LIVRE XIX, CHAPITRE XXVII
lieu de se séparer, il aimerait mieux supporter les mêmes charges que les laïques, et ne faire à cet égard qu'un même corps ; mais, comme il chercherait toujours à s'attirer le respect du peuple, il se distinguerait par une vie plus retirée, une conduite plus réservée et des mœurs plus pures.
Ce clergé ne pouvant pas protéger la religion, ni être protégé par elle, sans force pour contraindre, cli"rchorait à persuader : on verrait sortir de sa plume de très bons ouvrages, pour prouver la révélation et la providence du grand Être.
Il pourrai^t arriver qu'on éluderait ses assemblées, et qu'on ne voudrait pas lui permettre de corriger ses abus mêmes ; et que, par un délire de la liberté, on aimerait mieux laisser sa réforme imparfaite que de souffrir qu'il fût réformateur. »•
Les dignités, faisant partie de la constitution fondamentale, seraient plus fixes qu'aillenrs ; mais, d'un autre côté, les grands, dans ce pays de liberté, s'approcheraient plus du peuple : les rangs seraient donc plus séparés, et les personnes plus confondues.
Ceux qui gouvernent ayant une puissance qui se remonte, pour ainsi dire, et se refait tous les jours, auraient plus d'égard pour ceux qui leur sont utiles que poijr ceux qui les divertissent; ainsi, on y verrait peu de courtisans, de flatteurs, de complaisants, enfin de toutes ces sortes de gens qui font payer aux grands le vide môme de leur esprit.
On n'y estimerait guère les hommes par des talents ou des attributs frivoles, mais par des qualités réelles; etde ce genre il n'y en a que deux : les richesses et le mérite personnel.
Il y aurait un luxe solide, fondé, non pas sur le raffinement de la vanité, mais sur celui des besoins réels; et l'on ne chercherait guère dans les choses que les plaisirs que la nature y a mis.
On y jouirait d'un grand superflu, et cependant les choses frivoles y seraient proscrites : ainsi, plusieurs ayant plus de bien que d'occasions de dépense, l'emploieraient d'une manière bizarre ; et dans cette nation il y aurait plus d'esprit que de goût.
Comme on serait toujours occupé de ses intérêts, on n'aurait point cette politesse qui est fondée sur l'oisiveté ; et réellement on n'en aurait pas le temps.
L'époque de la politesse des Romains est la môme que celle de l'établissement du pouvoir arbitraire. Le gouvernement absolu produit l'oisiveté, ei l'oisivelé fait naîire la politesse.
Plus y a de gens dans une nation qui ont besoin d'avoir <lcs ménagements entre eux et de ne pas déplaire, plus il y a de politesse.
5Iai? c'est plus la politesse des mœurs que celle des manières qui doit nous distinguer des peuples barbares.
Dans une naiiori où tout homme, à sa manière, prendrait part à l'administration de l'Etat, les femmes ne devraient guère vivre avec les liommes. Elles seraient donc modestes, c'est-à-dire timides; cette timidité ferait leur vertu : tandis que les hommes, sans galantf rie, se jetteraient dans une débauche qui leur laisserait toute leur liberté et leur loisir.
Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plus que pour un p.utre, chacun se regarderait, comme monarque; et les hommes, dans cette nation, seraient plutôt des confédérés que des concitoyens.
Si le climat avait donné à bien des gons un esprit inquiet et des vues étendues, dans un pays où la constitution donnerait à toui le monde une part au gouvernement et des intérêts politiques, on parlerait beaucoup do politique; on verrait des gens qui passeraient leur vie à calculer des événements qui, vu la nature des choses et le caprice de la fortune, c'est-à-dire des hommes, ne sont guère s-^umis au calcul.
Dans une naiion libre, il est très souvent indifférent que les pirticuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu'ils raisonnent : de là sort la liberté, qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements.
De même, dans un gouvernement despotique, il est également pernicieux qu'on raisonna bien ou mal; il suffit qu'on raisonne pour que 1 j principe du gouvernement soit choqué.
Bien des gens qui ne se soucieraient de plaire à personne s'abandonneraient à leur humeur. La plupart, avec de l'esprit, seraient tourmentés par leur esprit même : dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils seraient malhenretix avec tant de sujets de ne l'être pas. i
Aucun citoyen ne craignant aucun citojen, cette nation serait fière; car la fierté des rois n'est fondée que sur leur indépendance.
Les nations libres sont superbes, les autres peuvent plus aisément être vaines.
Mais ces hommes si fiers, vivant beaucoup avec eux-mêmes, se trouveraient souvent au milieu de gens inconnus ; ils seraient timides, et l'on verrait en eux, la plupart du temps, un mélange bizarre de mauvaise honte et de fierté.
Le caractère de la nation paraîtrait surtout dans leurs ouvrages d'esprit, dans lesquels on verrait des gens recueillis, et qui auraient p-'nsé tout seuls.
La société nous apprend à sentir les ridicules ; la retraite nous
rend plus propres à sentir les vices. Les écrits satiriques seraient sanglants; et l'on verrait bien des Juvénal chez eux, avant d'avoir trouvé un Horace.
Dans les monarchies extrêmement absolues, les historiens trahissent la vérité, parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire ; dans les Etats extrêmement libres, ils trahissent la vérité à cause de leur liberté même, qui produisant toujours des divisions, chacun devient aussi esclave des préjugés de sa faction qu'il le serait dun despote.
Leurs poètes auraient plus souvent cette rudesse originale de l'invention qu'une certaine délicatesse que donne le goiit. ; on y trouverait quelque chose qui approcherait plus de la force de Michel- Ange que de la giâce de Raphaël.
EXTIIAITS DU LIVliE XXV
CnAITlIlE IX ne la loléraiife en fait de religion.
Nous sommes ici politiques, et non pas théologiens; et, pour ies tliéologiens mêmes, il y a bien de la différence entre tolérer une religion et l'approuver.
Lorsque les lois d'un Etat ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut qu'elles les obligent aussi à se tolérer entre clies. C'est un principe, que toute religion qui est réprimée devient ello-même réprimante ; car sitôt que, par quelque hasard, elle peut sortir de l'oppression, elle attaque la religion qui l'a réprimée, non pas comme une religion, mais comme une tyrannie.
U est donc utile que les lois exigent de ces diverses religions, non SI ulement qu'elles ne troublent pas l'Etat, mais aussi qu'elles ne se troublent pas entre elles. Un citoyen n<i satisfait point aux lois en se contentant de ne pas agiter le corps de l'Etat : il faut encore qu'il ne trouble pas quelque citoyen que ce soit.
CHAPITHE X
Continuation du même sujet.
Comme il n'y a guère que les religions intolérantes qui aient un
grand zèle pour s'établir ailleurs, parce qu'i'.ne religion qui pput tolérer les autres ne songe guère à sa propagation, ce sera une très bonne loi civile, lorsque l'Etat est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l'établissement d'une autre '.
Voici donc le principe fondamental des lois politiques en fait de rnligion. Quand on est maître de recevoir dans un Etat une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l'y établir ; quand elle y est établie, il faut la tolérer.