‹ Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humainChapitre 12 sur 12 · DE LA QUATRIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

DE LA QUATRIÈME ÉPOQUE

laque ville gret:<iue avait un roi ; Homère,

les vit chasser de quelques-unes, leur ma répithète de jnangeurs d'hommes.

Vaprès les monuments qui nous restent, il •ait que ces chefs très peu absolus de ci- (ens peu soumis furent moins des tyrans

des hommes féroces et corrompus. On ^le beaucoup plus de leurs assassinats que fleurs vexations, et il était plus fâcheux ' re leur parent que leur sujet. Les peuples

s'en délivraient étaient moins fatigués de lureté de leur domination que révoltés [excès de leurs brutales passions, et irri-

les pillages qu'entraînaient les querelles

Toutes les dates sont ici rapportées à notre ère Iblicaine ; et comme c'est a la même ère que sa ]me la partie historique de ce tableau, cette ma-

ide date, uniforme dans tout l'ouvraee, et se rap-

int à une époque certaine et connue génèfalement,

référable à toute autre.

de ces familles royales, où il était rare qu'i mariage se terminât sans un meurtre, un e lèvement et quelques batailles. Cependar suivant la tradition, Athènes se ressaisit ( la liberté au moment même où Codrus, dernier de ses rois, se dévoua pour le salut ( peuple; ce qui prouve que les Athéniens, pi éclairés ou plus indépendants, n'avaient p besoin de haïr un roi pour sentir le poids la royauté.

Cette révolution, dont les premiers mouv ments remontent à trois mille ans enviri avant l'ère républicaine, embrasse un espa d'environ six siècles, et, vers la fin du ci quième, il ne restait plus de rois héréditain ni dans la Grèce, ni dans les îles, ni mêi dans ses colonies. Les deux chefs de la rép blique lacédémonienne en gardèrent le noi mais ils n'étaient plus que des magistrats, ' nant de la loi un pouvoir dont elle avait fi les limites.

C'est à cette même révolution que le ger humain doit ses lumières et devra sa liber

Elle a plus influé sur le sort des nations j tuelles de l'Europe que les événements bi plus rapprochés de nous, dont nos ancêtjjj'^ ont été les acteurs et leur pays le théâtr f ' elle forme en quelque sorte la première p3 de notre histoire.

La distribution de ces petits Etats dans pays montagneux et difficile, mais placé se ^ un beau ciel et dans un climat tempéré, ) ^} la première cause de cette révolution et ' ^ la permanence de ses effets. ^

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Dans de grandes plaines, ces petites m onarîhies auraient fini par se confondre dans un ;eu] Etat; sous un climat moins fayorable^ .nvec ine population plus également répartie sur le erritoire, on aurait eu moins de motifs et DOins de moyens pour détruire la tyrannie, lais, en Grèce, chaque Etat se trouvait com- )Osé d'une ville et d'un petit territoire, donâ plus grande partie, cultivée par des esciaies, appartenait aux habitants de la ville, et uelquefois était leur propriété commune. La arce ne devait donc presque jamais cesser l'appartenir à la majorité du peuple, qui, à oriée de se réunir à tous les instants, avait )UJours la faculté de former une volonté géérale et le pouvoir de la faire exécuter. Les chesses royales, qui consistaient en quelques rres, en quelques provisions d'armes , de stiaux et de denrées, pouvaient à peine sou- )yer une faible troupe de satellites ; et tout û qui n'était pas soutenu par la force d'un voisin se trouvait sans cesse dans une pendance réelle du peuple. Ainsi, pourrenrser un trône, il suffisait que la haine de la rannie l'emportât sur l'habitude d'un vieux spect pour les races, où la superstition poilaire voyait les descendants de ses dieux. Ces Etats furent presque tous et devaient pe souillés par des institutions aristocraties.

La chute des rois les trouva déjà corrompus .r les genres d'inégalités les plus dangeux. Les habitants des villes, plus riches, plus pprochés d'intérêts, plus faciles à réunir,

dominaient ceux d'un territoire trop peu étendu pour balancer leur pouvoir. La même caus( qui avait assuré la destruction de la tyrannie s'opposait à l'établissement d'une véritabh liberté.

Dans plusieurs contrées, on distinguait deuî races d'hommes libres, soit qu'elles eussen une origine différente, soit que l'inférioriti de l'une d'elles fût la suite de révolutioa* amenées par la conquête dans la distributioi du territoire.

Dans les autres lieux où cette distinctioi avait disparu, des tribus qui remontaient î une tige fabuleuse avaient obtenu un respec que la superstition perpétuait en le rendan volontaire. Enfin, la richesse conférait um véritable puissance, parce que l'homme riche avait de meilleures armes, parce qu il aval' pu s'exercer plus longtemps à lesmanier ave( une adresse qui décidait presque entièremea du succès. D'ailleurs, n'étant pas obligé à uii travail assidu, il avait ou il pouvait acquéri plus facilement et les lumières, et rhabileti|r5E> nécessaires pour dominer les esprits ; en' celui qui pouvait armer et nourrir des solddjljart devenait, par cela seul, le chef d'une troup qui, après avoir combattu sous lui pendan «?. la guerre, votait pour lui pendant la paix,

Ainsi, dans la plupart des villes, l'aristocra tie remplaça la royauté; dans quelques autre: elle s'introliuisit à la longue; car les riche: savaient mieux se concerter pour leurs usur pations que la partie pauvre du peuple pou; Ja défense de sa liberté. Ils avaient l'art d< pJ'

enir le peuple dans leur dépendance par des )rêts ruineux, ou de se rattacher par des >résents. Enfin, dans plusieurs villes, Taristoiratie fut établie par la loi même, sous le ►rétexte d'assurer la tranquillité publique et l'éviter les tumultes très fréquents dans ces îonstitutions populaires où la distinction des louvoirs que le peuple délègue et de ceux |u'i] se réserve était faite, mais où les ppinipes qui doivent diriger leur action étaient bsolument inconnus.

Cependant les mêmes causes qui avaient mené la destruction de la royauté s'oppolient à l'établissement paisible de ces nouelles usurpations. Les opprimés étaient trop rès des oppresseurs pour que la haine ne emportât pas sur la crainte, et trop voisins our que la force pût les empêch'jr de se unir.

L'aristocratie devait donc être partout chanilante, partout inquiète et jalouse.

Telle fut la cause de l'établissement des rans, nom que nous avons consacré depuis désigner l'abus violent d'un pouvoir même (gardé comme légitime, mais qui, chez les *ecs, désignait l'exercice d'un pouvoir conaire à la liberté, soit qu'un homme ou plu- 3urs l'eussent usurpé par la force d'un parti 1 d'un peuple étranger, soit que les citoyens ix-mêmes l'eussent établi, tantôt pour écliapir aux désordres de l'anarchie ou de la lerre civile, tantôt pour se délivrer d'une istocratie trop oppressive, tantôt aussi pour être pas obligés de céder à la portion pau-

vre du peuple qui réclamait des droits plus étendus. Ce dernier motif suppose des circonstances extraordinaires^, comme lorsque la faction des riches n'avait que ce moyen d'éviter un tyran populaire. Il est naturel de vou" loir changer de maître, même avec rincertitude d'un meilleur sort; il ne l'est pas d€ vouloir s'en donner un pour avoir moins d'égaux. Cet orgueil servile, qui préfère un esclavage décoré à la liberté d'une égalité qu( Ton trouve humiliante, n'était pas dans le caractère indépendant et fier des nations grecques, et ne pouvait exister dans un pays où, la tyrannie étant toujours violente, rien ne garantissait à la vanité de ses esclaves ]ft prix de leur bassesse.

C'était toujours un danger momentané qu! servait de prétexte, comme celui de chassea ou de prévenir un ennemi étranger, de dé' truire une faction, de dissiper un complot; une troupe soldée, et souvent une troupt étrangère, servaient ensuite à perpétuer 1( pouvoir du tyran, à le préserver du poignarc des ci^.oyens. Rarement ils y échappèrent, e1lj si quelquefois ils eurent un frère ou un fik pour successeur, jamais la patience du peuple n'attendit une troisième génération.

Dans quelques républiques de la GrèceXj! comme Syracuse, la tyrannie eut en quelqiM g ' sorte des retours périodiques; il semble ^tt< le peuple n'y ait jamais pu s'arrêter à des institutions supportables. Les Athéniens nes( laissèrent néanmoins asservir qu'une seuk fois sans le secours d'une violence étrangèrft

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ièbes, malgré le peu de réputation des Béo- 3ns (chez qui Ton trouve cependant Pinire, Epaminondas et Plutarque), Thèbes ne t jamais soumise, et secoua promptemenî tyrannie établie par la trahison des Lacédéoniens.

Il semble que les guerres intestines, joins aux guerres étrangères, auraient dû ■omptement détruire ces Etats faibles et dises; mais plusieurs circonstances servirent les conserver. Non-seulement ces peuples fférents avaient la même langue, les mêmes œurs, les mêmes dieux, des institutions esque semblables, des lois, des opinions, s principes analogues: mais plusieurs tem- Bs célèbres, qui attiraient les habitants de U 'èce entière, et des jeux où ils se réunisient, resserraient ces liens. Enfin, il s'était ibli, du temps même des rois, une confédétion religieuse et politique à la fois. Les pûtes des peuples qui la formaient se réussaient pour offrir des sacrifices au nom de I nation entière; décidaient les questions Svées sur les bornes des divers territoires, prononçaient sur les droits que différents tiples prétendaient à l'inspection des ternes, ù, l'intendance d'un sacrifice. Enfin cette feociation devint vraiment utile à la consertion de la Grèce, parTanathème lancé con- B celui qui détruirait une ville amphictyoque, anatbème qui mettait ides bornes aux uautés et aux fureurs de la guerre. Un granc >mbre de villes avaient établi dans les îles ! la mer Egée, sur les côtes de l'Asie-Mi-

neure, sur cellesdela Sicile et de l'Italie méridionale, des colonies indépendantes, il es vrai, mais liées à la métropole par 1a religion par une &orte de respect filial. Le souvenir d( la même origine, un rapport plus grand danj les lois et dans les mœurs, dans le culte, ui titre à des secours mutuels, consacré par l'opinion plutôt que par les traités, formaient ea tre ces Etats une union plus intime. Ils étaieni l'un pour l'autre un appui dans les guerres étrangères, un asile pour ceux que les factions exilaient de leurs foyers, un défenseur contre les tyrans, quelquefois un médiateur dans les dissensions civiles. L'asservissement ou la destruction d'une colonie était une humiliati une perte pour la métropole ; la chute de métropole une calamité commune à toutes ses colonies.

De tels liens eussent été trop faibles si les peuplades grecques, comme celles de l'Italie septentrionale), de l'Espagne, de la Germanie, avaient conservé la dureté de leurs mœurs. Mais les Grecs avaient été instruits par les peuples de l'Orient ; ils avaient reçu d'eux le> arts de l'esprit, et les avaient perfectionnés. Déjà leur langue s'était formée î: riche, harmonieuse, énergique, se prêtant à tous les mou vements de la pensée, à toutes les combinaisons d'idées, n'ayant ni ces anomalies, ni ces formes compliquées qui caractérisent les langues formées au hasard des débris d'idiomes plus anciens; déjà pure, noble, élégante dans ces siècles encore grossiers, elle est un monument de la perfection des organes du peuple

qui l'avait créée. Lear passion pour une musique déjà supérieure à celle de leurs maîtres, leur goût pour la danse, pour les fêtes, pour les jeux publics, les détachaient des passions viles et personnelles. Leur climat leur don* nait peu de besoins et ne les condamnait pas à cette longue solitude de l'hiver, qui, dans les nations septentrionales, isole les familles. Avides -de toute espèce de gloire, sensibles à tous les plaisirs de l'esprit, ils étaient préservés de cette dureté de l'âme qui a pour origine l'âpreté d'un travail imposé par la nécessité, la fureur exclusive de la gloire militaire, et cette inertie des facultés intellectuelles qui exclut les sentiments délicats et doux. \.ussi voit-on, dans un long espace de temps, a Grèce, souvent troublée par des guerres, l'offrir qu'un seul événement désastreux, la lestruction des Messéniens; et cette destrucion fut l'ouvrage des Spartiates, c'est-à-dire i'un peuple dont les institutions sociales )roscrivaient tout ce qui pouvait adoucir les nœurs, embellir la vie, qu'elles dérobaient LUX influences du climat, qu'enfin elles renaient étranger au caractère général des recs, pour lui conserver toute la férocité es premiers âges.

Mais avant d'exposer quels furent pendant ette époque (1) les progrès des Grecs ou pluôt ceux de l'esprit humain (car les nations

(4) Elle s'étend depuis environ Tan 2700 jusqu'il au 50 avant la république française, et embrasse à pu tes 550 aûs depuis Lycurgue jusqu'à Arislote.

éclairées qui ont existé depuis n'ont point eu d'autres précepteurs), il est nécessaire de montrer avec plus de détail ce qu'étaient alors, chez les Grecs, les sciences, les arts, les institutions publiques, les opinions et les mœurs.

Les sciences métaphysiques n'existaient pas encore. Ce que les prêtres ou quelques voyageurs avaient pu pénétrer des doctrines secrètes de l'Orient sur la cause première et la nature de l'homme n'en peut mériter le nom honorable.

Les vieillards, ceux qu'on nommait sages^ avaient recueilli par les traditions un certain nombre de maximes sur la morale, sur l'art de se bien conduire pour son propre bonheur, quelques préceptes politiques, quelques observations générales sur le cœur humain. Ce recueil, transmis de génération en génération, s'accroissait à chacune d'elles. Les sages les plus célèbres se faisaient honneur d'y placer une maxime qui leur paraissait renfermer la leçon ou le conseil le plus utile, la vérité la plus importante, et ils y attachèrent leur nom. Ces espèces de proverbes, souvent exprimés en vers, formaient toute la morale, toute la politique alors connue.

On n'avait pour lois que les anciens usages, quelques règles dictées par les circonstances, et souvent par l'opinion du moment. L'administration n'avait pour base que la sagesse passagère de ceux qui gouvernaieni. L'industrie, le commerce étaient libres. Leur activité était trop faible pour que les idées

de les gêner par des règlements eût encore pu séduire. Il est des erreurs qui supposent plus que de l'ignorance.

