LIVRE XI, CHAPITRE XVIII
que. Les chevaliers, comme les plus riches, formaient la cavalerie des légions. Lorsque leur dignité fut augmentée, ils ne voulurent plus servir dans cette milice; il fallut lever une autre cavalerie : Marius prit toute sorte de gens dans les légions, et la république fut perdue *.
De plus, les chevaliers étaient les traitants de la république ; ils étaient avides, ils semaient les mnllieurs dans les malheurs, et faisaieiit naître les besoins publics des besoins publics. Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu qu'ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges. Il faut dire cela à la louange des anciennes lois françaises : elles ont stipulé avec les gens d'affaires avec la méfiance que l'on garde à des ennemis. Lorsqu'à Rome les jugements furent transportés aux traitants, il n'y eut plus de vertu, plus de police, plus de lois, plus de magistrature, plus de magistrats.
On trouve une peinture bien naive de ceci dans quelques fingments de Diodore de Sicile et de Dion. « Mutins Scevola, dit Dio- « dore 2, voulut rappeler les anciennes mœurs, et vivre de son bien « propre avec frugalité et intégrité. Car ses prédécesseurs ayant lait « une société avec les traitants qui avai(;nt pour lors les jugements « à Rome, ils avaient rempli la province de toutes sortes de crimes. o Mais Scevola fit justice des publicains, et fit mener en pnson « ceux qui y traînaient les autres. '>
Dion nous dit 3 que Publius Ruiilius, son lieutenant, qui n'étuit pas moins odieux aux chevaliers, fut accusé, à son retour, d'avoir reçu des présents, et fut condamné à une amende. Il fit sur-le-champ cession de biens. Son innocence parut en ce que l'on lui trouva beaucoup moins de bien qu'on ne l'accusait d'en avoir volé, et il montrait les titres de sa propriété. Il ne voulut plus rester dans la ville avec de telles gens.
a Les Italiens, dit encore Diodore *, achetaient en Sicile des trou- « pes d'esclaves pour labourer leurs champs et avoir soin de leurs « troupeaux ; ils leur refusaient la nourriture. Ces malheurt ux « étaient obligés d'aller voler sur les grands chemins, armés de « lances et de massues, couverts de peaux de bêtes, de grands
1. Capiie censo^ plerosque. « La plupart coadamnés à mort. » (Sallustb, Guerre de Jugurtha. )
2. Fragment de cet auteur, liv. XXXVI, dans le recueil de Conslantiu Porphyogénéie, des Vertus et des Vices.
3. Fragment de soii Histoire, tiré de l'Extrait des Vertus et des Vices ♦. Fragni. du liv. X.XXIV, daus l'Extrait des Vertus et des Vices.
a chiens autour d'eux. Toute la province fut dévastée, et les gens « du pays ne pouvaient dire avoir en propre que ce qui était dans « l'enceinte des villes. Il n'y avait ni proconsul ni préteur qui pût « ou voulût s'opposer à ce désordre, et qui osât punir ces esclaves, « parce qu'ils appartenaient aux chevaliers, qui avaient à Rome les « jugemeuts*. » Ce fut pourtant unn des causes de la' guerre des esclaves. Je ne dirai qu'un mot : une profession qui n'a ni ne peut avoir d'objet que le gain ; une profession qui deinandait toujours, et à qui on ne demandait rien j une profession sourde et inexorable, qui appauvrissait les richesses et la misère môme, ne devait point avoir à Rome les jugements.