Tome I. y
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De la Différence des deux Sexes.
M ne sauroit disconvenir de la différence morale des deux sexes \ caf comment imagner un modèle commun de perfection pour deux êtres si différens ? L'attaque et la défense , l'audace des hommes et la pudeur des femmes , ne sont point des conventions , mais des institutions naturelles dont il est facile de rendre raison , et dont se déduisent aisément les autres distinctions morales* D'ailleurs , la destination de la nature n'étant pas la même , les inclinations , les manières de voir et de sentir doivent être dirigées de chaque côté selon ses vues ; il ne faut point les mêmes goûts ni la même constitution pour labourer la terre et pour alaiter des enfans. Une taille plus haute , une voix plus forte 2 et des traits plus marqués semblent n'a* voir aucun rapport nécessaire au sexe «
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mais les modifications extérieures annoncent l'intention de l'ouvrier dans les modifications de l'esprit. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'ane que de visage • ces vaines imitations de sexe sont le comble de la déraison ; elles font rire le sage et fuir les amours. Enfin , je trouve qu'à moins d'avoir cinq pieds et demi de haut, une voix de basse et de la barbe au menton, l'on ne doit point se mêler d'être homme.
Les Anglaises sont douces et timides ; les Anglais sont durs et féroces. D'où vient cette apparente opposition ? De ce que le caractère de chaque sexe est ainsi renforcé , et que c'est aussi le caractère national de porter tout à l'extrême. A cela près , tout est semblable entr'eux. Les deux sexes aiment à vivre à part 5 tous deux font cas des plaisirs de la table ; tous deux se rassemblent pour boite après le repas ; les hommes du vin ,
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les femmes du thé : tous deux se livrent au jeu san- fureur , et s'en font un métier plutôt qu'une passion ; tous deux ont un grand respect pour les choses honnêtes ; tous deux aiment la patrie et les loix ; tous deux honorent la foi conjugale , et , s'ils la violent , ils ne se font point un honneur de la violer ; la paix domestique plaie à tous deux : tous deux sont silencieux et taciturnes ; tous deux difficiles à émouvoir ; tous deux emportés dans leurs passions : pour tous deux l'amour est terrible et tragique ; il décide du sort de leurs jours : il ne s'agit pas moins , dit Murait , que d'y laisser la raison oa la vie ; enfin tous deux se plaisent à la campagne, et les dames anglaises errent aussi volontiers dans leurs parcs solitaires , qu'elles vont se montrer à , Vauxall. De ce goût commun pour la solitude , naît aussi celui des lectures contemplatives , et des romans dont l'Angleterre est inondée % m qeù y sont , comme les hommes , su-
bHmes ou détestables. Ainsi tous deux , plus recueillis avec eux-mêmes, se livrent moins à des imitations frivoles , prennent mieux le goût des vrais plaisirs de la vie , et songent moins à paroître heureux qu a 1 erre.
De l'Imaginât ion,
jLj. Es instructions de la nature sont far-"* clives et lentes ; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas , les sens éveillent l'imagination : dans le ssccnd , l'imagination éveille les sens : elle leur donne une activité précoce s qui ne peut manquer d'énerver , d'affaiblir d'abord les individus , puis l'espèce même à la longue» C'est par l'entremise de l'imagination , que les sens , dont le pouvoir immédiat est foible et borné , font leurs plus grands ravages. C'est elle qui prend soin d'irriter les désirs , en prêtant à leurs Tome /. V iij
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objets encore plus d'amaits que ne îeur en donna la nature ; c'est elle qui découvre à l'œil avec scandale ce qu'il ne voir pas seulement comme nud , mais comme devant être habillé, il n'y a point de vêtement si modeste , au travers duquel un regard enflammé par l'imagination n'aille porter les désirs. Une jeune Chinoise, avançant un bout de pied couvert et chaussé , fera plus de ravage à Pékin , q je n'eût fait la plus belle fille eu monde » dansant toute nus au bas du Taygete.