Quoique, dans les poèmes d'Hésiode et d'Homère, la langue grecque approchât déjà du terme de sa periection, la grammaire ne formait point encore un art. Ces deux poètes avaient laissé bien loin derrière eux les poètes des nations orientales. Lears beautés immortelles excitent encore, après trente siècles, l'admiration des hommes les plus éclairés et du goût le plus pur. L'art de conduire une action, d'enchaîner, de combiner des événe* ments, de former et d'ordonner de grands tableaux, de tracer et de faire agir des caractères* nobles ou passionnés, étonne d'autant plus dans Homère, malgré des imperfections souvent grossières, que depuis lui jusqu'à Eschyle (c'est-à-dire dans un espace de plus de quatre siècles), rien ne retrace plus l'idée de ses grandes compositions. Ces poëmes se chantèrent longtemps par fragments : si cependant Homère n'a réellement composé que des morceaux détachés, si l'ordonnance du poëme est .'ouvrage de celui qui les réunit du temps de Pisistrate, en y ajoutant alors des liaisons, une Dartie du prodige disparaît ; il ne reste plus l'extraordinaire que le génie du poète dans les létails, et cette foule d'idées ou d'images déicates ou sublimes dans un siècle encore si jrossier.

Le- hymnes, les poésies lyriques quo I'oq îhantait ens'accompagnant d'un instrument, itaient les genres les plus cultivés ; et si oa

Juge da Tart parles ouvrages d'Homère, onver-^ ra, que, quoique pour les convenances, pour la composition d'un ouvrage, pour le soin d'éviter les détails minutieux et vulgaires, en un mot , pour tout ce qui tient à la composition d'un ouvrage, l'art fût encore dans l'enlance, celui de l'expression, du style, de l'harmonie, avait déjà fait des progrès rapides; il n'existait d'autre histoire, ou même d'autres annales que de courtes inscriptions qui rappelaient quelques époques, ou conservaient la succession des rois ou des poii.ifes; des chroniques qui, destinées à être confiées à la mémoire seule, étaient écrites en vers». Nous n'avons aucun monument de i eloquencf^ grecque dans ces temps reculés ; et &i nous voulons en avoir quelque idée, c'est encore dans Homère qu'il Tant la chercher. Cependant, malgré les beautés de son style, elle y paraît grossière et sans art. Dans les siècles postérieurs, l'exagération, l'incohérence des images, l'emphase des mots, les éternelles répétitions des mêmes idées qui défigurent si souvent les discours des personnages de ces poëmes, furent remplacées, chez d'autres auteurs, par des beautés simples et naturelles, par la sage hardiesse, par une élégance rarement démentie, par une harmonie presque toujours soutenue ; mais, chez Homère, les injures que les héros se prodiguent, la naïveté avec laquelle ils se vantent de leurs actions ou même de leur profonde sagesse, et leur peu de ménagement pour l'amour-pro- l'iu pre de ceux dout ils veulent entraîner l'opi-

nîon , prouvent évidemment que Part de persuader, au temps de ce père de la poésie grecque, ne venait, en quelque sorte, que de naître ; car il est difficile de croire qu'Homère soit resté au-dessous de ce qu'était dans son siècle l'éloquence, lui qui, dans d'autres parties, a devancé l'art et le goût des siècles les plus éclairés.

La musique n'était qu'un art purement pratique ; on connaissait l'accompagnement, mais la voix et l'instrument rendaient une suite de sons assujettis aux mêmes intervalles, et l'art de l'harmonie, celui de varier les accords, fut encore longtemps inconnu, si même l'origine n'en est point absolument moderne.

Leurs instruments consistaient en diversesr espèces de flûtes et de lyres, mais celles-ci n'avaient encore qu'un petit nombre de cordes.

La peinture, la sculpture n'étaient presque encore, comme dans l'Egypte, qu'une représentation grossière des objets. Si déjà le dessin avait fait quelques progrès, s'il avait acquis quelque correction , si l'imitation s'était rapprochée de la nature, les parties de l'art qui tiennent au génie étaient ignorées, et il devait s'arrêter encore longtemps à ce qui ne parle qu'aux sens et à ce que l'œil et la main peuvent exécuter. La description du bouclier d'Achille a pu faire croire que l'art de composer des tableaux existait de son temps. Mais Homère décrit l'ouvrage d'un Dieu, et il est vraisemblable que l'imaginaiion du poète s'était élevée bien au-dessus de ce qu'alors des mains humaines auraient su réaliser.

Quant aux sciences mathématiques ou phy-* siques, le peu qu'on pouvait apprendre dans les collèges: sacerdotaux de l'Egypte, de la Chaldée et de l'Inde n'avait pas encore pénétré dans la Grèce. Elles ne s'y distinguaient pas des arts qui en employaient quelques applications, et ces applications en marquaient les limites. Ainsi les mathématiques s'y bornaient à quelques principes pratiques d'arithmétique ou de géométrie nécessaires pour Tarpentage et les calculs de la vie commune. Les hommes les plus instruits avaient une connaissance grossière du cours de la lune et dui soleil, qu'ils employaient à régler l'année, ei des constellations principales, qui leur ser valent pour en marquer les époques et po se conduire dans leurs navigations. Ils n'o?' salent quitter la terre de vue que dans quelques traversées très courtes, avec lesquelles L'habitude les avait familiarisés. Le reste n'était pour eux qu'un supplément à la force des rames, et celles-ci les dirigeaient seule, quand il s'agissait de combattre, ou d'aborder la terre. Leur géographie ne s'étendait pas au delà du cercle étroit de leur pays et à une partie des côtes et des îles de la Méditerranée les plus voisines des nations grecques.

Nous ne trouvons aucune trace vers cô' temps de ce que nous appelons des instruments et des machines, mais les arts mécaniques et chimiques avaient déjà fait de grands '^) progrès. ^^'

On savait former des tissus avec la laine et le lin.

ait «aie.;

On connaissait des méthodes de préparer î cuir, de teindre les étoffes, de cuire et de mrner les vases de terre. Tous les arts u'exige nécessairement la fabrication d'arles, d'outils, d'ustensiles de fer ou de cuivre, talent répandus dans la Grèce. Le fer avait pmplacé le cuivre, qui était encore employé tclusivement pour les armes vers le temps u siège de Troie.

On exploitait des mines d'argent dans l'Aantique. Celles de fer de l'île de Crète Talient été dans des temps bien plus reculés. Insi le^ Grecs possédaient déjà les connais- ,nces que supposent et le travail des mines, ; Part d'en retirer les métaux ; mais ils ignolient celui de les séparer.

Phidon, tyran d'Argos, y avait fait frapper îs monnaies d'argent près de 2*00 ans avant )tre ère, et introduit Pusage des poids et esures. On cultivait le blé, la vigne, 1 olivier. Depuis la guerre de Troie, on avait substilé l'usage de la cavalerie à celui des chars, ai't de panser les blessures, de remédier aux xations et aux fractures, de traiter les madies, était exercé par des hommes qui, sans rmer aucun corps, sans aucun mélange de iperstition,se dévouaient aux secours de leurs :mblables,lesuns par l'appât du gain, d'autres ulement par l'attrait de la gloire. Des coniissance? assez étendues sur l'ostéologie et es faibles sur les autres parties de l'anatomie, îlles qu'on avait acquises sur la matière mécale, sur le pronostic des maladies, sur la ithode de les traiter, sur quelques opéra-

tîons chirurgicales, sur l'art d'administrer le remèdes, se transmettaient tantôt d'un maîtr» à ses disciples^ tantôt des pères aux enfants dans les familles où la profession de la médecine était héréditaire. On avait mêmeform< dans les temples d'Esculape quelques recueils d'observations qu'il était permis aux voya geurs et aux malades d'y consulter librement Les Grecs n'avaient jamais été asservis, quoique passagèrement opprimés par des ty* rans ou par des vainqueurs ; car on ne comp» tait plus au nombre des peuples ces malheu' reuses nations que l'avarice et la cruauté lacédémoniennes avaient condamnées à uni esclavage éternel. Des distinctions de nais-j sance n'y avaient dégradé les âmes ni par ■ l'orgueil ni par la bassesse. Ce n'était point dans les enfants de leurs vainqueurs qu'ils reconnaissaient une sorte de grandeur héréditaire, c'était dans les descendants de leurs dieux. Ce respect n'entraînait aucune idée de dépendance, ni même d'inégalité. Ils n'avaient point cette connaissance distincte des droits de l'homme, encore même si récente parmi nous; mais ils trouvaient au fond de leur cœur que la nature ne les avait pas formés pour avoir des maîtres. Ils étaient révoltés par la seule idée d'une nation grecque dominée par un autre peuple, ou soumise à des tyrans. Celie qui s'y était volontairement livrée dans un moment d'égarement ou de terreur s'indignait bientôt de sa faiblesse oa rougissait de son erreur. L'aristocratie n'y était souflerte que sous les formes de la li-

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berté. Avant de poovoir opprimer, il fallait qu'elle eût longtemps trompé, et que l'égalité outragée dans les droits les plus importants, dans les plus grands intérêts, se montrât avec éclat dans des institutions futiles. On craignait également d'appesantir le joug ou de le montrer, et la politique prescrivait impérieusement aux chefs la modération et la modestie.

Leur tactique, leurs institutions militaires étaient encore celles des peuples barbares. Les citoyens se fournissaient d'armes, et s'entretenaient à l'armée par le pillage ou à leurs propres dépens. Le^ stratagèmes n'étaient que de grossières fourberies. La tactique se bornait à tâcher de préserver ses flancs et ses derrières, à se porter sur ceux de l'ennemi, non par des manœuvres, mais par des surprises ou des embuscades. Les sièges des villes n'étaient que de longs blocus, dans lesquels on détruisait les forces de l'ennemi ; on le réduisait à la famine ; on l'empêchait de cultiver ses terres et de pouvoir renouveler ses vivres sans livrer des combats journaliers. On profitait de sa négligence pour le surprendre, pour briser une porte, s'introduire par un conduit souterrain. On escaladait une ville faible ou déjà épuisée de défenseurs. Mais les moyens d'approcher des murailles avec moins de danger, ceux de les miner ou de les battre, de les dominer, d'en éloigner leurs défenseurs, étaient encore inconnus. L'on ne pouvait connaître davantage l'art de se défendre contre ces moyens et de les rendre inutiles.

Les Grecs avaient reçu des Orientaux le goût et l'usage des jeux publics, et ils perfectionnèrent cette institution. Des jeux périodiques furent établis auprès de plusieurs temples célèbres. Des couronnes, des prix étaient distribués aux vainqueurs en présence de la Grèce entière réunie dans ces fêtes brillantes. La gloire de ces triomphes devint pour ces villes mêmes un objet de rivalité. L'athlète combattait à la fois pour sa gloire et pour celle de sa patrie. Il en résulta une passion générale pour ces exercices qui, sagement dirigés vers le but de donner au corps plus de légèreté et de force, contribuèrent à rendre la nation plus robuste, plus en état de supporter les fatigues, plus propre à toutes les fonctions qui exigent de la légèreté et de la vigueur. Comme les villes, les bourgades mêmes avaient aussi leurs jeux moins solennels. L'espoir d'obtenir, de disputer avec honneur ces couronnes moins brillantes, suffisait pour rendre générale l'habitude de ces exercices utiles. C'était dans ces fêtes que les poètes lisaient leurs vers : que les musiciens exerçaient leurs talents ; que les peintres, les sculpteurs apportaient leurs tableaux ou leurs statues. Les sages y venaient chercher ou des lumières, ou des applaudissements. Les héros s'y montraient aux regards des peuples. C'était là que les citoyens de toutes les villes se rassemblaient pour jouir de tous les plaisirs des arts et pour en juger les productions, et que l'opinion libre de la Grèce entière distribuait toutes les couronnes de la gloire. Quelle influence ces ins-

titutîOG» ne devaient-elîes pas avoir sur des hommes ingénieux et sensibles! Quel moyen plus sûr de rendre vraiment populaire l'enthousiasme de tous les talentSj de placer Tamour de là gloire au rang des passions communes, et de porter les efforts qu'elle inspire jusqu'au terme des forces de la nature (1) !

La religion des Grecs était un mélange de fables allégoriques apportées de l'Orient et de fables historiques nationales. Mais le peuple ignorait le sens de ces allégories, et les fables historiques, calquées sur elles, ne lui en présentaient aucun. Les opinions religieuses se bornaient à croire que ces dieux, quels qu'ils fussent, récompensaient la vertu et punissaient le crime après la mort, sur une espèce de fantôme qui survivait à la destruction du corps. Ces dieux gouvernaient le monde comme un roi gouverne son empire, par des lois générales, auxquelles ils se permettaient de déroger.

Le Destin, c'est-à-dire la nécessité personnifiée, bornait leur pouvoir. Sujets aux passions des hommes, ils aimaient les adorations, les sacrifices; ils voulaient qu'on y observât certaines cérémonies. C'était à ce prix seul qu'on obtenait leur faveur. Ils protégeaient particulièrement certains peuples. Chacun avait son Dieu , qu'il honorait d'un culte plus assidu, plus magnifique, et dont il se

(1) On aura déjà parlé, dans les époques précédentes, de l'origine des doctrines religieuse»* des cul' tes etc.

croyait le favori. Ces dieux avaient aussi une affection de préférence pour une contrée, pour un temple. C'est là qu'ils se plaisaient à manifester leur bonté ou leur colère, et qu'on pouvait espérer d'en être plus sûrement exaucé. Chaque temple avait son culte que le même dieu y préférait à tout autre, quoiqu'ailleurs il aimât mieux un culte différent. Ils se rendaient plus particulièrement garants des promesses qu'on faisait sur leurs autels, en suivant les formes établies en leurs noms. Ils accordaient à leurs prêtres ou prêtresses le don de prédire l'avenir, mais seulement dans les accès d'un délire sacré ou par des moyens bizarres. On avait senti que l'état d'une folie habituelle avilirait trop aisément un prophète, et que l'histoire de l'avenir, racontée du même ton que celle du passé, ne trouverait qu'une faible croyance. Ce talent, d'abord attaché à des êtres privilégiés, le fut ensuite à certains temples, et on y remplaçait un prophète aussi aisément qu'un boucher sacré. Les dieux avaient longtemps vécu dans la Grèce sous une forme humaine.

