‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 31 sur 31 · La Vie à Paris, t. 1 (édition Hetzel · texte numérisé non relu

La Vie à Paris, t. 1 (édition Hetzel

sait VOUS associer à ce qu'elle éprouve , et elie a tant d'esprit quelle en donne aux autres.

Détestant l'ennui comme la peste , Delphine vous saura gré de la faire rire; et, de même qu'elle sait féconder les sujets les plus élevés par les côtés inaperçus qu'elle y découvre, elle sait poétiser la plaisanterie en y jetant toutes les fleurs de son esprit.

Détestant la politique, personne n'en parle avec plus de tact et d'énergie, et son jugement serait toujours sain si ses afifections ne le faisaient jamais dévier.

Son imagination est ardente, sa pensée forte et puissante, et le ciel l'a douée d'une éloquence entraînante qui lui permet d'exprimer à merveille tout ce qu'elle éprouve.

Peu soucieuse de connaître les hommes, elle les prend au mot sans attacher beaucoup d'importance aux qualités dont ils se parent.

' Si vous l'amusez, elle vous fixera près d'elle par un sourire ; si vous avez le malheur de l'ennuyer, son air distrait et préoccupé vous fera bientôt comprendre que votre visite doit avoir un terme.

Aimant assez la controverse, elle y fait briller son esprit plus encore que sa raison.

Toute contrainte la révolte, et la souffrance altère visiblement son existence.

Ses impressions sont vives, spontanées et violentes parfois.

Aimant fort à être entraînée, elle redoute qu'on l'entraîne.

Le cœur s'use à force d'avoir senti ; la vie n'est pas toujours telle que nous l'eussions désirée et que les circonstances nous l'ont faite.

Quelque généreuse que soit Delphine, elle oublie diffici-

lement, et, malgré sa bonté native, elle pardonne rarement à qui l'a blessée; jamais à qui Taurait méconnue.

Elle dédaigne trop les mauvais ouvrages pour les juger; mais quand, par hasard, elle attaque homme ou livre, sa critique est sévère, et son trait emporte la pièce.

Impétueuse , elle sait se contenir, en souffrant beaucoup de ce triomphe qu'elle remporte sur elle-même.

Sa prose est délicieuse, c'est une sorte de caméléon qui s'empreint de toutes les nuances, un protée qui sait revêtir toutes les formes.

Poëte, elle a de l'élégance, un goût exquis, de l'élévation, de l'audace et parfois même du génie.

Delphine brave l'opinion, quand elle ne la fait pas; toujours disposée à recevoir les conseils d'un ami, elle fait profession de dédaigner la critique vulgaire des sots, des envieux et des méchants. On ne raisonne pas avec plus de force, on ne déraisonne pas avec plus de grâce.

Cet Aristarque aux blonds cheveux prend assez volontiers les humains comme des jouets, et se plaît à faire mouvoir les ficelles qui agitent certains pantins, honorant d'ailleurs avec enthousiasme les hommes qui méritent d'être honorés.

Son dévouement est complet, absolu, sans mesure pour ceux qu'elle aim? ; mais si on méconnaît son affection, elle éprouve le besoin de se venger des ingrats, ne fût-ce que parle profond dédain qu'elle leur témoigne.

Trop franche pour ne pas savoir qu'elle peut se tromper, elle en convient rarement.

Tour à tour triste ou gaie, et souvent mélancolique, Delphine se laisse distraire par un rien ; mais elle retombe facilement dans ses habitudes rêveuses.

Enfin, grâce à beaucoup de finesse et d'usage du monde,

DE MADAME DE GIRARDIN. .JlTT

elle sait ne montrer qu'une partie de son caractère, et tel qui croit la connaître bien ne comprend qu'à demi tout ce qu'elle vaut.

Heureux qui peut lire son àme dans ses beaux yeux; mais ce privilège de Tamitié, Delphine ne l'accorde qu'à bon escient.