En toute chose , l'habitude tue l'imagination ; il n'y a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que l'on voit tous les jours , ce n'est plus l'imagination qui agit t c'ebt la mémoire : es n'est qu'au feu de l'imagination que les passions s'allument.
VL'odorar est le sens de l'imagination.
Donnant aux nerrs un ton plus fort , il doit beaucoup agiter le cerveau -9 ç'wt
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pour cela qu'il ranime un moment le tempérament , et qu'il l'épuisé à la longue. 11 y a dans l'amour des effets assez connus. Le doux parfum d'un cabinet de toilette n'est pas un piège aussi foible qu'on pense ; et je ne sais s'il faut féliciter ou plaindre l'homme sage et peu sensible , crue l'odeur des fleurs oue sa msîtresse a sur le sein , ne fit jamais palpiter.
Des Voyages.
v^ N n'ouvre pas un livre de voyages où l'on ne trouve des descriptions de caractères et de mœurs ; mais on est tout étonné d'y voir que ces gens qui ont tant décrit de choses , n'ont dit que c« que chacun Suvoit déjà ; n'ont su apercevoir à l'autre bout du monde , que ce qu'il n'eût tenu qu'à eux de remarquer sans sortir de leur rue ; et que ces traits yrais qui distinguent les nations , et qui
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frappent les yeux faits pour voir , ont presque toujours échappé aux leurs. Delà est venu ce bel adage de morale , si i ébattu par la tourbe phiîosophesque , que les hommes sont par tout les mêmes ; qu'ayant par tout les mêmes passions et les mêmes vices , il est assez inutile de chercher à caractériser les dirïérens peuples ; ce qui est à peu près aussi bien raisonné , que si l'on disoir , qu'on ne sauroit distinguer Pierre d'avec Jacques , parce qu'ils ont tous deux un nez, une bouche et des yeux.
Ne verra- 1- on jamais renaître ces temps heureux , où les peuples ne se mêlaient point de philosopher ; mais où les Pîatons $ les Thaïes et les' Pythagores , épris d'un ardent désir de savoir , entreprenoient les plus grands voyages , uniquement pour s'instruire , et alloient au loin secouer la joug des préjugés nationaux , apprendre à connoître les hommes par leurs conformités et par leurs différences , et acquérir
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ces connoissances universelles , qui ne sont point celles d'un siècle ou d'un pays exclusivement , mais qui étant de tous les temps et de tous les lieux , sont , pour ainsi dire , la science commune des sages ^
On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait faire à grands frais , •des voyages en Orient avec des savans et des peintres , pour y dessiner des masures , et déchiffrer ou copier des inscrip- ■ lions : mais j'ai peine à concevoir comment , dans un siècle où l'on se pique de belles connoissances , il ne se trouve pas deux hommes bien unis , riches , l'un <gn argent , l'autre en génie , tous deux simaist la gloire et aspirant à l'immortalité , dont l'un sacrifie vir^r mille écus de son bien , et l'autre dix ans de sa vie à un célèbre voyage autour du monde ; pour y étudier , non toujours des pierres €t des plantes , mais une fois les hommes et les mœurs , et qui , après tant de siècles employés à mesurer et considérer la mai-
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6on , s'avisent enfin den vcuïoîf connaître les habitans.
Les académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de l'Europe et méridonales de l'Amérique , avoient plus pour ©bjat de les visiter en géomètres qu'en philosophes. Cependant , comme ils etoient î'un et l'autre , on ne peut pss regarder commme tout - a « fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par jr;s La Condamlne et hs Maupsrtuis. Le )cua;llier Chardin , qui a voyagé comme Platon , n'a rien laissé à dire sur la Perse ; la Chine paroit avoir été bien observée par les Jésuites. Keropfer donne une idée passable du peu qu'il a vu dans le Japon. A ces relations près , nous ne connoissons point les peuples des indes orientales , fréquentées uniquement par des européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs îéies. L'Afrique entière, et ses nombreux habitans, aussi singuliers pvir leur caractère %ue par leur couleur , sont encore à ex a-
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fomer ; toute ia terre est couverte dd hâtions doât nous ne connoissons que les noms ; et nous nous mêlons de juger ld genre humain !