Chaque ville, chaque île, chaque montagne, chaque fleuve était un monument de leur naissance, de leurs exploits, de leurs malheurs, de leurs aventures galantes. On les voyait encore quelquefois , on leur parlait, mais ils avaient cessé d'avoir des enfants même un peu avant le siège de Troie.

Les prêtres étaient occupés d'augmenter le nombre des sacrifices et la valeur des offran-

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des par la pompe des cérémonies de leur J

culte, la beauté du temple, la magnificence de ses ornements, par l'éclat des miracles, par la renommée de la vérité de leurs prédictions. Mais ils ne se mêlaient ni d'instruire les peuples ni de prêcher la morale, encore moins d'en fabriquer une au gvé de leurs intérêts. Chaque temple avait ses prêtres ; ils ne formaient aucun corps, n'avaient aucune Influence politique. Se contentant de pouvoir exercer en paix leur industrie sacrée, les intérêts de leur commerce n'excitaient entre eux qu'une émulation dans l'art de profiter de la crédulité populaire, et ils se gardaient sur

teurs fourberies un secret réciproque. Toujours )rêts cependant à réveiller la superstition des }euples, à dévouer à l'exécration généralejuiconque oserait ou toucher à leurs riches- 588, ou en attaquer le service, et vendant des jrodiges et des oracles aux tyrans, aux amîitieux, aux fourbes de toute espèce qui vouaient en acheter.

Dans un petit nombre de temples, on avait îonservé ou recouvré la connaissance de quelques points des doctrines secrètes anciennenent apportées de l'Egypte ou de l'Orient, ît en même temps l'usage de ne les confier ju'à des hommes choisis, après des expiations )u des épreuves, et sous le sceau d'un secret nviolable. Ces mystères réservés aux hommes \ue leur pouvoir, leur opulence, leur célébrité ou leur dévotion envers les dieux reniaient recommandables, devenaient ainsi pour 568 prêtres une nouvelle source de crédit et le richesses.

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On peut diviser en quatre classes les fable«

religieuses des Grecs.

La première est celle des allégories cosmologiques, où les intelligences, les forces physique?, les substances matérielles, et même les idées métaph3-siques qu'on faisait entrer' dans Texplication de l'origine ou des lois générales de Funivers, sont déguisées sous des noms d'hommes, dont les aventures expriment les résultats successifs de ces lois et les changements opérés dans la nature. Telles sont les fables du Chaos, de la Nuit, du Destin, d'Uranus, de Chronos, de Zeus, de Juno. La seconde classe renferme des allégories astronomiques : ce sont les Astres, les Constellations, qui portent des noms humains, et l'histoire de ces êtres imaginaires n'est que celle des phénomènes célestes. On trouve ensuite des allégories : telle est la fable des douze travaux d'Hercule, d'Apollon, conducteur du soleil ; telle est celle de la déesse de la Raison sortant tout armée de la tête du dieu suprême, comme depuis on a fait émaner le Logos, ou le verbe, du même dieu devenu incorporel; les Muses, filles de la Mémoire; les Grâces qui accompagnent la Beauté; l'Amour qui en est le fils ; Hercule devenu le dieu de la Force, épousant la Jeunesse, etc., etc. Enfin, on ne peut s'empêcher de reconnaître des fables vraiment historiques. Dans celles-'^i, des dieux allégoriques sont identifiés avec des personnages réels, et les nouvelles aventures de ces dieux ne sont plus des allégories, mais des événements merveilleux attribués à ces person-

nages, événements qui, en général, ont eiï quelque fondement dans l'histoire : telles sont es fables qui appartiennent à l'Hercule compagnon de Thésée, au Zeus de Crète, à la Cérès de Sicile, etc. Non-seulement l'histoire du même dieu renfermait des fables de toutes les classes, mais souvent même elles se confondaient dans une seule de ses aventures, et c'est par cette raison que l'opiniâtreté à n'admettre qu'une de ces classes a produit tant d'explications forcées ; souvent le dieu désigné par le même nom avait une histoire différente dans chacun de ses temples ; d'autres fois on réunissait sous le même nom plusieurs êtres d'abord distingués, tandis qu'un autre être, originairement le même, paraissait dans diverses contrées sous des noms différents.

On peut croire que les mystères consistaienli en grande partie dans une explication de ces allégories. Les initiés se trouvaient ainsi délivrés d'une partie des fables dont l'intérêt sacerdotal occupait encore la crédulité du peuple. Ils étaient au commun des citoyens à peu près ce que sont aujourd'hui nos théologiens unitaires à la tourbe croyante; ils avaient substitué des liypothèses raffinées à des absurdités grossières.

Dans l'Orient, l'initiation agrégeait un individu au corps sacerdotal d'une manière plus ou moins étroite, et l'on proportionnait l'étenduQ des secrets révélés à l'intimité de cette association, aux grades qu'on y obtenait successivement. En Grèce, la même cérémonie n'était que la marque d'une confiance réci-

proque. Les initiés étaient obligés au silence, mais non à l'obéissance et à l'hypocrisie ; ils étaient des appuis, et non des instruments ; Tindépendance naturelle aux Grecs avait lorcé les prêtres à se contenter de ce partage : eu exigeant trop , ils auraient risqué de tout perdre.

On voit aisément qu'une telle religion rendait le peuple plus superstitieux que fanatique, formait des dévots imbéciles plutôt que des hypocrites ; qu'elle égarait les imaginations, mais sans les enchaîner ou les noircir; que ses terreurs pouvaient rapetisser les âmes, mais non les corrompre ou les endurcir; qu'elle ajoutait à la morale des motifs de respecter la justice et des obligations envers les dieux, mais qu'elle n'en dénaturait pas les principes; que ses prêtres étaient des charlatans dangereux, des instruments politiques quelquefois funestes, mais non des tyrans abrutisseurs, comme ils l'ont été sur presque tout le reste du globe.

La masse du peuple croyait aux fables religieuses ; ceux à qui la nature avait donné plus de finesse ou une raison plus forte, ceux qui avaient cultivé la leur auprès des sages n'ignoraient pas que cette religion n'était qu'une allégorie qui servait de voile à une doctrine moins grossièrement absurde; ils cherchaient à s'en instruire, soit en voyageant eux-mêmes, soit en consultant des voyageurs célèbres, soit en se faisant initier aux mystères. Quelques-uns se contentaient de chercher la vérité dans leurs propres pensées; tous dédai-

laient es superstitions vulgaires, en s'y sou* ettant moins encore par politique que par 1 respect vague pour le sens caché qu'elles inferm aient. Mais ces hommes étaient disïrsés dans la société, et n'y formaient pas le classe distincte, habile à profiter des erurs auxquelles les autres demeuraient abaninnés.

Les femmes, chez les Grecs, quoique sou-

ises à une vie domestique et retirée, jouis-

ient d'une sorte d'autorité dans l'intérieur

s familles. Les lois et l'esprit de liberté les

aient un peu rapprochées de l'égalité natu-

lle. Elles étaient les compagnes intérieures,

us non les domestiques de leurs maris. Elles

[•tageaient avec eux le respect de leurs

fants et l'honneur de les former. Si elles

ient exclues des fonctions politiques, et

me de la présence aux assemblées du peu-

et de l'assistance aux jeux publics, elles

tageaient avec les hommes les fonctions

gieuses. Elles l'emportèrent même dans le

nt de rendre des oracles.

)n ne pouvait avoir qu'une seule femme. Il

été honieux de cherchera corrompre celle

itrui ; l'union habituelle d'un homme avec

femme libre était même une tache pour

3 deux. Ces mœurs étaient le fruit de cette

lité entre les hommes, dont l'aristocratie

forcée de respecter au moins l'apparence.

^age Ue soumettre à ses plaisirs et les

aves, et les femmes prises à la guerre,

t publiquement autorisé; mais il nes'éten-

plus qu'à celles des peuples étrangers ;

on respectait dans les autres la dignité de nation grecque, où Ton craignait d'éternisi les représailles et d'envenimer les haines n; tionales.

L'histoire des siècles reculés prouve, par i§irc grand nombre de guerres dont l'enlèverae de quelques femmes était le seul motif, qi la passion de Famour agissait avec violent sur l'âme des Grecs, mais que la jalousie y t nait à cette passion même, au sentiment ( la dignité outragée, plutôt qu'à un orgueil i préjugé, qu'à l'esprit de domination sur \ sexe plus faible. On cherchait à se venger d'i rival, bien plus qu'à punir une femme in dèle. La jalousie allumait des haines, inspiK des crimes, mais ne conduisait pas à Tasse vissement, à la dégradation des femmes. .| recherches sur la conservation de la virgia physique, ces soins pour obtenir une cor^ nence forcée étaient alors inconnus dan^ Grèce. Si l'on y observait encore des rest de la brutalité des temps héroïques, ce qi dans la débauche, corrompt, amollit l'âme, rend incapable de sentiments énergiques généreux, n'existait pas encore.

Une de ces habitudes honteuses, né comme on l'a vu, dans la stupide oisiveté^ la vie pastorale, était commune en Grèce les temps les plus reculés. Les législateur les philosophes, furent obligés de la trait ,^^, avec indulgence, et nous verrons dans la s^ appi que, s'ils ne parvinrent pas à la détruire J jjj diminuèrent ce reste de barbarie des m u^ miers âges que la perversité grossière o \^

mœurs romaines a perpétué jusqu'à nous. Partout on avait des esclaves ; mais ceux qui étaient employés aux travaux domestiques, aux travaux des arts, à l'agriculture, à la garde des troupeaux, ceux surtout qui, placés à la campagne avec leur famille, cultivaient, régissaient 1? terre d'un citoyen de la ville, étaient traités avec quelque humanité. Regardés comme des hommes d'une race malheureuse, ou comme des victimes du sort de la Guerre, et non comme des êtres d'une espèce inférieure, ils avaient plus à souffrir de l'intérêt que de l'orgueil. Cet intérêt même ne pouirait endurcir généralement un peuple qui avait peu de besoins, et où la conservation, lia multiplication d'esclaves difficiles à remlacer était une des premières sources de richesse.

Mais il faut excepter ici et ceux que l'on estinait aux travaux des mines, et les diveres races d'Ilotes, contre lesquels les Lacédé^ noniens se plaisaient à déployer toute leui érocité et tout leur orgueil.

Une hospitalité réciproque formait un lien acre entre les citoyens des diverses villes, îile s'étendait aux enfants, se conservait de énération en génération. Elle oô>ait un appui celui qui se serait trouvé sans crédit dans me ville étrangère, quoique très voisine, où es intérêts de sa fortune pouvaient souvent appeler; elle offrait un asile au citoyen qui itait persécuté dans sa patrie. Cette instituion contribuait à modérer les haines natiolales, si promptes à naître entre des Etats

très rapprochés, et elle étendait le sentiment de bienveillance trop resserré dans les nations peu nombreuses.

Les :5Upplices cruels, l'usage de la torture, étaient inconnus, du moins à l'égard des boni- &p mes libres, et même rarement employés contre les esclaves. Les tyrans en faisaient un instrument de terreur, et c'en étaii, assez pour préserver les législations républicaines d'une imitation si honteuse.

Quelques institutions de la férocité du siè» ■;■' cle des rois souillaient encore les mœurs; mais on le savait, et un vœu commun pressait ^ le moment, appelait les moyens d'en effacer'j jusqu'aux dernières traces. |

Voilà ce que la nature et la liberté avaient» fait pour les Grecs.

La

fecn iû3t

iîtte( is ('!

Nous allons voir maintenant leur génie-j

ritée:

ndé':

s'exercer sur l'homme et sur l'univers, accélérer les progrès des sciences, perfectionnerltenj' les arts, créer la philosophie, agrandir et amé«j gj^ liorer l'espèce humaine. j [j^,

Cette quatrième époque peut se diviser eal! rts dp deux portions. La première embrasse le temps" (Qjjjp qui s'est écoulé entre l'établissement général^ ivjjqi de la liberté dans la Grèce, et le moment où, g^fj-ûi après la guerre Médique, la rivalité entre deux • fcjjj.; villes puissantes qui se disputaient le premier L^/' rang, partagea la fédération des Grecs en deux lignes opposées, dont les guerres longues et sanglantes préparèrent la destruction de la liberté. i^i^^

La deuxième commence au moment où l'on ^£ yit éclater ces dissensions intestines, c'est-à- ij^,^

dire, vers Tan 2250 avant notre ère jusqu'au moment où la puissance macédonienne s'éleva ,sur les ruines de la liberté, et où l'étendue desr sciences obligea ceux qui les cultivaient de iles partager entre eux.

La première est celle où les républiques recques se sont consolidées, où elles ont reçu e leurs législateurs des constitutions plus égulières et un système de lois écrites; où, jisi on en excepte la poésie, qui avait devancé Ipette époque, les arts littéraires et pittores- :iues sont sortis de l'enfance pour la première 'ois (du m.oins dans ce qui nous est connu de 'histoire de l'espèce humaine); où les sciences, le montrant enfin aux hommes délivrées d'un ^oile superstitieux, commencent à être cultivées sans autre motif que le charme de la véité et l'amour de la gloire ; où la philosophie dépendante s'est occupée, dans le silence une vie privée, de connaître la nature, d'édier l'homme et de le perfectionner.

La deuxième nous montre les sciences, les |rts de la philosophie se débarrassant des ens de l'enfance, et se montrant dans toute vigueur d'une jeunesse brillante. On y voit >.s diverses parties de l'art social se raffiner, éclairer au milieu de passions que la petiisse des républiques greCH.iaes rend plus actives 1 les concentrant, tandis que les rapports Duveaux des intérêts de chaque ville avec les itérêts généraux de la Grèce et del'Asie rendent plus énergiques ces mêmes passions, en grandissant la sphère de leur activité et de

Iurs espérances.

Les changements dans l'état politique de la Grèce qui furent la suite de ses victoires sur les Perses, et les travaux d"Hippocrate ou de Méton, la première réforme de la philosophie par Socrate, qui marque le terme de l'influence attribuée aux doctrines orientales, se répondent avec une exactitude chronologique assez grande, pour permettre de séparer ces deux portions du tableau d'une même époque.

