiu* le citer, je dis que, si chacun faisait ainsi son métier , les sciences seraient mieux cultivées.

Ces hommes simples et modestes font le petit nombre ici , tout comme en morale et dans la société : on ne rencontre de toutes parts que gens à prétentions i il s'agît

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de les caracte'rîser , et, pour ainsi dire, de les nuancer. La première nuance , mais si obscure qu'elle ne mérite pas d'arrêter long.tems nos regards , c'est celle'qu'ofTrent des gens qui n'ont que la teinture d'une seule science , et qui croient y primer , y exceller. Cette illusion est rare dans les sciences exactes , telles que la géométrie , et toutes ses dépendances^ mais elle est commune dans les autres sciences , telles que la métaphysique , la morale , le droit naturel , la politique ; tout fourmille de gens qui s'annoncent et s'affichent pour savoir le £ui , si j'ose m'exprimer ainsi , et avoir le secret de ces sciences , tandis qu'ils ne ÉDut qu'y balbutier.

Ne les tirons pas davantage de leur obscurité, et considérons ceux qui possèdent en effet une science , et y ont même pris un vol aussi élevé qu'elle le permet. La hauteur de ce vol leur fait quelquefois tourner la tête , et alors ils donnent aisément dans l'une ou l'autre de ces deux chimères ; c'est de croire leur science unique ou de la croire universelle. Us croient leur science unique , lorsque toutes les autres se rapetissent et s'anéantissent presque à leurs yeux, A quoi bon les i^éculations du métaphysicien , dit le géomètre ? A quoi bon les calculs du géomètre , dit le métaphysicien? et ainsi des autres. Us croient leur science universelle, Iprsqu'eur admettant la réalité, l'utilité des autres sciences , ils veulent les subordonner à celle qu'ils professent, dont les principes sont ^ à leur avis, primitifs et. irrésolubles. Cependant il n'y a |qu'ime science première, c'est l'ontologie ; et quiconque méconnaît ses droits, eût-il résolu les plus importais problèmes des plus hautes sciences, n'est qu'un ^enii-savant ; il n'est surtout qu'un demi-philosophç , ou pour mieux dire il n'est point phi-

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losophe , puisqu'on ne Test pas , en tant qu'on s^est approprié les connaissances qui sont du ressort de la phlloso^ phie 9 mais en tant qu pn a cet esprit philosophique , qui. est pour le vrai savant cl^ qu'est l'art de la tactique pour un grand général. Cependant il n'est point du tout sur-prenant qu'un homme qui s'est dévoué à une science ^ qui en a fait son seul objet pendant toute sa vie^ en ait la plus haute idée 9 la regarde comme unique 9 ou comme universelle : c'est là ime des faiblesses les plus naturelles à l'homme. On a bien vu à Paris un maître à danser, le fameux Marcel 9 qui parlait de son art , comme s'il donnait le branle à la société , à l'état ; et pour peu qu'on l'eût Êché 9 il jurait peut-être ajouté aux planètes 9 à toutes les sphères.

Lés nuances précédentes ne sont que partielles; en voici Une générale 9 dominante , qui donne à ce siècle le ton de couleur auquel il est reconnaissable 9 et le demeurera pro^ bablement aux yeux des siècles k venir. On aime à l'appeler le siècle de la philosophie : sans nier entièrement l'assertion 9 je Tappelerais volontiers le siècle du demi^savoir» Il s'agit de justifier ce que j'ose avancer 9 et c'est à quoi je vais travailler.

La première révolution opérée dans l'esprit humain^ on l'a vu 9 a été de lui faire secouer le joug du faux savoir. Descartes9 Newton9 Leibnitz, les Académies; voilà les ins. trumens de cette révolution. Et je ne puis m'enfiécher de remarquer qu'aucun ouvrage n'a peut-être été plus efficace à cet égard , que cette partie des Mémoires d« l'Académie des sciences de Paris 9 qui porte le nom S Histoire^ et que Fontenelle a faite pendant un demi-siècle d'une manière qui doit lui mériter une reconnaissance immortelle de la

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part de nos derniers neveux. C'était là la bonne route ; il fallait y rester : on aurait été bien loin. Mais elle était trop simple et trop sérieuse pour fixer tous ceux qu'on invitait à y marcher 9 et surtout la nation volage aux yeux de laquelle on la traçait.