Supposons un Montesquieu , un Bufoà £ un Diderot , un Daclos , un à' Alembert t un Co.ndidac , ou des hommes de cettô trempe , voyageant pour instruire leurs Compatriotes , observant et décrivant , comme ils savent faire , ia Turquie , l'Egypte , la Barbarie * la Guinée , le Pays ces Caffres , l'intérieur de l'Afrique s les Malabâres * le Mogol , les royaumes de Siacu , de Pégu et d'Ava , la Chine 9 la Tartane* et sur-tout le Japon; puis dans l'autre hémisphère , le Mexique , le Pérou , le Chili , les terres ' magellaniqoes t sans oublier les Patagons vrais on faux , le Tucuman , le Paraguay , s'il étoif possible . le Brésil , enfin les Karaïbes * la Floride et toutes les contrées sauvages t voyage le plus important de tous , et celui qu'il faudrait faire 'avec plus
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soin 5 supposons que ces nouveaux Hercules , ce retour de ces courses « ^.morables 7 fissent ensuite à loisir l'histoire naturelle, morale et politique de ce qu'ils auroient vu , nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur plume , et nous apprendrions ainsi à connoitre e notre : je dis que , quand de pareils îsbservaîeurs affirmeront d'un tel animai , que c'esr un homme , et d'un autre que c'est une bête, il faudra les en croire. Mais ce seroit une grande simplicité de s'en rapporter là- dessus à ces voyageurs grossiers , sur lesquels on seroit quelquefois tenté de faire la même question qu'ils se mêlent de résoudre sur d'autres animaux.
11 y a beaucoup de gens que tes voyages instruisent moins que les livres ; parce qu'ils igworent l'art de penser ; que dans ja lecture leur esprit est au moins guidé par l'auteur , et que dans leurs voyage» ils ne savent rien voir d'eux-mêmes.
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De tous les peuples du monde , le Français est celui qui voyage le plus ; înais plein de ses usages , il confond tout ce qui n'y ressemble pas. il y a des Français dans tous les coins du monde. Il n'y a point de pays où l'on trouve plus de gens qui aient voyagé , qu'on en trouve en France. Avec cela pourtant , de tous les peuples de l'Europe , celui qui en voie le plus 5 les connoît le moins, L'Anglais voyage aussi , mais d'une autre manière ; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout» La noblesse anglaise voyage; la noblesse française ne voyage point : le peuple français voyage ; le peuple anglais ne voyage point. Cette différence me pafok honorable au dernier. Les Français ont presque toujours queique vue d'intérêt dans leurs voyages ; mais les Anglais ne vont point chercher fortune chez les autres nations , si ce n'es; par ie comrntfce * et les mains pleines ; quand iis y voya~ gsnt , c'est pour y verser leur argent f Terne 4* x
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non pour vivre d'industrie ; ils sont trop £ers pour aller ramper hors de chez eux* Cela fait aussi qu'ils s'introduisent mieux
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chez l'étranger , que ne font les Français >. qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglais ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux ; ils en ont même plus que personne ; msis ces préjugés tiennent moin* à l'ignorance qu'à la passion. L'Anglais a les préjugés de l'orgueil , et le Français. ceux de la vanité.
Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages , ceitx qui voyagent le moins > voyagent le mieux ; parce qu'étant moins avancés que nous dans nos recherches frivoles , et moins occupés des objets de notre vaine curiosité , ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connois guères que les Espagnols qui voyagent de cette manière. Tandis qu'un Français court chez les artistes d'un pays , qu'un Anglais $n fait dessiner quelque antique , et qu'ua
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[Allemand porte son Album chez tous les savans, l'Espagnol étudie en silence le gouvernement , les mœurs , la police ; et il est le seul des quatre qui , de retour chez lui , rapporte, de ce qu'il a vu , quelque remarque utile à son pays.