Nous avons vu, chez les peuples dont l'époque précédente renferme l'histoire, les lois fondamentales faire partie de la religion, contracter sur les autels de la superstition le caractère d'une irrévocabilité presque sacrée; le droit divin de la tyrannie insulter aux droitî de l'espèce humaine, et les collèges de prêtres usurper le véritable pouvoir constituant i l'aide de cette hypocrisie politique. Dans h Grèce, les mêmes lois fondamentales, séparé« de la religion, lui durent cependant en grande partie cette opinion de leur irrévocabilité qui s'est établie presque chez tous les peuples. Ui serment solennel, des imprécations effrayantes, semblaient devoir lier toutes les générations à la volonté d'une seule. Ce n'était pai de la divinité, mais du génie qu'ils croyaiem avoir reçu leurs lois. Des hommes ne les leui avaient point apportées du ciel, mais ils la avaient demandées à des sages inspirés parla raison. Cependant ignorant encore cette des-' tinée de l'homme qui l'appelle à des progrfe sans cesse nouveaux, cette marche des socié tés qui présente à chaque in-tant de nouvelles ressources, en même temps qu'elle en faii

sentir le besoin, ils ont cru que des lois qui convenaient à leurs progrès actuels devaient toujours leur suffire, et pouvaient être éternelle? comme les mœurs, les opinions, les principes qui les avaient vues naître.

Malheureusement cette même idée, alors st excusable, les empêcha déplacer dans les lois fondamentales elles-mêmes les moyens de les réformer, et les peuples se trouvèrent condamnés à l'alternative ou de n'en reconnaître aucune, ce qui les livrait à tous les dangers d'une législation toujours incertaine, ou de ne pouvoir les changer que par des révolutions qui, presque toujours sanglantes, les exposaient à subir le joug passager d'un tyran.

Presque toujours, on confiait à un seul homme le soin de former le système de la légi.^ tion entière. Si on songe qu'il s'agissait, non de lui conférer aucune autorité sur les citoyens, mais de lui confier un travail avec lequel sa fonction devait finir pour toujours ; si l'on observe que le peuple entier, réuni dans une seule place publique, pouvait l'entendre et le juger, qu'enfin l'égalité des lumières rassurait contre l'abus delà confiance imprudemment accordée à ce législateur unique, on trouvera que peut-être ce moyen, en assurant l'unité du système de légishition, le garantissait encore de l'influence des passions personnelles, plus difficiles à cacher, moins audacieuses à se montrer, quand elles sont celés d'un seul homme. Mais un tel moyen BU,)posait l'aveu de sa supériorité ; il ne cou-

venait qu'à cette époque où l'enthousiasme . remportait sur l'envie, parce qu'une instruction facile n'avait pas multiplié les demi-ta^ lents et permis à la médiocrité même d'avoir de l'orgueil. Il n'y eut point de distinction établie entre les diverses lois fondamentales, soit d'après leur objet, soit d'après leur importance pour le maintien de la liberté. On attacha le caractère d'inviolabilité à toutes celles qui, consacrées par des serments ^ s'appuyaient encore du nom respecté d'un législateur devenu en quelque sorte l'objet d'un culte politique. Ces lois ne pouvaient être changées que par des moyens ou bizarres, ou non p prévus par elles, et dès lors toujours dangereux.

Lycurgue à Sparte, Dracon et Selon chez les Athéniens, Zaleucus à Locres, Charondas à Thurium, sont presque les seuls législateurs dont le nom soit venu jusqu'à nous avec quelque détail de leurs lois.

Il semble que l'époque où parut Lycurgue n'était pas éloignée du temps où une grande Jilic partie du territoire des villes grecques était encore possédée en commun, et il est probable que les Héraclides avaient forcé les peuples vaincus à les cultiver pour eux et leurs ; soldats. Lycurgue avait donc trouvé des ins- fej titutions semblables à cette absurde et fé- 1 roce ilotie qu'il consacra, qu'il systématisa par ses lois; et puisque la propriété d'une grande partie des possessions paraissait n'être fondée que sur des usurpations dont le soutenir n'était pas éteint, l'idée de parta^ger les

ilo,

lin u!, ilei

rres et les esclaves devait alors moins bles-

r ses compatriotes. Mais ce partage nou-

'au sur lequel Thistoire ne nous a transmis

le peu de détails, ne peut avoir été général ;

ne nous reste aucune trace des précau-

ms qui alors auraient été nécessaires pour

surer la subsistance des familles, et pour

aintenir cette égalité pendant tout le temps

\ Ton sait que les institutions de Lycurgue

^t été observées. Il est donc plus vraisem-

^ble qu'il distribua seulement certaines

ns du territoire propre de la Laconie

. :. „ un grand nombre de citoyens, qu'il en

des espèces de petits iiefs qui suffisaient

a subsistance étroite d'une famille, et qui,

s lors, sans établir une égalité absolue de

■tune, assuraient à un grand nombre de

oyens une indépendance entière, et par

Qséquent une égalité réelle.

Il voulut la porter même dans les jou.'ssan-

?, dans les habitudes de la vie. Des repas

blics pour lesquels chacun fournissait une

lie quantité de comestibles, et où présidait

frugalité, remplaçaient les réunions parti-

jères. On ne doit pas s'imaginer que tous

citoyens mangeassent tous ïes jours à ces

les républicaines , et même qu'ils ne vé-

sent pas habituellement avec leurs famil-

. Nous trouverons assez de torts réels à

îurgue, sans y ajouter ceux que ses admi-

eurs ont voulu lui donner. Une monnaie

• fer d'un poids incommode était seule en

Bge dans l'intérieur de l'Etat. Mais, du

liips de Lycurgue, celui de la monnaie d'ur-

gent était à peine coanu dans la Grè© A-insi on doit moins attribuer l'exclusion di rable de cette monnaie aux vues politiquij de Lycurgue qu'à la superstition <|ui attacllies longtemps les citoyens à la lettre de ses Icl'ai. ou à la crainte que l'amour du butin, porf à l'excès, ne nuisît même au succès des bi gandages honorés du nom de guerre. 1

Les lois de Lycurgue accordèrent aux femm|)ii p quelques droits qui les rapprochaient un ptlkFii de l'égalité naturelle; il voulait qu'elles ftir sent dit^nes d'inspirer à leurs époux, à lenl frères, à leurs fils l'amour de la patrie et llner vertus guerrières. Des exercices publics, pï i ce( près à fortifier le corps, des danses accomp jm gnées de chansons patriotiques, formate fe presque toute l'éducation des deux sexes. l'soDf^ jeunes gens tiraient le reste de leur instrt itôod tien des conversations que les vieillai is éj, avaient entre eux dans les édifices destinés» re, ^) repas communs, dans les places, dans les p able menades. Lycurgue avait senti qu'en rend* pajj les femmes plus agiles, plus robustes, il fi iidao merait une race d'hommes plus saine et pî iimç vigoureuse. Bcoijp

Dans ces jeux publics, les filles paraissak; tdoot, ou nues, ou vêtues de manière à exciter pefere m être des désirs plus vifs encore. L'intenti ^^ ^ de diminuer l'attrait de la volupté par Ta oate;, de l'habitude, ne serait ni moins entené ]^^^ ni conforme au reste de ses vues. On | me, , plus raisonnablement lui en supposer une»! ^^[^ solument opposée. Il voulait prévenir itspg combattre, par ce spectacle, une habili ji^^j.

li, trop enracinée chez les Grecs, était en- )re favorisée par les exercices gymnastiques ï les hommes paraissaient nus.

[D'ailleurs, puisqu'il voulait que la race la-

idémonienne se perfectionnât, et pour la ille et pour la force, il devait vouloir que r hommes n© se décidassent point dans? )<?]]r ioix par les setiis agréments ae la figure. ' a vie de famille était pour les Lacédémonsun délassement, une jouissance, et non habitude qui pût les engourdir ou les Brver. Mais il ne faut pas prendre à la letcette exagération oratoire , qu'ils ne raient leurs femmes qu'à la dérobée. On tend que, lorsqu'ils étaient d'une constiion faible, ils engageaient leurs lemmics à r donner des enfants de pères d'une taille s élevée, plus svelte, d'une plus belle fie, d'une conformation plus robuste. Il est isible qu'il y en ait eu des exemples dans pays où l'on mettait son plus grand or- 11 dans la gloire militaire de ses enfants, une époque où cette gloire dépendait ucoup des qualités physiques; mais on t douter que ce fût une coutume générale, ore moins une institution publique, et que une loi.

outes ces institutions n'avaient pour but

perfectionnement physique ou moral des

imes, ni leur égalité, mais seulement la

re. Les supplices auxquels on livrait les

nts pour exercer leur patience, l'habitud*^

n leur faisait prendre de dérober avec

iîsge, robéissance à laquelle on les exer-

çait, annoncent assez cette intention. On ne cultivait à Sparte ni les sciences, ni la philosophie, ni \es lettres. On y dédaignait la peinture et la sculpture, comme des occupations indignes d'un être formé sans doute par la na ture pour égorger ses semblables. On tolérai cependant la poésie et la musique, quand elle avaient pour effet d'exciter la fureur mar tiale. Le Lacédémonien ne devait connaîtr ni les arts mécaniques, ni le commerce. De Ilotes , soumis à tous les travaux , à tous le outrages, cultivaient ses terres; il avait pou subsister, ou celle qui lui était échue, ou u: patrimoine; et, au défaut de ces ressources le produit de ses vols à la guerre. Avaittrop d'esclaves , il les égorgeait ; sa barbari en avait-elle trop diminué le nombre, il e volait

Les enfants qui naissaient faibles et diffoi mes étaient impito.yablement massacrés. ( n'était pas cette pitié cruelle de certains pei pies sauvages qui ôtent la vie à des êtres poi^, lesquels ils croient qu'elle ne serait pli ?'^?^^ qu'une longue souffrance ; ce n'était PfEf comme à la Chine, où l'humiliation et la ig sère ont étoufïé la nature : c'était uniquemCH parce que ces enfants ne promettaient pas (! pouvoir un jour égorger d'autres hommes.

De telles institutions semblent faites poi former, non un peuple d'hommes, mais UJ troupes de brigands, sachant exercer entre eii,;, la justice, pour la violer sans remords l'égard du reste de l'humanité. Etait-ce do; un ami de l'égalité que le législateur quico

Iviei

en'a dans sa famille un pouvoir héréditaire ssez grand pour que, peu de temps après ui, on fût obligé de le diminuer; qui étailit des distinctions avilissantes entre les halitants de Sparte et ceux du territoire ; qui esserra tous les pouvoirs dans une aristocraie peu nombreuse? Le peuple formé par lui 'en fut-il pas constamment le protecteur ans le reste de la Grèce? Toutes les vertus, ui tiennent à Thumanité , à la justice natu- 3lle, furent bannies de Sparte. Leur histoire 5t féconde en traits de grandeur d'àme, de énérosité altière, de dévouement pour la paie; elle n'offre pas un seul individu sur la 'e duquel un ami des hommes puisse arrêter i pensée avec quelque douceur. Si l'on ap- 3ll8 vertu le sacrifice de soi-même à l'opiion de son pays, aux principes de la société i le sort nous a fait naître, elles furent )mmunes à Sparte, elles y furent portées ^squ'à Théroïsme. Mais on doit reprocher à urs institutions d'avoir corrompu cet hé- (ïsme même, d'en avoir fait un instrument injustice et de barbarie, d'avoir souillé la jrtu en plaçant à côté d'elle, dans les mêmes nés, le mépris des droits, du bonheur et de vie des hommes.

On prétend que Lycurgue, ayant fait jurer IX Spartiates d'obéir à ses lois jusqu'à son tour, s'imposa un exil volontaire, pour que ur sermenr les obligeât à une obéissance ernelle. Cet attachement scrupuleux à la ttre de serments, même surpris à l'aide d'une uivoque, est dans les mœurs grecques;

lIO!

mais le moyen qu'on prête ù Lycurgne, et qi ressemble beaucoup aux expédients des ca suistes de Pascal, est plus digne d'un prê<i que d'un 'législateur.

Je nt louerai point Lycurgue d*avoir np fusé d'obtenir le trône par un crime atroc€ le temps où l'on pouvait entendre dire qrp' tout est permis pour se faire roi n'existe hei reusement plus, et nous avons appris à voi ces crimes de l'ambition dans toute leur ba.* sesse. Le peuple lui remit le sort d'un citoyef^" qui, dans une sédition, l'avait grièvemei blessé, et il pardonna. Cela prouve que" mœurs grecques s'étaient déjà élevées à générosité inconnus dans les temps héroïq et que le peuple était capable de prévoi: de sentir caile du législateur.

Il eut le malheur de ne connaître d'occupî tion digne d'un homme que la guerre ; c bonheur que dans la domination, et le peup qu'il forma, étranger à tout ce qui a fait di Grecs les bienfaiteurs du genre humain, sera confondu avec cette foule de nations qui ci passé sur la terre sans y laisser aucune trac s'il n'eût partagé avec Athènes l'honneur d' voir préservé l'Europe de la domination dt Perses, et la raison du joug des superstitioi orientales.

Cent vingt-quatre ans après l'établisseme des lois de Lycurgue, Théopomp3 crut néce saire de donner des bornes à la puissance e cessive qu'elles laissaient aux rois héréditaire Mais ce ne fut pas en détruisant une hérédit que le nom d'Hercule rendait presque sacré»

! ne fut point en rappelant le peuple à îxercice d'une partie de ses droits : ce fut, i contraire, en plaçant auprès des rois une itorité rivale, redoutable pour eux, tyranque à l'égard des citoyens. Dans les cités ■ecques, l'autorité d'un sénat ou celle des semblées, soit du peuple entier, soit de lelques-unes de ses portions, partageait LUtorité des premiers magistrats et dominait j* eux. Mais c'est ici le oremier exemple innu ae cet equiiiore aes pouvoirs, devenu :puis un siècle le système, ou plutôt la clii- 3re des politiques qui ont prétendu à la reptation d'habileté; à Lacédémoiie comme leurs, s'il a empêché un des pouvoirs d'urper une autorité absolue, c'est aux dépens

la liberté du peuple, sur qui ses pouvoirs sent à la fois, et qui porte doublement le ids de tout ce qu'on ajoute à chacun d'eux, ur assurer leur équilibre, ^ycurgue avait puisé une partie de ses lois is celles de la Crète ; on les y regardait mme l'ouvrage de ses rois, chassés peu de nps après la guerre de Troie. Elles n'avaient n. en effet, qui annonçât ce respect pour idépendance des individus, ces soins pour irs intérêts ou leur bonheur, caractère na- •el des lois qu'un peuple libre s'impose voitairement à lui-même. Il paraît que plus Dprochés de l'Egypte, ayant avec la Phéîie une communication plus intime, les Hois ont puisé leur législation dans ces cléments auxquels les collèges de prêtres,

castes privilégiées s'étaient soumis chez ;

KC

quelques peuples orientaux. On y voit h mêmw dessein d'enchaîner, d'éteindre dan' les hommes les sentiments naturels, pour ni leur laisser d'autre passion que l'orgueil e le fanatisme de corporation.

