‹ Esprit des lois, livres I-V;Chapitre 28 sur 279 · L. XXV, c. XIII · texte numérisé non relu

L. XXV, c. XIII

INTRODUCTION. 6l

son côté avec tant de persévérance et d'ardeur, qu'il semble avoir usurpé à lui seul la gloire que Montesquieu doit partager avec lui; mais quant à l'esclavage, nul n'a donné le signal, si ce n'est Montesquieu. C'est lui qui a trouvé sur cette ques-/ lion les arguments les plus forts, les plus pressants, les plus) décisifs, qui y a joint les accents les plus amers et les p!us\ louchants. Que l'on cherche avant lui un réquisitoire aussi \ profond et aussi sensé. Le xvii® siècle n'avait guère de doutes Gur l'esclavage. Bossuet l'admettait sans hésitation, comme un fait autorisé par l'Écriture, l.ocke, il est vrai, le combattait, mais sans beaucoup d'originalité et de force, et encore le conservait-il dans certains cas. La seule discussion qui mérite d'être rappelée avant Montesquieu, est celle de Bodin, nu xvi"^ siècle ^ Seul dans ce siècle de révolutions, il avail élevé la voix contre l'esclavage. Quant au moyen âge, accord unanime en faveur de cette institution, que le christianisme semblait avoir détruite. Il faut remonter jusqu'aux Pères de l'Église et aux stoïciens pour trouver une protestation aussi vive que celle du xvai^ siècle. Mais les Pères de l'Église, ne s'appuyant que sur l'égalité religieuse des hommes, admellaiU au nom du droit humain ce qu'ils rejetaient au nom du droit mysliqueet chrétien, n'avaient point coupé à la racine ce mal corrupteur. C'est ce qui fit que, malgré les adoucissements de l'esclavage, transformé en servage, tout était prêt pour une recrudescence de ce fléau, atténué mais non détruit, lorsque la découverte de l'Amérique et des hommes de couleur fournit un prétexte à la cupidité, à la superstition et à l'ignorance; e' la voix des docteurs et des théologiens, celle de Las Casas exceptée, ne s'éleva pas contre cet attentat au droit humain. 11 faut donc le dire, c'est le xviii« siècle qui, le premier, a porté à l'esclavage un coup mortel; c'est Montesquieu qui a eu ce courage et cet honneur ; c'est éclairées par lui, par J.-J. Rousseau et d'autres à leur suite, que les nations de l'Europe se sont décidées à s'aiïranchir de cette tache, et l'ont laissée à l'Amérique 2. Qu'on déclame tant qu'on vou-

1. Voy. noire Histoire de la science politique, I. lll, c. iv.

2. Depuis que ces pages ont été écrites, on sait que l'esclavage a été aboli aux

dra contre la philosophie et ses prétentions orgueilleuse?, on ne luiôterapar la gloire d'avoir fait ce que ni les théologiens, ni les jurisconsultes, ni les politiques n'avaiei>t osé entreprendre avant que la raison publique les y forçât.

J'en dirai autant des réformes dans la pénalité. Là encore, Montesquieu est novateur, initiateur. La législation était pleine des vestiges du moyen âge. La cruauté, l'exagération des peines, leur disproportion avec les délits et entre elles, par qui tous ces restes d'un temps brutal et barbare avaient-ils été combattus avant Montesquieu? Quelle voix éloquente les avait signalés aux princes, à l'Europe, à l'avenir? Plus tard, Voltaire, Beccaria, beaucoup d'autres, ont repris les vues de Montesquieu, les ont ou développées ou corrigées; mais l'initiative lui appartient, et ici, comme pour l'esclavage, il a réussi, il a gagné sa cause. C'est à lui, en grande partie, que nous devons de vivre sous des lois pénales en harmonie avec nos mœurs et nos lumières, qui répriment sans avilir, qui punissent sans opprimer, qui enfln ne troublent pas le sentiment de la justice en blessant celui de rhumanllé.

Il est une dernière question sur laquelle l'auteur de VEspvit des lois a jeté encore de ces vues hardies que les problèmes soulevés depuis lui rendent plus intéressantes aujourd'hui peut-être qu'elles ne l'étaient de son temps. C'est la question du devoir d'assistance de l'État par rapport aux misérables *. « Un homme n'est pas pauvre, dit-il, parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas. » N'est-ce pas là, trente ans avant Smitli, le principe de Smilli? Dans le temps où les économistes plaçaient toute la richesse dans la terre, c'était toute une nouveauté dans la science que de dire : « L'ouvrier qui a laissé à SCS enfants son art pour héritage leur a laissé un bien qui s'est multiplié à proportion de leur nombre. Il n'en est pas de même de celui qui a dix arpents de fonds pour vivre et qui les partage à ses enfants. » Mais, malgré ce travail, les citoyens n'ont pas toujours ce qu'il faut pour leur subsistance. Il y a des vieil- États-Unis, et le servige en Russie : nouvelles conquêtes des publicistes du xviii' siècle.

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