Pour étudier les hommes , faut- il parcourir la terre entière ? Faut - il aller au Japon observer les Européens ? Pour connoître l'espèce , faut-il connoitre tous les individus ? Non ; il y a des hommes qui se ressemblent si fort , que ce n'est pas la peine de les étudier séparément. Qui a vu dix Français , les a tous vus. Quoiqu'on n'en puisse pas dire autant des Anglais et de quelques autres peuples , il est pourtant certain que chaque nation a son caractère propre et spécifique , qui se tire par induction , non de l'observation d'un seul de ses membres , mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples , con-1 iioît les hommes , comme celui qui a vu dix Français , coaneît Us Français,
*" Le seul moyen de bien connoître les véritables mœurs d\m peuple , est d'étudier sa vie privée dans les états les plos nombreux. S'arrêter aux gens qui représentent toujours , c'est ne voir que des comédiens.
* L'étude du monde a plus de difficultés qu'on ne pense d'abord ; je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connoître. Le philosophe en est trop loin , l'homme du monde en est trop près. L'un voit trop pour pouvoir réfléchir , l'autre trop peu pour juger du taH bleau total. Chaque objet qui frappe le philosophe , il le considère à part ; et n'en pouvant discerner ni les liaisons , ni les rapports avec d'autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place , et n'en sent ni la raison , ni les vrais erTets. L'homme du monde voit tout, et n'a le temps de penser à rien. La mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir et non de les observer j î)|
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s'effacent mutuellement avec rapidité ; et il ne lui reste du tout, que des impressions confuses qui ressemblent au cahos.
On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement , parce que le spectacle exige une continuité d'attention , qui interrompt la réfhxion. Un homme qui voudroit diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude , toujours agité dans sa retraite , et toujours étranger dans le monde , ne seroit bien nulle part. Il n'y auroit d'autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces ; l'un pour voir , l'autre pour réfléchir : mais cela même est presque impossible : car la raison n'est pas un meuble qu'on pose et qu'on reprenne à son gré ; et quiconque a pu vivte dix ans sans penser, ne pensera de sa vie.
Je trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer, n'observe rien \ parce qu'étant inutile dans
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les affaires et importun dans les plaisirs jj) il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même: dans l'école du monde , comme dans celle de l'amour , il faut commencer par pra-, tiquer ce qu'on veut apprendre. <
Les anciens voyageaient peu , lisoient peu, faisoient peu de livres; et pourtant on voit , dans ceux qui nous restent d'eux, qu'ils s'observoient mieux les uns les autres, que nous n'observons nos contemporains. On ne peut refuser à Hérodote l'honneur d'avoir peint les mœurs dans son histoire, quoiqu'elle soit plus en narrations qu'en réflexions , mieux que ne font tous nos historiens, en chargeant . leurs livres de portraits et de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps , qu'aucun écrivain n'a décrit les Allemands d'aujourd'hui. Incontestablement , ceux qui sont versés dans l'histoire ancienne , connnoissent mieux les Grecs , les Carthaginois , les Romains , les
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Gaulois , les Perses , qu'aucun peuple de hos jours ne connoît ses voisins.
11 faut avouer aussi , que les caractères originaux des peuples s'eîfaçant de jour en jour , deviennent en même raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races se mêlent , et que les peuples se confondent, on voit peu-à-peu disparoître ces dirlérences nationales qui frappaient jadis au premier coup d'œil. Autrefois , chaque nation restoit plus renfermée en elle-même ; il y avoit moins de communications , moins de voyages , moins d'intérêts communs ou contraires , moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple ; les grandes navigations étoient rares ; il y avoit peu de commerce éloigné. Maintenant il y a cent fois plus de liaison entre l'Europe et l'Asie , qu'il n'y en avoit jadis entre la Gaule et l'Espagne: l'Europe seule étoit plus éparse que la «erre entière ne l'est aujourd'hui.