De telles lois étaient propres à produinfi d'excellents soldats pour un monarque des cendu des dieux, comme, après la destructioi le de la royauté, elles formèrent d'intrépide défenseurs pour l'aristocratie qui la remplaça. Cet esprit militaire maintint longtemp: l'indépendance de la Crète ; mais on n'y con nut ni la vraie liberté, ni la paix, sans cessi troublée par des guerres qui s'élevaient entP ces villes érigées e;i républiques séparées Elle vendait également des soldats et aux na lions libres de la Grèce et aux rois de l'Asie Une partie des habitants étaient soumis à uD' ilotie moins dure, à la vérité, que celle ^li ]( Sparte , tandis que le reste de la natiql' ictio asservie, cachée dans des rochers impénlpti trables, défendait son indépendance. Le brî gandage au dedans; au dehors, le commercifc du sang des hommes furent les glorieux effet de ces institutions si vantées.

Dracon, philosophe et poë'e, fut lepremie législateur des Athéniens. On a dit que se lois auraient dû être écrites avec du san^ Dans ce même code, où, pour inspirer l'hor reur du meurtre, il le punissait même dan les animaux , où les choses inanimées qui e avaient été la cause étaient soumises h un s; mulacre de supplice, l'humanité était violi par la punitiou même des meurtres involon ^\j^

ceti-

criii

éaîres, par celle des actions qui annonçaient des dispositions cruelles. La peine de mort y était prodiguée. Mais Thomme pourrait-îi apprendre à respecter le sang de ses semblables quand les lois ne savent pas l'épargner? et ce sentiment d'humanité qui nous éloigne de toute action violente ou cruelle n'est-il pas un appui naturel de la justice, sans lequel, vainement aidée par la terreur, elle demeure impuissante contre la férocité de l'intérêt ou le délire de la vengeance?

On reprochait à Dracon l'excessive dureté

de son code pénal : « Ce ne sont pas les ac-

jtions que j'ai voulu punir, répondit-il, mais

a désobéissance à la loi qui les proscrit ; et

ette désobéissance est toujours également

îriminelle. » Ainsi , Ton ignorait alors que

a loi n'a point le droit de défendre une

iction , mais de marquer parmi les actes

ontraires à la justice , ceux qui doivent être

éprimés par la crainte des supplices. On

gnorait également que la justice de la pu-

lition ne dérive point seulement de la légi-

imité de l'autorité de la loi, mais de la né-

essité de l'infliger; et que, même pour les

lus grands crimes, toute punition serait in-

uste si elle n'était évidemment un moyen

e les prévenir, qu'aucun autre ne peutrem-

lacer. On ignorait enfin que l'intensité de

1 peine ne doit pas se mesurer sur la gra-

ité morale du délit, mais sur le rapport qu'il

st nécessaire d'établir entre la crainte de la

unition et les motifs qui inspirent le crime;

t sur celui qui existe, entre le tort produit

par Taction, et le mal que la peine fait éprouver au coupable. Mais ces principes, enfin connus de nos jours, ne font pas encore partie de l'opinion commune; nous retrouverons ceux du législateur d'Athènes, avec quelques adoucissements, il est vrai, soit dans la politique, soit dans la morale de plusieurs sectes de philosophes, soit surtout dans la pratique de presque tous les peuples.

Les Athéniens que leur sensibilité portait à l'indulgence, et chez qui un long repentir suivait les emportements où leur caractère passionné les entraînait, les Athéniens ne purent supporter que trente ans ces lois qui, favorables à l'aristocratie des riches dans la distribution des pouvoirs, la cimentaient par leur dureté. Ils sentaient ce que l'expérience a confirmé, ce que la théorie de la science, sociale a démontré depuis, que la sévérj^éli des lois ne sert qu'à maintenir l'apparence de ' la liberté avec la réalité de l'esclavage; tandis que des lois douces sont seules compatibles.^ avec la véritable liberté, avec celle qui étend' également ses bienfaits sur un peuple entier. Il y avait cinq cents ans qu'Athènes n'avait plus de rois héréditaires; un archonte perpétuel qui, sans hérédité comme sans couronne, ressemblait beaucoup trop encore à un roi, avait été remplacé depuis 160 ans par un archonte élu pour dix ans, et depuis 90 ans ceux-ci avaient fait place à un archonte annuel, lorsque le sage Solon fut appelé par ses compatriotes à leur donner des lois plus douces et plus égales.

Son code renfermait le système entier de la législation, et même des institutions publiques. C'est là que 145 ans après, les décemvirs puisèrent les principes des lois qu'ils présentèrent aux Romains, et qui ont été l'origine de leur jurisprudence. Ainsi la science judiciaire, telle qu'elle existe aujourd'hui parmi nous, .^es principes, ses formes, ses préjugés même, remontent jusqu'à Solon, eniviron 2800 ans avant notre ère.

I Les nouvelles lois ne pouvaient être laites Ique par l'assemblée générale du peuple, où ous les citoyens avaient un droit de suffrage al, comme dans toutes les républiques: recques. Ce titre était héréditaire; mais un abitant ou un étranger ne pouvait l'obtenir ue de la volonté des citoyens.

Pour apprécier cette exclusion, il faut observer que, dans les petits États, l'admission :rop facile des étrangers serait rarement sans iangers; que, dans la Grèce, ces étrangers îonservaient presque tous et des droits dans eur patrie, et le projet de se rapprocher des ieux où leurs ancêtres avaient vécu; que )resque tous ceux qui étaient nés dans la cité nême y conservaient cependant des intérêts, •les relations avec celle dont leurs familles îtaient originaires, et avaient souvent des iaisons avec les factions qui Tagitaient; qu'enin ils faisaient une partie très peu considéra- )le de la population, La prudence exigeait lonc cette sévérité, qui ne blessait ni la saine )olitique, ni la justice, puisque les exclusions, l'étant ni absolues ni nombreuses, étaient

fondées sur des motifs évidents d'utilité générale. Mais cette même sévérité devint et une injustice, et une des causesde la destruction d'Athènes, lorsque Taccroissemeni du nombre des étrangers partagea ses habitants en deux peuples, l'un sujet et l'autre souverain. Les lois, les actes généraux d'administration étaient formés dans un sénat nombreux, qui seul avait droit de les présenter à l'acceptation du peuple.

Anacharsis trouvait que c'était donner aux sages la peine de délibérer, et aux insensés le droit déjuger : mais il oubliait apparemment que ces insensés décidaient de leurs propres intérêts, et que ces sages discutaient ceux d'autrui. D'ailleurs ces insensés, incapables de concourir à la formation d'une loi, de juger même de la bonté du système et des dispositions qu'elle présentait, pouvaient avoir la capacité comme ils avaient le droit de prononcer si elle ne renfermait rien qui blessât à leur égard la justice, qui violât leur liberté, qui compromît leur bien-être. Anacharsi^ aurait-il eu l'orgueil de croire que l'espèce humaine avait été formée pour se soumettra en aveugle à ceux qui mériteraient ou usurperaient le nom de sages?

Malheureusement Solon, quoique ennem du parti des riches, n'eut pas le courage d'ap peler dans ce sénat la dernière classe des Ck toyens, formée des individus sans fortunf Cette exclusion, toujours contraire au drcfil naturel, peut ne pas être dangereuse pour " tranquillité publique dans un grand pays,

le peuple est dispersé; elle le devient nécessairement s'il est réuni dans une seule ville ou dans un petit territoire ; si la portion du peuple que cette exclusion a frappée n'a pas une'grand einfluence dans les élection?, et si ces élections ne sont pas assez fréquentes, il est à craindre que, lassée d'avoir tant de maîtres, elle se jette dans les bras d'un tyran.

Solon s'exila comme Lycurgue, après avoir fait accepter ses lois, et, plus sage que le législateur de Sparte, il se contenta de demander aux Athéniens le serment de les observer pendant cent ans. Mais trente-quatre ans après, Pisistrate, un flatteur du peuple, obtint de lui la permission d'avoir une garde pour se soustraire aux violences des riches, et fonda une tyrannie de cinquante et un ans, dont les premières et les dernières époques furent orageuses, mais qui compta trente- six années d'une possession tranquille. Cette tyrannie survécut à la mort violente du premier de ses fils, et ne finit que par l'expulsion du dernier. Cependant les tyrans ne détruisirent qu'une partie de la constitution de Solon, et respectèrent le reste de ses lois.

La personne du débiteur y était mise à l'abri des poursuites des créanciers, loi humaine et juste, que nous venons de renouveler au bout de vingt-trois siècles.

La loi déc. niait un éloge solennel aux citoyens morts pour la patrie. Leur5 femmes étaient nourries, leurs enfants élevés, armés iux dépens de la répubîiciue.

L'infamie était prononcée contre ceux qui

dissipaient leur patrimoine, refusaient de prendre les armes pour la patrie, ou négligeaient de nourrir leurs parents. On ignorait alors que l'opinion ne doit avoir qu'un seul maître, la raison; et que déclarer une action infâme par la loi, c'est ordonner pe la croire telle; c'est une absurdité si le législateur est d'accord avec l'opinion générale; absurdité et tyrannie s'il s'en écarte.

Cette infamie s'étendait à ceux qui ne prenaient aucun parti dans les discordes civiles. Solon voulait flétrir, sans doute, ceux qui, dans ces dissensions, préfèrent leur repos et leur sûreté à l'intérêt de la patrie. Mais les admirateurs de cette loi la citent comme s'il avait voulu obliger les citoyens à choisir entre deux partis opposés, lors même qu'ils les trouvaient également insensés ou dangereux; lors môme que les hommes éclairés et de bonne foi pourraient, en les dédaignant, en les combattant tous, les réduire à une égale nullité ; et dans ce sens, malgré la finesse des observations de Montesquieu, une telle loi n'ordonnerait qu'une hypocrisie politique dangereuse pour la liberté,

L'aréopage veillait sur l'industrie, se faisait rendre compte des moyens de subsister de chaque citoyen; empêchait qu'aucun d'eux ne restât oisif; loi qu'il faut pardonner à l'ignorance de ces temps reculés, que la petitesse d'un Etat exuuse bien faiblement, et dont l'imitation serait le comble de la stupidité dans un grand pays ou dans un siècle éclairé.

Nous trouverons souvent de ces prétendues

lois morales qui tantôt cachent un moyen donné au fort d'opprimer le faible , tantôt confèrent à quelques hommes une autorité arbitraire; tantôt affermissent et conservent une puissance usurpée; mais on ignorait que lautorité légitime de la loi ne s'étend pas au delà de ce qui blesse le droit d'autrui, de ce qui rompt les conditions essentielles du pacte social, et l'hypocrisie politique profitait de cette ignorance.

On reproche à Solon de n'avoir puni que dans les esclai'es ce reste de mœurs grossières qui s'était perpétué dans la Grèce. Mais peut-on l'accuser de n'avoir point placé au nombre des crimes ce qui n'est qu'un vice honteux? En punissant seulement l'esclave coupable d'avoir corrompu les enfants des citoyens, Solon fit sans doute une loi injuste, puisqu'elle blessait l'égalité; mais des lois inégales, et dès lors contraires à l'équité naturelle, sont une suite nécessaire de l'existence même de la servitude.

Il nous reste de Zaleucus le préambule de ses lois, monument plus précieux pour l'histoire de la philosophie que pour celle de la politique. La constitution qu'il établit était populaire, comme en général toutes celles qui furent l'ouvrage des Pythagoriciens. On fait réloge de la sagesse, de la douceur de ses lois. Elles conduisaient les hommes par l'honneur plus que par la crainte. Cependant il punissait l'adultère par la perte de la vue. Il eût été plus humain et plus juste de prévenir ce qui, dans cette action, peut être un véri-

table crime, en donnant plus de liberté pour la dissolution des mariages. Du moins n'eut-il pas l'absurde injustice de ne punir qu'un sexe d'une /aute que l'autre a partagée nécessairement. On rapporte que son fils s'en étant rendu coupable, Zaleucus se présenta dans la place publique, après s'être privé d'un œil, méritant par son sacrifice qu'on lui pardonnât d'éluder la loi ; mais on n'ajoute pas qu'après en avoir senti la dureté, il en ait demandé la révocation.

On prétend que ses lois prononçaient la peine de mort contre celui qui proposerait d'y faire un changement, si ce changement n'était pas adopté; une telle disposition annoncerait plus d'orgueil que de respect pour les droits des hommes et de confiance dans les progrès de la raison. Mais quand ce fait serait un de ces contes philosophiques dont les Grecs ont rempli l'histoire de ces temps reculés, il n'en prouve pas moins l'idée que l'on avait alors de l'utilité de porter jusqu'à la superstition le respect des lois anciennes.

Charondas, philosophe de la même école, donna des lois aux habitants de Thurium; il voulait que les citoyens cultivassent leur raison, que l'étude de la philosophie et des sciences, le goût des lettres^ en répandant généralement les lumières, devinssent la sauvegarde d'^ la liberté. Il excluait de^ places ceux, qui, ayant des enfants d'un premier mariage eo contractaient un second, ne croyant pas les vertus publiques compatibles avec l'absence des vertus de famille, et qu'on pût aimer sa patrie

quand on n'aimait pas ses enfants. Mais il oubliait que le droit du peuple à nommer ses agents, ne peut légitimement être limité par des considérations morales, et que c'est à lui seul déjuger ceux qui méritent sa confiance. Les calomniateurs étaient exposés en public, coiffés d'une couronne infamante, punition d'autant mieux choisie pour un crime presque toujours difficile à prouver, qu'elle cesse d'exister si l'opinion publique ne ratifie pas le jugement. Ceux qui avaient fui dans le combat, ceux qui avaient abandonné l'armée, étaient exposés trois jours en habit de femme. Mais pourquoi cette insulte à un sexe qui a souvent donné aux hommes des leçons de tous les genres de courage, qui sait comme eux mépriser la mort, et mieux qu'eux supporter la douleur? Pourquoi favoriser cette fausse idée d'une autre supériorité que celle de la force, idée destructive des sentiments de la nature et funeste aux vertus domestiques?