Deux secours prétendus par lesquels on voulait étendre et faciliter les études , vinrent plutôt en détourner , et égarèrent les hommes dans toutes sortes de sentiers, dont les uns ne mènent au but que par de longs circuits , et les autres y font entièrement tourner le dos. Je parle des journaux et des dictionnaires* Je n'en ferai pas l'histoire qui remplirait des volumes. Je n'en contesterai pas les avantages , à les prendre dans la simplicité de leur origine et dans les limites de leur destination. Mais, bon Dieu! à quoi ces premiers commencemens n'ont-ils[ pas conduit? Une comparaison exprimera ce que je pense. Quelqu'un souhaite de la pluie pour arroser son champ ; un nuage se forme , grossit , et en crevant au-dessus , le submerge. Voilà précisément l'^èffet du déluge des deux sortes de productions que nous venons de nommer. Cependant, et c'est ce qui les a tant multipliées , ^rien n'égale l'avidité avec laquelle elles ont été reçues^ et quoique elles souffrent actuellement quelque discrédit^ il se passe peu d'années où l'on ii'en voie édore de nouvelles. D'où vient cette vogue? De Fespérance qu'on a conçue de devenir savans par ces lectures, -sans essuyer la longueur et la sécheresse des études proprement dites. Aussi le savoir a-t-il germé et pu]-; lulé de toutes parts. Mais quel savoir! Lisez les écrits qui ont paru depuis le commencement de ce siècle , ou pour ne pas vous demander l'impossible , lîse2-en seulement les titres y et vous verrez qu'au lieu* d'un petit nombre de sa-

yans , qvti seraient le sel de la terre , cette terre est couverte de légions innombrables de demî-savans, qui ne sont pas seulement dignes d'en être appelés le fumier 5 matière certainement bien plus précieuse que tous leurs écrits. Tout regorge d'essais, d'examens , de recherches , de dissertations et de traités ; les presses gémissent , le papier enchérit, et le savoir diminue en raison de ces progrès : il est relégué dans les cabinets de quelques adeptes , qui ne s'empressent pas à le produire au grand jour , connaissant et méprisant la frivolité du siècle.

Je ne puis taire ici une chose trop vraie , ce me semble, pour que personne de ceux qui pensent sagement , puissent la désavouer , ou me blâmer de l'avoir dite. D. est fâcheux que des honunes de la plus grande célébrité , et qui ont, à bien des égards, illustré les tems et les lieux où ils ont vécu , préfèrent au ton de la décence celui d'une plaisanterie dont on est à la £m excédé , et qui donne le plus souvent dans le bas , dans le trivial. Se jouant également de tous les sujets , ne mettant aucune diflférence entre les plus importans et lès plus légers , ou plutôt se plaisant à noyer , par préférence , les premiers dans des flots de ridicule, ils introduisent un genre de burlesque, qui, â ce que j'espère , fera une fin aussi ignominieuse que celui du siècle passé. On distinguera les chefs-d'oeuvre de ces écrivains de leurs productions manquées; ou bien, au lieu que de semblables écarts étaient autrefois supportés quand on pouvait les intituler Juvenilia , on fondera l'indulgence pour eux sur le titre de Senilia,

Mais, en attendant, voici le mal désolant qui en résulte. C'est qu'il y a une foule de subalternes , de véritables goujats , qui y voulant se mettre au ton dç ceux qu'ils

qu'ils pi^ennent pour leurs chefs et leurs modèles, barbouillent, salissent, infectent le papier d'inutilités, d'inde'cences, d'horreurs. A la vue de ce bouleversement des lois , de cette dépravation des moeurs , qui déshonorent la république des >ttres , ne serait-ce point le cas de dire comme l'un de ceux qui y ont figuré avec le plus d'édat : vive Kgnorance ! qu'eUe revienne , Ou allons la retrouver parmi les sauvages! Point du tout : ne nous jetons pas d'une extrémité dans une autre. Vive seulement^ vive le bon esprit et la saine philosophie! Mais où les rencontra? Qui nous les procurera? Je pourrais faûe ici plus d'une réponse ; mais je suis borné par l'énoncé de mon sujet à charger les Académies de cette fonction. Il ne reste qu'à faire roir qu'elles doivent s'en acquitter , et comment elles peuvent le faire.

Elles doivent s'en acquitter, tes plus s&ges d'entre les anciens philosophes ont été appelés les apôt/jes de la rai-- ^on. Cela est fwt bien dit 5 c'est un titre que les vrais philosophes sont en droit de revendiquer dans tous les tèms. Il n'en faut qu'un seul dans un siècle , ou du moins dans un état, pour y répandre les clarj;és les plus salutaires, si la sagesse qui a toujours son prix en elle-même , l'avait toujours aux yeux d^s hommes. Mais on l'a presque continuellement vue la victime , tantôt de l'ignorance et de la barbarie , tantôt du faux zèle et de la superstition , jusqu'à ce qu'enfin la voilà devenue h jouet de la frivoHté et de la malignité. Quand un seul homme voudrait r&ister à un pareil, torrent, il ne ferait que troubler le repos de ses jours , sans contribuer au bonheur de ses contemporains • s'il évitait la ciguë, au moins boirait-il l'absinthe à longs traits. Si la chose est Êiisable, ce n'est qu'à des corps à