D'ailleurs , les anciens peuples se regaiq
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dant , la plupart , comme Autocthones au originaires de leur propre pays , l'occupoiem depuis assez long-temps , pour que le climat eût fait sur eux des impressions durables ; au lieu que parmi nous , après les invasions des Romains , les récentes émigrations des barbares ont mêlé tout , tout confondu. Les Français d'aujourd'hui ne sont plus ces grands corps blonds et blancs d'autrefois ; les Grecs ne sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèle à l'art ; la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère ainsi que leur naturel : les Persans , originaires de Tatarie , perdent chaque jour de leur laideur primitive, par le mélange du sang circâssien. Les Européens ne sont pl«s Gaulois , Germains , Ibériens , Allobroges ; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure , et encore plus quant aux mœurs. Peut-être, avec ces réflexions, se presseroit-on moins de tourner en ridicule Hérodote , Ctésias , Pline ,
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pour avoir représenté les habitans de divers pays avec des traits originaux et êes différences marquées que nous ne leur voyons plus.
En même temps que les observations deviennent plus difficiles , elles se font plus négligemment et plus mal. C'est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l'histoire naturelle du genre humain. L'instruction qu'on retire des voyages se rapporte à l'objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un sys-. tême de philosophie , le voyageur ne voit jamais que ce qu'il veut voir: quand cet objet est l'intérêt , il absorbe toute l'attention de ceux qui s'y livrent. Le commerce et les arts, qui mêlent et confondent les peuples , les empêchent aussi de s'étudier. Quand ils savent le profit qu'ils peuvent faire l'un avec l'autre, qu'ont- ils de plus à savoir ?
Les voyages ne conviennent qu'aux hommes assez fermes sur eux-mêmes,
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pour écouter les leçons de l'erreur sans se laisser séduire , et pour voir l'exemple du vice sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa pente , et achèvent de rendre l'homme bon ou mauvais. Quiconque revient de courir le monde est , à son retour , ce qu'il sera toute sa vie. Il en revient plus de méchans que de bons , parce qu'il en part plus d'enclins au mal qu'au bien. Les jeunes gens mal élevés et mal conduits, contractent dans leu.s voyages tous les vices des peuples qu'ils fréquentent , et pas une des vertus dont ces vices sont mêlés : mais ceux qui sont heureusement nés , ceux dont on a bien cultivé le bon naturel , et qui voyagent dans le vrai dessein de s'instruire , reviennent tous meilleurs et plus sages qu'ils n'étoient partis.
Voyager à pied , c'est voyager comme Thaïes , Platon , Pythàgore. J'ai peine à comprendre comment ua philosophe peut
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se résoudre à voyager autrement , et s'arracher à l'examen des richesses qu'il foule aux pieds , et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui , aimant un peu l'agrîr culture , ne veut pas connoître les productions particulières au climat des lieux qu'il traverse , et la manière de les cultiver ? Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l'histoire naturelle , peut se résoudre à passer un terrein sans l'examiner , un rocher' sans l'écorner , des montagnes sans herboriser , des cailloux sans chercher des fossiles ? Vos philosophes de rueiles étudient l'histoire naturelle dans des cabinets ; ils ont des colifichets , ils savent des noms , et n'ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d'un vrai philosophe est plus riche que ceux àes rois : ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place ', le naturaliste qui en prend soin , a rangé le tout dans un fort bel ordre : à'Aubanton ne feroit pas mieux*
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Combien de plaisirs difïérens on rassemble par cette agréable manière de voyager ! sans compter la santé qui s'affermît , l'humeur qui s'égaie. J'ai toujours vu ceux qui voyageoient dans de bonnes voitures bien douces , rêveurs j tristes , grondant ou souffrant , et les piétons toujours gais, légers et contens de tout. Quand on ne veut qu'arriver , on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager , il faut aller à pied.
Fin de la première Partie.
DES CHAPITRES Et des articles contenus dans la I Partie.
I Ntreduction préliminaire. page iij