On dit que Charondas avait défendu, sous peine de mort, de paraître en armes dans l'assemblée du peuple. Au retour d'une expédition guerrière, il apprend que des mouvements tumultueux agitent le peuple réuni dans la place publique, il y vole pour les apaiser, sans avoir quitté ses armes. On lui reproche de violer ses propres lois : Non, répondit-il, je les exécute sur moi-même, et il se perce de son épée.

Si l on rapproche ce fait ou cet apologue de celui qu'on rapporte de Zaleucus et de la mort de Dracon, étouffé, dit-on, sous le poids

des bonnets et des habits, que, suivant un usage bizarre le peuple jetait sur lui pour lui faire honneur, on verra qu'un exil honorable, tel que Lycurgue et Solon se l'imposèrent volontairement, était le seul asile d'un homme que Tautorité dangereuse attachée au titre de législateur avait trop exposé à la jalousie des ambitieux, à l'admiration, mais à l'inquiète surveillance des amis de la liberté.

Les Grecs étaient alors dans Theureuse position d'un peuple qui, s'élançant hors de la nuit des premiers âges, rend un hommage pur aux lumières naissantes, et regarde comme un bienfaiteur celui qui en fait briller à ses yeux quelques faibles rayons. Ils se trouvaient entre l'ignorance naïve et franche du sauvage qui dédaigne d'apprendre à voir, parce qu'il n'a pas l'idée de l'utilité de ce nouveau sens, ec cette hypocrisie de l'orgueil qui craint ^qu'une lumière trop vive n'éclaire sa nullité ou ses projets, qui ne veut pas que les hommes s'instruisent, parce qu'ils apprendraient à la juger, et qui leur conseille l'ignorance, afin qu'ils se laissent conduire ou tromper par elle. Ce sentiment n'existait encore qu'à Sparte : ailleurs, le philosophe qui apportait des vérités ou même des opinions nouvelles, était sûr d'obtenir le respect, sans presque exciter d'envie ; non que cette passion honteuse fût étrangère au cœur des Grecs : Hésiode l'avait peinte avec une énerg'que sim- 4 plicité. Le poêle, dit-il, est jaloux du poète, et le musicien du musicien. Mais l'homme sentait plus fortement le besoin d'avoir des

lumières, que l'humiliation de les recevoir, et ce besoin ne permettait pas de se livrer à cette haine vague d«^. tout ce qui s'élève, à cette fureur d'écarter, de rabaisser, d'anéantir tout ce qui existe au-dessus de son niveau, pour se dérober au sentiment de sa propre infériorité. Mais lorsque ce besoin se fait sentir moins impérieusement, lorsque la médiocrité orgueilleuse a pu concevoir l'espérance de trouver des dupes, c'est alors que ce vil sentiment, devenu commun à toutes les âmes étroites et dures, peut être regardé comme un des fléaux les plu 5 dangereux pour les progrès de la raison.

Les premiers philosophes grecs allèrent chercher des lumières en Egypte, dans la Chaldée, jusque dans les Indes ; car la doctrine secrète des prêtres de ces centrées était regardée comme renfermant toute la sagesse humaine. Des vérités de la géométrie élémentaire, des notions astronomiques, et quelques idées de cosmogonie furent tout ce qu'ils en rapportèrent. Ainsi les mêmes questions que, malgré le secours de nos méthodes de calcul, de leurs applications, malgré nos progrès, soit dans la connaissance des phénomènes ou de leurs lois, soit dans l'art de faire des expériences, nous n'oserions attaquer aujourd'hui furent les premiers essais de la philosophie naissante. Elle épuisait ses efforts à chercher le principe général qui avait présidé à l'ordre de l'univers, et qui le conservait, sans connaître ni la loi d'aucun phénomène, ni aucune des lois de la mécani(iue.

Thaïes. Anaximène, Heraclite, attribuèrent tout à un pricipe matériel, mais actif par sa nature, qui, se combinant avec la matière inerte, formait les différents corps, était la cause première de tous leurs mouvements, de tous les phénomènes de la nature. Thaïes trouvait ce principe dans l'eau, Anaximène dans Tair, Heraclite dans le feu ; mais il est vraisemblable qu'ils entendaient moins ces substances telles qu'elles se présentent à nos yeux, qu'un principe élémentaire qui dominait dans leur composition, et pour qui elles n'étaient qu'un moyen d'action.

Anaxagôre croyait chaque substance composée d'éléments semblables, et animés d'une force qui tendait à les rapprocher et à les unir.

Démocrite supposait un nombre infini d'éléments d'une même nature, mais différents par leur figure, leur grosseur et leur position, par la quantité et la direction du mouvement quïls avaient reçu au moment de leur existence, au premier instant de l'univers. Ces éléments indivisibles portèrent le nom d'atomes, qui indique cette qualité. On doit supposer encore qu'à la force qui tendait à réunir les éléments semblables d'une même substance, Anaxagôre en joignait une autre qui tendait à réunir entre eux ceux des diverses substances : autrement ce système n'eût expliqué que la formation des corps homogènes, et non les changements dans leurs combinaisons.

Démocrite, à qui les lois du mouvement étaient inconnues, supposait qu'un atome dont

la rencontre d'un autre atome avait arrêté le mouvement, le reprenait de nouveau lorsqu'une combinaison nouvelle l'avait débarrassé de cet obstacle ; ou bien qu'un éternel courant d'atomes toujours nouveaux contenait ce mouvement.

Pythagore attribuait la forrfiation, l'ordre de l'univers à des combinaisons de nombres, c'est-à-dire à des lois mathématiques susceptibles d'être rigoureusement calculées; car il était impossible d'exprimer alors autrement cette dernière idée.

Au milieu de ces chimères philosophiques, quelques idées heureuses montrent le génie faisant quelques efforts pour sortir du chaos où les sciences étaient plongées, er devinant ce qu'il ne pouvait découvrir encore.

On trouve dans les Homœomeries d'Anaxagore la première idée de ces combinaisons élémentaires, premiers principes de tous les corps ; de ces attractions entre les éléments qui, suivant les lois encore inconnues, ou déterminent la nature de ces combinaisons, ou impriment des formes régulières et constantes aux corps que la réunion de ces éléments doit produire. Dans les atomes de Démocrite, on reconnaît cette physique corpusculaire à laquelle Descartes donna tant d'éclat; qui, dans le siècle dernier, entraîna tous les esprits; qui alors même était encore prématurée ; vers laquelle nos recherches nous ramènent sans cesse, parce qu'elle est le dernier but que nous puissions atteindre dans la conuaissance de la nature.

Enfin le principe de Pythagore nous présente les premiers traits de cette philosophie plus vraie qui ne s'appuie que sur l'expérience et le calcul , qui veut connaître les lois suivant lesquelles une cause exerce son Action avant de chercher à en pénétrer la nature, et qui, sans vouloir imA^ineF ce qu'elle ne peu^ encore connaïti^e, sait îs"&rl"ètt^ oa les instruments qu'elle emploie cessent de pouvoir atteindre.

Cette philosophie ne proscrit pas la physique corpusculaire : elle apprend à distinguer quand il est utile ou dangereux de l'employer; elle en dirige l'application, elle force l'imagination de s'arrêter au moment où le calcul cesse de pouvoir en suivre la marche trop rapide. Mais cette idée de Pythagore était trop supérieure à son siècle pour en être même entendue ; on confondit cette vue générale avec ses recherches sur les propriétés des nombres, et les applications ingénieuses qu'il en avait faites à la musique. On crut qu'il attribuait à ces propriétés, à ces combinaisons numériques, une vertu réelle ; et l'idée la plus grande, la plus vraie où l'esprit humain ait encore pu s'élever, devint la source des rêveries les plus absurdes, de la plus honteus€ charlatanerie.

Il paraît que ni Thaïes, ni Pythagore n'établirent de système sur la nature de la cause première ; du moins les disciples de chacun d'eux se partagèrent-ils en deux classes : le? uns, comme Anaxagore, Zaleucus, Timée, supposèrent une âme du monde, une intelli-

gence unique, qui était à l'univers ce que la nôtre est au corps humain. Les autres, comme Anaximène, Ocellus, Lucanus, ne voyaient rien au delà du système général des êtres qu'ils regardaient comme un tout unique, immense, éternel, dont tous les phénomènes n'étaient que les modifications successives ou simultanées.

Et c'est entre ces mêmes hypothèses toujours vagues, variées de mille manières, quant aux expressions, mais toujours les mêmes quant au fond des idées, que s'agite encore la portion du genre humain qui se plaît à s'occuper de ces questions inextricables.

Nous n'avons des philosophes de cette époque qufe deux ouvrages, l'un d'Ocellus Lucanus, l'autre de Timée de Locres. On y remr.rque cette philosophie de mots, qui, s'étant perpétuée jusqu'au temps de Descartes peadant près de vingt-deux siècles, ayant passé des Grecs aux Romains, des chrétiens aux Arabes, des Arabes aux Occidentaux, reparaîtra plus d'une fois dans cet ouvrage.

Le livre d'Ocellus Lucanus se borne presque à un seul raisonnement. Rien n'existe que le tout, car s'il existait quelque chose qui n'en fît point partie, le tout ne serait plus le tout, ce qui en d'autres mots se réduit à cette définition : j'appelle Pan tout ce qui existe.

Ces philosophes, raisonnant ainsi sur des idées formées, ne pouvaient parvenir qu'à de vaines et inutiles combinaisons, ou à des erreurs, lorsqu'il leur arrivait de donner quelque

— idb —

réalité à ces idées, soit en supposant l'existeiice d'objets correspondant à ces produits de leur imagination, soit en exprimant par un même mot, et ces idées arbitraires, et d'autres idées applicables aux objets ou aux faits delà nature.

Nous voyons naître à la même époque l'art 4u raisonnement, c'est-à-dire, celui de sou- ■ïiiettre à une forme, à une marche régulière les opérations par lesquelles notre intelligence trouve ou saisit les preuves d'une vérité, les procédés qui lui font saisir ou reconnaître l'espèce d'identité de deux combinaisons différentes d'idées.

Mais on abusa de ces premiers succès. La finesse d'analyse qu'ils supposent dégénéra bientôt en une vaine subtilité. On s'occupa de recherches puériles sur l'instrument que l'art avait créé, au lieu de l'appliquer à d'utiles recherches. On plaça la gloire dans l'adresse à l'employer, sans songer si l'on servait la vérité ou l'erreur, si on avait un but important ou fuiile ; et tandis qu'un petit nombre de sages méditaient en secret dans le sanctuaire de la philosophie, un essaim de bruyants sophistes en infectait ûéjt tous les portiques.

La géométrie et l'astronomie commencèrent alors à faire des progrès en Grèce. Thaïes passa pour y avoir démontré le premier que h s côtés homologues des triangles semblables sont proportionnels entre eux.

Anaximandre connut la rondeur de la terre; montra que les ditférences du mouve-

ment diurne apparent du soleil dans les diverses saisons ont pour cause l'obliquité du plan de l'équateur sur celui de l'orbite qu'il paraît parcourir dans l'espace d'une année. Il enseigna que la lumière de la lune est celle du soleil réfléchie par cette planète; il fit voir que cette hypothèse en explique les phases avec une exactitude qui en prouve la réalité. Enfin il construisit un gnomon : on lui attribue aussi les premières cartes géographiques, et le mo3'en de rendre plus facile l'idée du mouvement apparent des corps célestes en formant un assemblage de cercles solides, qui représentent l'intersection des plans dans lesquels ces mouvements s'exécutent, avec la voûte céleste à laquelle notre œil attache tous les astres. Cet instrument, employé encore aujourd'hui pour ces explications, est connu sous le nom de sphère armiliaire. Son disciple Anaximène construisit, dit-on, le pî'emier un cadran solaire qui ui mérita l'admiration même des Lacédémoniens. Anaximandre et Anaxagore partaient l'honneur d'avoir étonné les Grecs, en eur apprenant que le soleil est une masse enflammée, dont la grandeur supasse infiniment celle dont nos sens nous donnent l'idée. S'il est vrai que le premier ait comparé cette grandeur à celle de la terre, et le dernier [postéi'ieur de près d'un siècle) à celle du Péloponèse seulement, il est clair (|ue ni l'un ni l'autre n'avaient l'idée des méthodes qui peuvent servir à déterminer cet élément, et qu'ils ignoraient, soit le moyen de connaître

4 VLO — l«>o —

ia distance du soleil à la terre, soit la loi suivant laquelle les diamètres apparents des objets décroissent à mesure que leur éloignement augmente. Mais on ne doit pas s'en étonner; car la distance du soleil ne peut être connue avec exactitude que par la comparaison d'observations faites à des points de la terre très éloignés entr'eux ; et les décroissements de la grandeur apparente des objet si on s'en rapporte au simple témoignage ( la vue, ne suivent pas une loi régulière dan les distances où s'exerce ordinairement notr organe (1).

Pythagore est le premier qui ait expliqué I toute la marche des corps célestes en supposant le soleil im.mobile au centre de notre système; ainsi la terre est animée d'un double mouvement, l'un diurne, sur un axe sensiblement fixe; l'autre annuel, dans une orbite qui a pour centre le soleil, autour duquel se meuvent également les autres planètes,

ter-

fl) Un homme vu de dix pieds ne nous paraît cerlainement pas deux fois plus gi'and qu'un nomme d' ^ même taille vu à vingt pieds. Le jugement quc nous portons sur la grandeur d'un objet d'après l'expérience se mêle à l'effet immédiat de la sensation, çi s'y mêle d'autant plus, que la distance nous perme mieux d'en distinguer la nature, d'en connaître l'eloi gnement, sans un jugement refléchi. Caries jugement, dont nous n'avons pas une conscience distincte son .'es seuls qui se mêlent avec nos sensations; or. celui ci ne se ;onfond avec celles de la vue qu'après quel-

Sues années de vie. Je me souviens distmctemeni 'avoir vu très rapetisses de grands anim.aux à un-: distance où je les verrais aujourd'hui de la même tail' qu à la uislaace >a plus rapprochée.

tandis que la lune emportée avec ;la terra dans un mouvement commun, parcourt une autre orbite autour d'elle.

