L. XI, c. II
3. Voir la lettre à M. l'auditeur Berlolini, qui avait fait honneur à Montesquieu d'avoir révélé aui An^'lais eux-iiièmes la beauté de leur gouveruement. Montesquieu récuse cet éloije, qui n'eu Cat pas moins vrai.
Les idées philosophiques dont parle Montesquieu sont assez peu déterminées. Voici sa définition de la liberté: « La liberté, dit-il, consiste à pouvoir faire ce qu'on doit vouloir, et à n'être pas contraint de faire ce qu'on ne doit pas vouloir '. » Celle définition est très juste; mais il en conclut que « la liberté est le droit de faire tout ce que permettent les lois. )> C'est ià restreindre beaucoup le sens du mot « liberté ». Il est vrai que je ne suis pas libre si je ne puis pas faire ce que les lois permettent, ou forcé de faire ce qu'elles n'ordonnent pas ; il est vrai aussi que c'est une fausse liberté de pouvoir faire ce que la loi défend : car si les autres peuvent en faire autant, c'est l'anarchie ; si je le puis seul, c'est l'arbitraire. Mais il ne s'ensuit pas qu'obéir à la loi et rien qu'à loi soit toute la liberté : car la loi peut être tyrannique. Il est très vrai encore que la liberté coiisiste « à pouvoir faire ce que l'on doit vouloi; » mais la loi peut précisément m'inlerdire ce que je dois vouloir. Par exemple je dois vouloir honorer Dieu selon ma conscience. Si la loi m'ordonne de l'honorer selon la conscience du prince, suis-je lii)re? J'avoue que c'est un gouvernement arbitraire que celui qui ne juge pas selon la loi ; mais un gouvernement où l'on n'obéirait qu'à la loi ne serait pas pour cela un gouvernement libre: car il s'agit de savoir par qui la loi est faite, et comment elle est faite. L'erreur de Montesquieu vient de ce que, comme presque tous les publicistes de son temps, il fait dériver le droit de la loi, au lieu de faire dériver la loi du droit.
La liberté civile, dans son vrai sens, c'est le droit que nous avons d'user de nos facultés comme nous l'entendons, en tant qu'elles ne portent pas atteinte au môme droit chez les autres hommes, réserve faite d'ailleurs des sacrifices nécessaires à la -ùreté commune. La liberté politique, c'est la garantie ou l'ensemble de garanties par lesquelles chaque individu et le peuple en masse est assuré, autant qu'il est possible, que la liberté naturelle sera sauvegardée par les lois de l'État.
Ces définitions une fois posées, voyons ce que c'est, selon
i. L. Vi, c. ai.
Montesquieu, qu'une constilulion libre. Une conslilufion est libre, lorsque nul ne peut y abuser du pouvoir. Mais pour cela, il est nécessaire que le pouvoir ne soit pas sans limites: car tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Ainsi, dans une constitution libre, le pouvoir airête le pouvoir. Tel est le principe de l'équilibre et de la pondération des pouvoirs, dont il a été si souvent question en politique, depuis Montesquieu.
Mais pour que le pouvoir puisse arrêter le pouvoir, il faut évidemment qu'il y ait plusieurs pouvoirs dans l'État. De là la théorie des trois pouvoirs ^
Arislote, le premier, a distingué trois fonctions dans le gouvernement de la société, et c'est à lui que revient la célèbre division des trois pouvoirs ou puissances, que Lockearepro- ''duite et Montesquieu après lui : la puissance executive, la puissance législative et la puissance déjuger. Montesquieu n'a donc pas créé cette théorie; mais ce qui lui appartient, c'est d'avoir montré dans la séparation des pouvoirs la première garantie, et dans leur distribution la vraie mesure de la liberté. C'est là le principe qu'il a découvert dans l'examen de la constitution d'Angleterre, principe ignoré avant lui de tous les publicistes,et qui est resté depuis acquis àla science politique.
Si celui qui exécute les lois dans un État fait en même temps les lois, il n'y a point de liberté, car il peut l'aire des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquemenf. Que si la puissance executive veut s'emparer des biens ou d'une partie des biens des sujets, elle déclarera par la loi que ces biens convoités sont à elle, et par la force dont elle dispose pour l'exécution, elle s'en emparera. Elle peut enlever ainsi aux citoyens leur liberté et même leur vie, et cela en vertu de la constitution, à moins que le respect des lois fondamentales, les mœurs, la prudence du chef ne s'y opposent, et alors le citoyen peut être libre en fait, mais la constitution n'assure pas sa liberté. Cela n'est pas moins évident, si l'on accorde à la puissance législative la force de l'exécution, cette puissance