‹ Esprit des lois, livres I-V;Chapitre 229 sur 279 · LIVRE XI, CHAPITKE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITKE XIX

communiquer son gouvernement, et r^gir l'État conquis selon la forme de sa constitution. En effet, le magistrat qu'elle envoie pour gouverner, ayant la puissance exécutrice civile et militaire, il faut bien qu'il ait aussi la puissance législative; car qui est-ce qui ferait des lois sans lui? Il faut aussi qu'il ait la puissance déjuger; car qui est-ce qui jugerait indépendamment de lui? Il faut donc que le gouverneur qu'elle envoie ait les trois pouvoirs, comme cela fut dans les provinces romaines.

Une monarchie peut plus aisément communiquer son gouvernement, parce que les officiers qu'elle envoie ont, les uns la puissance exécutrice civile, et les autres la puissance exécutrice militaire : ce qui n'entraîne pas après soi le despotisme.

C'était un privilège d'une grande conséquence pour un citoyen romain, de ne pouvoir être jugé que par le peuple. Sans cela, il aurait été soumis dans les provinces au pouvoir arbitraire d'un proconsul ou d'un propréteur. La ville ne sentait point la tyrannie, qui ne s'exerçait que sur les nations assujetties.

Ainsi, dans le monde romain, comme à Lacédémone, ceux qui étaient libres étaient extrêmement libres, et ceux qui étaient esclaves étaient extrêmement esclaves.

Pendant que les citoyens payaient des tributs, ils étaient levés avec une équité très grande. On suivait l'établissement de Servivs Tullias, qui avait distribué tous les citoyens en six classes, selcn l'ordre de leurs richesses, et fixé la part de l'impôt à proportion de celle que chacun avait dans le gouvernement. Il arrivait de là qu'on souffrait la grandeur du tribut à cause de la grandeur ciu crédit ; et que l'on se consolait de la petitesse du crédit par la petitesse du tribut.

Il y avait encore une chose admirable : c'est quq la division de Servius Tullius par classes étant pour ainsi dire le principe fondamental de la constitution, il arrivait que l'équité, dans la levée des tributs, tenait au principe fondamental du gouvernement, et ne pouvait être ôtée qu'avec lui.

Mais, pendant que la ville payait les tributs sans peine, ou n'en payait point du tout >, les provinces étaient désolées par les chevaliers, qili étaient les traitants de la république. Nous avons parlé de leurs vexations, et toute l'histoire en est pleine.

a Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, disait lUithriJate 2,

1. Après la conquête de la Macédoine, les tributs cessèrent à Rome.

2. Harangue tirée de Trogue-Ponipée, rapportée par Justin, liv. X-l-WLII.

« tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des pro- « consuls 1, les exactions des gens d'affaires, et les calomnies des « jugements 2. »

Voilà ce qui fit que la force des provinces n'ajouta rien à la force de la république, et ne fit au conti-aire que l'affaiblir. Voilà ce qui fit que les provinces regardèrent la perte de la liberté de Rome comme l'époque de l'établissement de la leur.

Page 1