Mais ce système si simple contrariait trop le témoignage immédiat des sens. En vain l'observation réalisait sur la terre la théorie du mouvement apparent; en vain pouvait-on montrer et les rivages paraissant fuir par un mouvement en sens contraire, Tliomme immobile dans le bateau qui les parcourt, et les astres eux-mêmes, emportés dans cette course rapide. En vain faisait-on remarquer que, par un jugement involontaire, nous attribuons à la lune le mouvement du nuage à travers le-" quel ses rayons viennent frapper nos yeux , en vain voyait- on tous les objets reste à leur place, et le matelot exécuter touî ses mouvements sur un vaisseau voguant dans un temps calme, comme si ce vaisseau était immobile; et prouvait-on par là que la mobilité de la terre ne devait pas influer davantage, ni sur la position relative des objets terrestres, ni sur les mouvements des animaîix qui l'h'abitent.

Le sacrifice du jugement de nos sens et de .nos premières notions était trop entier; les preuves qui devaient nous y forcer étaient trop faibles encore pour que ce système pût même subjuguer les philosophes. L'orgueil d'un homme, celui même d'un peuple était humilié du peu d'importance où la petite portion du globe qu'ils embrassent se trouvait réduite dans le système général du monde, et les prêtres semblaient craindre de voir

leurs dieux eux-mêmes s'anéantir dans rim» mensité de ce nouvel univers.

On vit à diverses époques ce système se renouveler et disparaître ; on finit par l'oublier lorsque l'astronomie se sépara de la philosophie générale. Les astronomes n'en avaient pas besoin pour calculer les phénomènes. En l'admettant même, ils auraient encore été obligés de rapporter à la terre, comme immobile, tous les mouvements apparents des astres. Le moment où l'adoption de ce système deviendrait nécessaire au progrès des sciences était encore éloigné. Ils abandonnèrent des idés qui n'auraient servi qu'à rendre leur science moins populaire, et l'auraient exposée à la haine sacerdotale.

Py thagore trouva cette proposi lion si connue, que, dans un triangle rectangle, le carré du côté opposé à l'angle droit est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. On dit que cette découverte excita dans l'inventeur même un enthousiaste que son importance excuse. Elle ouvrait un nouveau champ à la géométrie, puisqu'elle offrait des rapports entre des carrés, des lignes, tandis que jusqu'alors on ne les avait considérés qu'entre les lignes mêmes.

D'ailleurs, en examinant les conséquences de cette proposition, Py thagore s'aperçut qu'en supposant entre les deux côtés du triangle un rapport exprimé par des nombres entiers, souvent celui du troisième avec les deux premiers n'était pas susceptible de cette expression. Cette reraarau« devait le conduire à l'i-

dée de ces rapports irrationnels qii , réels et connus, ne peuvent cependant être exprimés par des nombres entiers. Tel est le sens dans lequel il disait que cette proposition devait servir à la perfection de l'arithmétique; mot par lequel on entendait alors la science des nombres en général. 11 résultait enfin de cette proposition une application de la géométrie à l'arithmétique, bien précieuse aux yeux du philosophe dont le génie avait entrevu que tout dans la nature est soumis à des lois calculées.

Cette proposition est connue des Chinois et des Indiens .* mais elle est le terme où leur génie mathématique s'est arrêté, tandis qu'elle a ouvert la carrière à celui des Grecs. Pythagore eui: encore l'idée d'appliquer l'arithmétique à la musique, c'est-à-dire d'exprimer par des nombres les distances des tons, et de comparer leurs rapports musicaux avec ceux de la longueur des cordes ou des tuyaux. Il est le premier homme en qui l'histoire des sciences nous montre les caractères incontestables du génie.

Aucun des philosophes dont nous venons de parler n'appartient à la Grèce proprement dite. Tous ont pris naissance dans les coloni'es asiatiques, et Pythagore, né à Samos, préféra de fixer son séjour dans celles de l'Italie. C'est que, les anciennes villes de Grèce étant plus uccupées de leurs démêlés politiques et ayant moins de communications avec les étrangers, les idées transmises par l'édiication y avaient plus de force; tandis que la

is<jms.se i>'uN tableau uistoiuqce, u. 6

curiosité moins active y avait à la fois, et moins d'occasions d'être réveillée, et moins de moyens de se satisfaire.

Si la géométrie et l'astronomie paraissent avoir obtenu à cette époque une préférence générale, les autres sciences n'étaient point absolument négligées. L'invention pratique de la poulie et de la vis ont pu précéder Architas. La fable de cet oiseau automate, qui se soutenait dans les airs, n'est qu'un conte ridicule ; mais ces traditions prouvent que la mécanique fut cultivée par les disciples de Pythagore.

On dit qu'Alcméon, l'un d'eux, chercha le premier à connaître l'organisation des êtres animés par la dissection des quadrupèdes et des oiseaux, parce que la superstition interdisait alors la dissection des cadavres humains. On lui attribue d'avoir écrit le premier sur les phénomènes de la nature. On raconte qu'Hippocrate, envoyé par les imbéciles Abdéritains pour guérir Démocrite qu'ils accusaient de folie, parce qu'il étudiait la nature au lieu de travailler à augmenter sa fortune, le trouva occupé de recherches sur Tanatomie comparée.

Les lumières que les philosophes répandirent alors dans la Grèce furent-elles le fruit de leur génie, ou n'ont-ils fait que rapporter à leur patrie les connaissances qu'ils avaient pui>:ées dans l'Orient? On accuse les historiens grecs d'avoir voulu flatter leur nation en lui attribuant ce qui, depuis un temps immémorial, était connu de peuples plus ancien-

nement civilises : du moins cet orgueil national n'a pas préservé ces mêmes historiens d'un respect superstitieux pour la sagesse antique dont les prêtres de ces peuples se vantaient d'avoir conservé le dépôt, et cette exagération en un sens contraire a dû balancer dans leurs récits les effets de leur partialité.

J'ai dit ailleurs à quoi , d'après les monuments qui nous restent, il paraît juste de réduire cet orgueil national : mais pour déterminer les philosophes grecs à ces courses lointaines et pénibles, il n'était pas nécessaire qu'ils partageassent , sur la science profonde des Orientaux, les préjugés vulgaires, qu'ils se fussent laissé séduire par les récits merveilleux des commerçants et des navigateurs; qu'ils eussent été jaloux d'acquérir cette autorité que donnaient alors ces voyages. Ils y avaient encor» été entraînés par un motif purement scientifique. Ils ne pouvaient se dissimuler que les observations astronomiques ou les recherches physiques faites dans la Grèce même n'avaient été suivies ni pendant assez de temps , ni sur un espace assez étendu pour servir de base, soit à la théorie des mouvements célestes, soit à la connaissance des phénomènes physiques.

N'eussent-ils espéré rapporter de leurs voyages que la méthode d'observer le ciel employée dans ces antiques établissements, que les observation? qu'on y avait recueillies, et les faits extraordinaires dont on y avait conservé le souvenir^ c'en était assez sans doute pour

exciter, pour justifier leur araeur. Jetés sans autre appui que leur génie dans un monde où ils n'apercevaient au delà de quelques générations et d'un étroit horizon que des temps couverts de ténèbres et des terres inconnues, lin faible espoir suffisait pour leur inspirer de grands efforts. — Mais durent-ils réellement à ces voyages les connaissances dont ils ont alors enrichi la Grèce? Il est permis d'en douter jusqu'à présent; si l'on en excepte l'idée du véritable système du monde, exposée par Pythagore, on ne trouve rien qui s'élève audessus des connaissances sacerdotales. Mais est 'il vraisemblable qu'on eût révélé à Pythagore U propriété du triangle rectangle, et qu'on lui eût caché les principes de la numération décimale si préférable à celle des Grecs; qu'on lui eût découvert le vrai système du monde, et caché les méthodes empiriques de calculer les éclipses ? N'est-il pas plus naturel dépenser que les philosophes n'apprirent rien de ces charlatans sacrés, sinon des fables, quelques demi-vérités, la portion des connaisjsances astronomiques qu'on ne cachait point au vulgaire, et qu'ils eurent la sagacité de deviner le reste?

Dans ces premiers temps de la philosophie grecque, nous trouvons le premier et même l'unique exemple d'une instruction absolument libre, indépendante de toute superstition, affranchie detoute^influence les gouvernements, sans autre but pour le maître que de répandre des vériiés et déformer des hommes; sans Rutre objet pour le disciple que d'acquérir

des lumières et de se préparer des vertus. Le philosophe n'admettait dans son école que ceux qu'il en jugeait dignes; souvent il les soumettait à desépreuvesrigoureuses. Nonseulement il leur enseignait le système de doctrine qu'il avait formé sur les sciences physiques; il les instruisait dans l'art de raisonner, et par ses préceptes, et en les exerçant à la discussion il leur exposait ses idées sur l'origine et les lois générales de l'Univers; mais il leur développait les principes d'après lesquels ils devaient se conduire pour être heureux, sages et fidèles à leurs devoirs. Tantôt il les présentait sous la forme de maximes énergiques ou piquantes; on en a conservé un grand nombre qui sont en général des règles de conduite bien plus que des leçons de justice et d'humanité, dont quelques-unes même sont plutôt d'une politique adroite que d'une morale rigoureuse : tantôt ils cherchaient à leur inspirer l'indifférence pour les faveurs ou les revers de la fortune, le mépris des douleurs et de la mort, l'insensibilité pour les passions personnelles, et même quelquefois pour les affections de la nature. Ils opposaient à tous les penchants corrupteurs la satisfaction de la conscience; surtout l'orgueil de se montrer supérieurs aux faiblesses humaines. Une espèce d'inflexibilité fondée sur le sentiment de sa dignité, et de la force d'âme était alors le caractère propre de cette philosophie pratique. Mais des maximes, des exhortations, aidées même de l'enthousiasme, n'auraient pas suffi pour faire

oontracter cette inflexibilité à des âmes so\ivent faibles. Aussi le maître leur enseignait à s''y exercer en quelque sorte par l'habitude des privations volontaires, par de.« efforts de plus en plus difficiles qu'ils s'imposaient à eux-mêmes; par des triomphes sur aes tentations auxquelles ils s'exposaient pour essayer leurs forces. Ce n'était pas la science, mais l'art de la morale que Ton apprenait dans ces écoles, et l'on prouvait qu'on y avait profité plus encore par son caractère et ses actionjs, que par ses opinions ou ses lumières.

Le chef de l'école désignait ordinairement son successeur, choisi parmi les plus célèbres de ses disciples, et ce successeur perpétuait ou perfectionnait la doctrine de son maître. Mais d'autres disciples ouvraient souvent ailleurs de nouvelles écoles, qui toutes s'honoraient du nom du premier instituteur.

Elles se divisèrent en deux classes principales. Dans l'une, connue sous le nom d'école ionique, on reconnaissait Thaïes pour premier fondateur : l'autre qui eut Pythagore pour instituteur porta le nom d'italique, parce que ce philosophe ouvrit à Crotone sa première école, et que ses disciples se répandirent surtout en Italie et en Sicile.

J'ai dit école, et non pas secte. Ce dernier mot ne convient qu'à ces nouvelles écoles qui, dans la suite, se partagèrent la philosophie, se signalèrent par leurs disputes, et adoptèrent en quelque sorte des formulaires de croyance.

Un caractère général distingua les écoles

ioniques de celles de Pythagore. On trouve dans les premières plus d'indépendance, moins d'austérité, une philosophie plus personnelle et moinsv active, plus de détachement des intérêts passagers de la terre pour chercher le repos, pour s'occuper des phénomènes de la nature et des vérités des sciences. Le précepte de s'abstenir des affaires publiques s'y applique, non-seulement aux motifs d'ambition et de gloire, mais presque à i'amour de la patrie et de la liberté.

Dans les écoles de Pythagore, tout portait l'empreinte de la sévérité. L'abstinence de la chair de tout animal, et celle des liqueurs fortes, étaient imposées aux disciples : un silence rigoureux de plusieurs années était exigé comme épreuve nécessaire pour être admis à la connaissance des vérités d'un ordre supérieur. C'était alors qu'il cherchait à former des hommes capables de faire le bonheur de lettrs propres familles, de porter l'ordre et la paix dans celles d'autrui, d'appeler les villes à la liberté, de combattre la tyrannie, de donner aux peuples des lois sages et justes; c'était dans les soins pour le bonheur des autres hommes qu'il plaçait la tranquillité, l'indépendance, et l'orgueil courageux de sa philosophie active et bienfaisante.

Pythagore avait trouvé dans l'Inde l'abstinence de la chair des animaux, adoptée comme un principe religieux, et il avait observé les heureux effets de cette institution sur les mœurs du peuple. Accoutumés b. ne voir jamais couler le sang, à regarder comme

une barbarie la mort d'un animal, quand elle n'a poiat point pour excuse la nécessité de ge défendre, les Indiens ne pouvaient envisager le meurt: e qu'avec horreur. Une répugnance invincible à le commettre était. devenus, pour ainsi dire, une conséquence de leur organisation physique indépendante de leur volonté, et, sous le plus honteux esclavage, leurs lois étaient douces, leurs mœurs humaines et paisibles.

Le philosophe sentit combien, dans une nation belliqueuse, ivre de gloire et de liberté, des hommes qu'il voulait accoutumer au mépris de la mort, à des vertus austères, à une haine vigoureuse de la tyrannie, avaient besoin que rhumanité devînt en eux un sentiment profond, presque invincible, que leur volonté même ne pût le maîtriser sans efforts, qu'il leur fallût déployer toute la force de leur âme, non pour résister à la vengeance et à la colère, mais pour obéir à iii nécessité même la plus évidente et la plus juste, quand elle commande un acte de rigueur. Il savait que plus une nation a d'énergie, plus elle est exposée à la corruption la plus funeste, celle de la férocité, si le respect pour le sang des hommes n'est pas la base première de sa législation et de ses mœurs, et que cette corruption le conduit rapidement à un stupide et sanglant esclavage.

En transportant cette institution dans son école, Pythagore y transporta l'opinion sur UquôLe on l'a fondée dans l'Inde : la croyance

i]ue les âmes humaines passent après la mort dans le corps des animaux, et sont toujours subsistantes, mais étrangères à elles-mêmes, et n'a3'ant dans chaque vie que le? idées, les penchants qui naissent de leur union au corps organisé qu'elles occupent.

