LIVRE ONZIÈME. — - LA MORT
puscule, alors il se démasque dans une splendeur sans ombres. Aucun midi de la terre qui soit comparable à la simple aurore du jugement ; aucun microscope qui grossisse davantage les objets. Et voilà, sous son inspection, cinquante ou soixante années, un interminable désert de vie tout rempli d'actions les unes sur les autres, fourmillant de détails sans fin, désert fécond dont chaque grain de sable sans nom contient un élément d'éternité. Combien ne paraîtront-ils pas énormes, ces péchés qui dés maintenant étonnent notre souvenir ! Combien grands nos petits péchés ! Combien pleines de malices, ces fautes qui semblaient à peine des péchés ! Et les péchés oubliés, qui pourrait les compter? Qui les eût cru si nombreux et si graves ? Péchés non soupçonnés, ignorances coupables, inadvertances délibérées, révoltes de la volonté propre, étourderies criminelles, essaims de vaines et mauvaises rêveries, débordements de paroles empoisonnées, omissions sans nombre et surtout négligence d'une masse compacte de grâces. Figurons-nous tout cela, nous apparaissant en détail, distinctement, à la lumière tranquille de cette science divine qui le voit comme si elle n'avait rien autre chose à voir dans son inaltérable unité. Un tel passé, éclairé d'une telle lumière, peut-il être autre chose qu'une terrible douleur? et qui osera dire que son passé ne saurait lui apparaître sous les couleurs que nous venons de décrire? Certainement, il y aurait de quoi briser définitivement nos pauvres âmes étonnées et captives, si, en même temps, nous ne voyions pas dans le lointain arriver une immense inondation, des flots silencieux qui montent toujours sans s'arrêter. C'est la mer Rouge de notre salut, qui engloutit les péchés du monde : ies péchés, ces Égyptiens de notre création, ces maîtres que nous nous étions donnés, ces armées vivantes avec leurs chevaux, leurs chariots et leur incalculable bagage; que l'aurore de l'éternité vienne à poindre, et l'on ne verra plus à leur place qu'une vallée où le soleil resplendira sur les eaux.
L'avenir aussi nous arrive sous forme de douleur. Il est incertain ; ce qui est toujours pénible Les risques incalculables, l'énormité de l'enjeu, le sentiment d'une complote insuffisance en fait de mérites, le manque sensible d'énergie, tout se combine pour nous faire peut-être exagérer l'incertitude de notre positioD, pendant que l'idée d'une solution imminente ne peut que nous agiter péniblement. Dieu peut nous donner, comme il le fait souvent, une grâce d'assurance et de calme qui neutralise cette agitation. Mais autrement, cet état douloureux appartient à la mort, et nous n'avons nul droit de compter sur la grâce. Comme notre vie passée grandit par la proximité redoutable du jugement, de même les montagnes de l'éternité, comme toutes les autres montagnes, semblent grandir à notre approche. Il n'est pas jusqu'à la grandeur de la récompense qui ne nous épouvante, quand nous nous demandons si tant de merveilles seraient pour nous. Sommes-nous ce qu'il faut pour la compagnie des Anges et des Saints? Oserons-nous, tels que nous sommes, nous asseoir au pied du trône de Marie ? Ou dans quelques minutes, muets de reconnaissance, ironsnous coller nos lèvres sur les pieds blessés de Jésus? Notre pureté est-elle dans le cas de supporter l'éclat divin ? Presque forcément, nos regards se détournent et se portent vers les ombres du purgatoire. Mais cette fosse profonde est peut-être encore trop bonne pour nous. Combien ses peines sont intolérables ! D'après des autorités compétentes, les plus légères surpassent toutes les peines réunies des hommes, depuis Adam jusqu'à nous ; puis les longs délais mentionnés par les révélations, la capacité illimitée de souffrance dans l'âme séparée, et plus que tout le reste, le tourment de se consumer dans l'attente de la Vision divine, tels sont les objets qui, de ce côté, se présentent à notre vue incertaine. Regarderons-nous plus bas encore ? Notre pensée ne peut s'y arrêter, et cependant cette région est dans les limites du possible. La parole fatale qui va se prononcer. Dieu l'a toujours connue : en-