LIVRE V, CHAPITRE XIV
Dans ces États, on ne répare, on n'améliore rien (a) : on ne bâtit des maisons que pour la vie ; on ne fait point de fosses, on ne plante point d'arbres; on tire tout de la nature, on ne lui rend rien ; tout est en friche, tout est désert.
Pensez-vous que des lois qui ôlent la propriété des fonds de terre et la succession des biens, diminueront l'avarice et Il cupidité des grands? Non : elles irriteront cette cupidité et celte avarice. On sera porté à faire mille vexations, parce qu'on ne croira avoir en propre que l'or ou l'argent que l'on pourra voler ou caclier.
Pour que tout ne soit pas perdu, il est bon que l'avidité du prince soit modérée par quelque coutume. Ainsi, en Turquie, le prince se contente ordinairement de prendre trois pour cent sur les successions (6) des gens du peuple. Mais, comme le Grand-Seigneur donne la plupart des terres à sa milice, et en dispose à sa fantaisie; comme il se saisit de toutes les successions des olflciers de l'empire; conjme, lorsqu'un homme meurt sans enfants mâles, le Grand-Seigneur a la propriété, et que les filles n'ont que l'usufruit, il arrive que la plupart des biens de l'État sont possédés d une manière précaire.
Par la loi de Bantam (c), le roi prend la succession, même la femme, les enfants et la maison. On est obligé, pour éluder kl plus cruelle disposition de cette loi, de marier les enfanls a huit, neuf ou dix ans, et quelquefois plus jeunes, afin qu'ils ne se trouvent pas faire une malheureuse partie de la succession du père.
Dans les États où il n'y a point de lois fondamentales, la succession à l'empire ne saurait être fixe. La couronne y est élective par le prince, dans sa famille ou hors de sa famille. En vain serait-il établi que l'aîné succéderait ; le prince en pourrait toujours choisir un autre. Le successeur est déclaré
a. Voyez Uicaut, État de l'Empire Ottoman, p. 196.
6. Vovez, sur les successions des Turcs, Lacédémone ancienne et modurne. Vovez aussi Ricaut, de l'Empire Ottoman.
c. Recueil desVoyages qui ont servi à l't'tablissement de ta Cumijagnie des Indes tomel"'. — La loi de l'ëgu est moins cruelle : si l'on a des enfauls, le roi ne succède qu'aux deux tiers. {Ibid., t. lU, p. 1.)
j);ir le prince lui-même, ou par ses ministres, ou par une guerre civile. Ainsi cet État a une raison de dissolution de plus qu'une monarchie.
Ctiaque prince de la famille royale ayant une égale capacité pour être élu, il arrive que celui qui monte sur le trône fait d'abord étrangler ses frères *'^, comme en Turquie; ou les fait aveugler, comme en Perse ; ou les rend fous, comme chez le Mogol; ou, si l'on ne prend point ces précautions, comme à Maroc, chaque vacance du trône est suivie d'une affreuse guerre civile.
Par les constitutions de Moscovie [a], le czar peut choisir qui il veut pour son successeur "^, soit dans sa famille soit hors de sa famille. Un tel établissement de succession cause mille révolutions, et rend le Irôiie aussi chancelant que la succession est arbitraire. L'ordre de succession étant une des choses qu'il importe le plus au peuple de savoir, le meilleur est celui qui frappe le plus les yeux, comme la naissance et un certain ordre de naissance. Une telle disposition arrête les brigues, étouffe l'ambition ; on ne captive plus Tes^irit d'un prince faible, et l'on ne fait point parler les mourants.
Lorsque la succession est établie par une loi fondamentale, un seul prince est le successeur, et ses frères n'ont aucun droit réel ou apparent de lui disi)uter la couronne. On ne peut présumer ni faire valoir une volonté particulière du père. Il n'est donc pas plus question d'arrêter ou de faire mourir le frère du roi que quelque autre sujet que ce soit.
Mais dans les États despotiques, où les frères du prince sont également ses esclaves et ses rivaux, la prudence veut que l'on s'assure de leurs personnes, surtout dans les pays mahomélans, où la religion regarde la victoire ou le succès comme un jugement de Dieu; de sorte que personne n'y est souverain de droit, mais seulement de fuit.
L'ambition est bien plus irritée dans des États où des princes du sang voient que, s'ils ne montent pas sur le trône, ils seront enfermés ou mis à mort, que parmi nous, où ies
a. Voyez les différentes constitutions, surtout celle de 17iî.