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des eompagnies qp^fUie est rësenrée. L'union des forces les augmente* Qoand de semblables corps jouîsseitt delà considération qui leur est due , ils peuvent être le soutien de la bonne cause dans l'étendue de lem* sphère et de lenr Tocation. îtéf^ise veille a» dépôt sacré de k refigion , les tribunaux an maintien des lois; c'estauxAcadékmes'à fiiire jcégner un savoir épnvé, solide, l!£oonden frmts précieus , qui donne» pour ainsi ^re, la chasse au demMaroir, comme on Fa donnée précédemment au&ux savoir. Iliàut pnécipiter dans l'abîme de l'opprobre et de l'oubli toutes les. vaines productions de notre âge, ecmime on y a prédpité les productîcms maussades, d'aboid de la seolastique, et ensuite de la pédanterie, qui étaient révérées dans les âges précédens. Les Académies n'ont point de devoir plus essentiel à remplir, de tâche plus glorieuse à exécuter. Qù'onirelles à Étire pour y réussir?

D'abord, et j'avoue que ce premier article ne dépend paa entièrement d'elles, il convient qu'elles soient composées d'hommes paiement édàirés- et bien intentionnés , qui n'aient d'autre but que la vérité et le bien public. Quelle que soit d'ailleurs la science particulière â laquelle ils s'attacbent, lé concours et le concert d'académiciens de cet ordre produira l'efiet désiré. On admirera, on aimera, on respectera, on imitera des hommea dévoua par état à étendre les limites des connaissances humaines; lorsqu'on verra qu'exempts de partialité , de passion , de vues ambitieuse» et intéressées, de jalousie et de discordes, chacun d'eux ressemble à la diligente abeille , qui porte fidèlement à la ruche un miel qu'elle a recueilli sur les plantes les plus salutaires. Pourrait-on nier que, si les Académies étaient , et avaient toujours été telles, on ver-

tait revivre daas cbacune dWes l'arëopag^ le fius impoH sant et le plos efficace? Que «cmlheUes efleetivdment ? L'é« loge si la satire ne fieraient ici à leur place; Je le$ crob cependa&ty en les prenant teUes Çi'eUtîi acmtyfenétatd'io^ fluer beaucoi]^ sitr rexttrpatiosj du éemîrsaTok ; et c'est à quoi îe les* invite.

Pour ne pas mtikiplier les moyen» dont eHcs peuvent se serviJr dans cette vue» )e me restreias-i en indiquer deux: le goot qui dcHt régner dms léùaté (droplras produc^ tions^ et Fapprôbatîoia qù'^s donnent à ceUea des antres. Au premier égarà, Wf académicieÉis pewrevt oemposer deux sortes d^ouviïuges, les mémoires cplUk font aitrer dans les r&cz^^tf ctcadimiqites , etles Kvtetqil'ife pu];)lielat séparément. H est de leur dignité , et de celle du corps auquel ils ont l'honneur d^appartenir » que ces écrits soient d'abord consacrée à la vérité^ et ^laûte soumis aux lois de, la décence , perum ac decena i deux conditions qu'a déjà, exigées un des plus beaux génies et des plus judicieux Âris* tarques de l'antiquité. H ne s'agit pas de proscrire le goût et de négliger les omemens qui rehaussent un sujet san^ l'altérer ai le dégrader. On peut être un écrivain solide et profond 9 sans être ficoid , sec, pesant. Des hommes célèbres ont suivi très>4ieureusement ce juste milieu. S'il n'existait pa39 cela serait f&cheux ; mais dans le cas d'opter j un académiden ne devrait-il pas être tout décidé ?

Quand les membres d'une Académie se seront prescrit de sonblables lois, ils n'en dispenseront assurément pas les autres f ils ne donneront leur attache qu'à des écrits marqués au même coin, de la vérité et de la décence. Le public littéraire est naturelkment disposé à consulter les compagpdes^ savantes, et à reg^der kurs réponses comme

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des décisions , des oracles. VoilA ime grande avance : il ne s'agit que de réaliser l'attente publique , et de rendre effectivement des oracles, autant que cela convient à des bouches mortelles. H s'agit d'encourager et de diriger ceux en qui se trouvent réunies les lumières et les bonnes intentions 5 de dissuader et de détourner avec douceur ceux a qui les talens manquent f de réprimer, d'écraser , s'il le faut , ceux qui associent l'incapacité à l'insolence et à la turpitude* Un deniî-siècle d'une semblable dictature sagement exercée par une Académie , produirait-les changemens les plus avantageux dans l'étendue des contrées sur lesquelles son exemple a une influence immédiate, et ne pourrait qu'être utile à tout le reste du genre humain.

(Diderot.)

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