LIVRE III, CHAPITRE X
Il ne sert de rien d'opposer les sentiments naturels, le respect pour un père, la tendresse pour ses' enfants et ses femmes, les lois de l'honneur, l'état de sa santé : on a reçu l'ordre et cela suffit.
En Perse, lorsque le roi a condamné quelqu'un, on ne peut plus lui en parler ni demander grâce. S'il était ivre ou hors de sens, il faudrait que l'arrêt s'exécutât tout de même (a) : sans cela il se contredirait, et la loi ne peut se contredire. Celte manière de penser y a été de tout temps : l'ordre que donna Assuérus d'exterminer les Juifs ne pouvant être révoqué (6), on prit le parti de leur donner la permission de se défendre.
11 y a pourtant une chose que l'on peut quelquefois opposer à la volonté du prince (c): c'est la religion. On abandonnera son père, on le tuera même si le prince l'ordonne ; mais on ne boira pas de "vin, s'il le veut et s'il l'ordonne. Les lois de la religion sont d'un précepte supérieur, parce qu'elles sont données sur la tête du prince comme sur celle des sujets. Mais quant au droit naturel, il n'en est pas de même ; le prince est supposé n'être plus un homme.
Dans les États monarchiques et modérés, la puissance est bornée parce qui en est le ressort, je veux dire l'honneur, qui règne comme un monarque sur le prince et sur le peuple. On n'ira point lui alléguer les lois de la religion, un courtisan se croirait ridicule : on lui alléguera sans cesse celles de l'honneur. De là résultent des modifications nécessaires dans l'obéissance ; l'honneur est naturellement sujet à des bizarreries, et l'obéissance les suivra toutes.
Quoique la manière d'obéir soit différente dans ces deux gouvernements, le pouvoir est pourtant le même. De quelque côté que le monarque se tourne, il emporte et précipite la balance, et est obéi. Toute la différence est que ^*, dans la
a. Voyez Cbardio.
b. Ot ordre fut révoqué par un nouvel édit, rapporté fort au Voug dans le livre d'Eslher, et dont voici la principale disposition ; Unde eas litteras, quas sub nomine uostro ille [Aman) direxerat, sciatis esse irritas. (Ch. xvi, vers. 7.)
c. Vojei Chardiu,
monarchie, le prince a des lumières, et que les mmistres y sont infiniment plus habiles et plus rompus aux affaires que dans l'Elat despotique.