Jamais cette aimable personne n'a oublié un service reçu ; la reconnaissance peut sommeiller chez elle ; mais l'adversité la réveille, et on la retrouve au besoin.

Trop supérieure et trop célèbre pour ne pas avoir beaucoup d'ennemis, Delphine a aussi des amis sincères, que ses agréments lui ont acquis et que ses qualités solides lui conserveront en dépit du temps, des opinions et des événements.

Nous donnerons, avant de finir, la liste raisonnée des œuvres de madame de Girardin.

Son théâtre contient quatre pièces en vers et quatre pièces en prose.

Les pièces en vers sont :

L'École des Journalistes,, comédie en cinq actes (1839^;

Judith^ tragédie en trois actes (1843);

Cléopàlre, tragédie en cinq actes (1847);

C'est la faute du mari, proverbe en un acte (1831).

Les pièces en prose sont :

Lady Tartuffe, comédie en cinq actes (1833);

La joie fait peur, comédie en un acte (I834J;

Le chapeau d^m horloger, comédie en un acte (1834);

i'fie femme qui déteste son mari, comédie en un acte (œuvre posthume jouée en 1836).

Le succès de la représentiilion n'a manque qu a une seule

de ces huit pièces, c'est à V École des Jour?ialistes ^ qui n'a pas été représentée, quoiqu'elle ait été reçue à l'unanimité par le Théâtre - Français. 31. Paul de Saint- Victor a dit de cette comédie : « Tout le génie dramatique que le poëte devait si hautement révéler plus tard se développait dans cette première pièce. En Tétouffant, la censure replia sur elle-même et retarda de dix ans peut-être cette vocation magnifique qu'un premier succès aurait épanouie.... Le poëte ne flétrit pas les journalistes qu'il accuse : il les avertit, il les éclaire, il les étonne en leur montrant la portée cruelle de leur arme imprudemment ajustée. On ne saurait trop admirer l'art infini avec lequel cette comédie va s'assombrissant en drame par des demi-teintes et des dégradations msensibles. D'une scène à l'autre, les joyeuses plaisanteries des deux premiers actes s'aigrissent, s'enveniment, se corrompent, et répandent insensiblement la mort et le malheur autour d'elles. C'est le crescendo de la Calomnie de Beaumarchais et de Rossini appliqué à une comédie tout entière. Cela débute par un petit soutïle et finit par un orage à tout renverser. Le style avait atteint dès lors toute sa perfection. C'était déjà ce vers brillant et souple oii circulent les souffles, les pauses, les rhythmes faciles et flottants du dialogue , les harmonies naturelles de la parole livrée à elle-même ; c'était déjà cette poésie si élevée et si familière qui prend tous les tons, imite tous les accents, s'accommode à tous les langages et donne riflusion d'une belle causerie au fond de laquelle un drame est en jeu.... La représentation de l'École des Journalistes n'aurait été ni une exécution ni un scandale, mais un de ces duels légitimes, honnêtes, au grand jour, qui liquident par une goutte de sang une mauvaise affaire de famille et dont les adversaires sortent honorés, réconciliés et meilleurs. »

Les nouvelles, contes et romans comprennent : Marguerite ou Deux amours ( 1 853 ); // ne faut pas jouer' avec la douleur (1853] ; les Contes d'une vieille fille à ses neveux (1832); le Lorgnon (1832); la Canne de M. de Balzac (1836), et M. le marquis de Pontanges (1835).

Citons enfin , outre ses Lettres parisiennes et les pages jointes à celles de MM. Méry, J. Sandeau et Th. Gautier dans la Croix de Berny (1846), les différents poèmes, parmi lesquels brille singulièrement celui de Xapoline (1833), oij sont ces quatre vers que l'on a souvent rappelés comme caractérisant le poète kii-méme :

Naïve en sa gaîté , rieuse et point méchante , Sublime en son courage , en sa douleur touchante ; Ajant un peu d'orgueil peut-être pour défaut , Mais femme de génie et femme comme il faut...

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