Cette opinion suppose seulement qu'une monade(i) subsistante après la dissolution du corps, susceptible de recevoir des sensations, d'avoir des désirs, exerce ses facultés avec plus ou moins d'étendue, suivant la nature du corps organisé avec lectuel, d'après une loi générale de la nature, elle a des rapports exclusifs dans certaines circonstances déterminées. Rien ne prouve l'impossibilité d'aucune de ces hypothèses, mais nous n'avons aucun moyen de savoir si elles sont conformes à la réalité.

Peut-être Pythagore lui-même n'y attachaitil que cette demi-croyance. Peut-être cette doctrine n'était-elle destinée qu'à ceux de ses disciples qui ne s'étaient pas encore montrés dignes d'une entière confiance, et cachait-elle cette doctrine, et plus simple, et plus vraie, que, dans l'homme et dans les animaux, le principe du sentiment et de la pensée est de la même nature, possède les mêmes facultés, mais à des degrés inégaux, et qu'ainsi nous ne pouvons traiter avec barbarie des êtres capables comme nous de plaisir et de douler.r, sans violer à leur égard et sans affaiblir en nous-mêmes les sentiments ie la

{V J'emi.ioie ici le mot de monade seulement pour désigner un être un; cette monade est donc Télr* quelconque qui appartient ù l'unité du moi.

pitié naturelle et les fondements de la justice. Les colonies grecques de l'Italie et de la Sicile choisirent plus d'une fois leurs législateur.^' dans l'école pythagoricienne; c'est là que se formaient les destructeurs de ces tyrannies passagères que l'exemple d'une chute toujours sanglante n'empêchait pas de se reproduire sans cesse. On dit qu'un tyran ne pouvant soufîrir des hommes qui ne permettaient pas à leurs semblables de jouir d'un pouvoir long et paisible, fit mettre le feu à leur école et les enveloppa tous dans un massacre général. Du moins est-il certain que, très peu de temps après Pythagore, la grande Grèce n'offrit plus aucune trace de cette école si florissante ; on vit seulement quelques hommes embrasser encore, les uns son système astronomique comme Aristarque de Sampo et Philolaùs, d'autres sa philosophie, comme celui qui eut l'honneur- de former Epaminondas, jusqu'au moment où une secte d'illuminés abusa du nom de Pythagore et de quelques-uns de ses principes pour propager d'absurdes superstitions et substituer les opérations de la magie et des opérations mystiques aux méthodes de la philosophie et aux principes de la morale. Phérécide, maître de Pythagore, passa pour avoir le premier écrit en prose des ouvrages suivis, environ deux mille trois cent cinquante ans avant notre ère, et plus de trois siècles après Homère. Il paraîtrait naturel que, dans une époque où la poésie s'était déjà élevée si haut, où le langage des vers avait déjà tant de majesté,

de force, de couleur et d'harmonie j la prose grecque eût atteint en peu de temps toute la perfection dont elle était susceptible. Cependant, ses progrès paraissent aussi lents que si son enfance avait été contemporaine de celle de la poésie. Mais les ouvrages pour lesquels on adopte la prose étaient ceux où non-seulement la versification eût donné à Tesprit des entraves trop gênantes, mais ceux où les mouvements et la hardiesse de la poésie eussent contrasté avec la marche régulière et la précision des idées. Une prose trop rapprochée du style des poètes n'eût pu être employée ni dans les recherches philosophiques, ni dans l'histoire, ni dans les discussions oratoires.

Aussi les premiers prosateurs grecs furentils sévères et froids; on ne trouve dans Androclide, un des plus anciens orateurs, ni les tours, ni les mouvements, ni les figures qui depuis ont formé la langue de l'éloquence grecque.

Hérodote, élégant, harmonieux, raconte avec clarté, avec noblesse, mais il ne peint ni les événements, ni les hommes ; on y chercherait en vain ces grands traits qui caractérisent les peuples ou les époques, oh ces résultats qui jettent des masses de lumières sur les profondeurs de la morale et de la politique. Son ouvrage prouve surtout combien alors on était peu instruit, chez les Grecs, sur l'histoire même assez connue des nations barbares les plus voisines, et dans quelles étroites limites leurs connaissances géographiques étaient

resserrées. La crédulité de l'historien montre quelle devait être celle de ses auditeurs; et cette foule de prodiges, rapportés avec la plus confiante bonhomie, prouve combien les progrès de la raison générale avaient été faibles, et dans quelle ignorance sur les phénomènes et sur les lois de la nature la masse des hommes instruits était encore plongée. On voit coinbienpeu l'esprit philosophique s'était encore étendu au delà des limites des écoles.

Le rhythme de la poésie grecque avait pour base non le nombre, mais la durée des syllabes ; on y comptait les temps et non les sons. Ce rhythme plus sensible à l'oreille, et qui n'a pas besoin d'être fortifié par le retour symétrique des mêmes sons, offre à la fois, et plus de variété, et plus de ressources pour l'effet. Mais il a un autre avantage, celui de donner à la langue une prosodie plus constante, plus marquée, de diminuer le nombre des syllabes, soit indifféremment longues ou brèves, ou n'ayant qu'une valeur moyenne. Par là, nonseulemiCnt la prose acquiert une harmorJe plus sensible, mais la prononciation est plus délicate, la langue plus sonore; on peut se faire entendre mieux avec la même force de voix ; on triomphe plus aisément des bruits sourds qui la couvrent ; l'oreille a un moyen de plus pour reconnaître les mots.

Hésiode avait raconté des fables et donné quelques préceptes. Les deux poëmes d'Homère n'éiaient que le récit d'événements moitié historicpies, moitié merveilleux; et, d'après ce qu'il attribue lui-même au poëte d'Alcinoûs,

il paraît que tous deux avaient suivi l'exemple de leurs prédécesseurs. Les poètes chantaient leurs rers eu s'accompagnant de la lyre, et des rapsodes qui avaient retenu leurs poëmes parcouraient les villes et en chantaient des fragments, moyennant un salaire qui se réglait sur la réputation du poëte ou du talent du musicien. On sentit bientôt que ni la mesure du vers hexamètre ni les longs récits ne convenaient à la musique ; et le goût des Grecs passionnés pour cet art les porta bientôt à cultiver un genre de poésie qui, par la forme et rétendue des ouvrages, le choix des idées, de^ sentiments, des images, les mouvements du style, la mesure plus variée des vers et leur distribution, favorisait les effets de la musique, tandis qu'elle-même ajouterait une nouvelle vie et de nouveaux charmes aux impressions et aux beautés de la poésie.

Ce genre, qui porta le nom de lyrique, fut consacré aux hymnes, aux chants guerriers, aux éloges des héros ou des vainqueurs dans les jeux des gymnases, aux chansons où l'on peignait les plaisirs, les douleurs, les inquiétudes de l'amour, les tourments de la jalousie, les charmej de la volupté.

Les odes de Thyrtée, de Stésichore, d'Altée, de Sapho, d'Anacréon appartiennent à cette époque, qui se termine à Pindare.

On raconte que les Spartiates durent leurs victoires sur les Messéniens à Thyrtée, envoyé par les Athéniens comme général, par una obéissance dérisoire pour l'oracle d'Apollon. Les chants du poëte réveillèrent la valeur la-

cédémonienne abattue par des défaites répétées. Mais si c'est une fable, elle est assez ancienne Dour prouver presqu'autant que le fait même» et la sensibilité des Grecs pour la poésie, et la puissance de ses effets réunis à ceux de la musique. Il nous reste à peine des fragments de ceux de ces poètes qui cultivèrent le genre héroïque; mais si le témoignage des anciens nous les représente comme au-dessous de Pindare, il n'établit point entre eux cette différence d'un poète barbare à celu/ qui atteint presque la perfection de l'art. Pla« ces d'ailleurs entre Homère et Pindare, il est impossible qu'ils aient pu rester à une distance si grande de tous deux.

Les chansons voluptueuses d'Anacréon ont encore pour nous le mérite du naturel, de la grâce, de la douceur dans les rhy thmes ou les images. On y trouve, pour la première fois, cette morale qui place le bonheur dans la jouissance tranquille et modérée des plaisirs des sens, et où l'amour ne se montre que pour y mêler plus de délicatesse et des charmes plus touchants. C'est aussi le premier poëte où Ton trouve ce que, dans notre langue, nous appelons de l'esprit ; il y consiste à exprimer, par une heureuse allégorie, par une image agréable, des réflexions simples, mais vraies et devenues dès lors trop communes.

Les fragments de Sapho respirent la passion ; avant elle, aucun poëte ne Pavait peinte avec tant de vérité et d'énergie, et même il ne reste de ceux qui l'ont suivie, rien qui égale cette sensibilité brûlante et profonde. La

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poésie éiégiaciue^ qui consacrait un rhytlime particulier à l'expression de la douleur, était cultivée. Le satirique Archiloque avait inventé îe vers iambique : plus rapide, moins tendre, moins chantant en quelque sorte et plus voisin de la prose que l'hexamètre, il convenait mieux aux genres de poésie qui doivent se rapprocher davantage du langage ordinaire*

Les Athéniens connaissaient déjà la poésie dramatique. Il était naturel d'imaginer que la représentation d'une aventure plaisante, où l'on copierait les discours, les gestes des personnages, amuserait plus qu'un simple récit. Puisque l'on écoutait avec intérêt celui qui* après avoir dit : Je viu's vous raconter les discours deCœnée, semblable aux Dieux, etc. y prononçait ce discours à la place du héros, il était facile de prévoir qu'on l'entendrait plus volontiers encore, si, ajoutant à la fiction, il se présentait comme le héros même; si au lieu de dire ensuite : Ainsi parla Cœnée, et les vieillards qui Vécoutaieni répondirent, etc.\ quelques autres hommes, placés autour de lui, chantaient cette même réponse. Ces arts ne pouvaient donc manquer de naître dans un pays où des hommes ingénieux, ayant fait de ces récits l'occupation habituelle dont ils attendaient leur subsistance, étaient excités par l'intérêt comme par la gloire à perfectionner le.* moj-ens qu'ils pouvaient avoir d'attacher et de multiplier leurs auditeurs.

Mais les progrès de ces arts, comme ceux de la musique et des arts d'imitation, appartiennent à un autre temps.

Dans presque tous les États de la Grèce, îes lois fondamentales avaient déjà reçu la forme qu'elles conservèrent jusqu'au moment où elles s'anéantiront devant la puissance romaine. En Sicile, en Italie, les retours vers la tyrannie étaient plus fréquents, plus durables que dans la Grèce, où les cités voisines étaient plus à portée, soit de la prévenir, soit d'en accélérer la destruction, et où chaque peuple avait moins à craindre les effets également dangereux pour sa liberté des guerres ou des alliances étrangères. Sur les côtes de l'Asie Mineure et dan^ les îles voisines, l'influence de l'empire des Lydiens et de celui des Perses favorisait la tyrannie, diminuait Famour de la liberté. Tantôt subjuguées par les barbares, tantôt consentant à sacrifier leur indépendance, pourvu qu'on leur permît de conserver leurs lois, appelant des rois à leur secours pour se délivrer d'un tyran, ou le recevant de leurs mains, elles ne conservaient pi us qu'à demi le caractère, le courage et l'esprit des Grecs. Le génie national s'y affaiblit, les mœurs ::.'y dénaturèrent. Les talents, la philosophie, semblèrerft alors se concentrer davantage dans la Grèce proprement dite. Sa marche avait été d'abord plus lente, parce qu'e'le était isolée, qu'elle formait une plus grande masse ; mais par la même raison cette marche devait être aussi plus constante et plus assurée. Presque toutes les constitutions; étaient à la fois démocratiques et théocratiques, c'est-à-dire que le peuple entier était véritablement souverain, mais qu'à l'excep-

fion d'Athènes, pendant quelques époques, i n'y avait peut-être aucune cité où la généralité des citoyens jouît de la plénitude de ses droits ; celui de faire des lois, de remplir les fonctions administratives ou judiciaires, était presque partout réservé à certaines classes ou aux îiabitauLs de la ville principale.

Dans quelques constitutions, le peuple con- 'servf.it une grande influence sur les choix, sur la décision des affaires les plus importantes; les fonctions étaient conférées pour un temps très court ; les classes privilégiées s'étendaient jusqu'à une grande médiocrité de fortune; dans les autres constitutions, l'influence du peuple ne s'exerçait, pour ainsi dire, qu aux époques de ces grandes réformes dans les lois qui supposaient des circonstances extraordinaires. Les fonctions les plus importantes étaient confiées pour un long espace de temps, ou elles étaient exclusivement réservées à une classe peu nombreuse.

Dans chaque ville, le parti des riches tendait à se rapprocher de ce dernier point, et le parti populaire à s'en écarter. Celles où Tune ou l'autre de ces deux espèces de constitutions étaient dominantes favorisaient dans les autres le parti qui maintenait les mêmes, principes, et la Grèce se partageait peu à peu en deux grandes lignes, dont l'une eût voulu établir partout l'égalité républicaine, tandis que l'autre cherchait à faire régner partout l'aristocratie. J'ai déjà observé qu'en général les Grecs se croyaient libres quand ils n'étaient pas soumis à l'autorité d'un seul, ou à

celle de chefs donnés ou appuyés par une influence étrangère. Les lois contraires aux droits naturels des hommes, si elles n'altéraient pas les formes républicaines, si elles paraissaient au contraire servir à les conserver, loin de révolter les esprits, paraissaient des sacrifices exigés par la patrie. Ainsi l'on ne se plaignait pas de voir la loi violer la liberté domestique et les droits de la tendresse paternelle; soumettre des actions indifférentes à la vigilance de la puissance publique, les ordonner ou les défendre d'après des considérations morales ou politiques; gêner enfin les uns dans leur industrie, les autres dans la libre disposition de leurs biens par des règlements somptuaires qui n'avaient d'autre effet que de concentrer et de perpétuer les richesses dans les mêmes familles et de faire tourner au profit de l'ambition, de l'intrigue, ce qu'ils enlevaient aux jouissances et au luxe. Leurs législations nous offrent souvent des délits créés par la loi seule, des chaînes arbitrairement imposées, enfin des préceptes de conduite ou de régime, des conseils de prudence ou de sagesse appuyés par l'autorité de la loi, lorsqu'ils ne peuvent l'être sans tyrannie que par celle de la raison indépendante des individus.

On sent combien ceux qui dominaient, soit par le vœu de la constitution, soit par l'influence populaire, devaient abuser de cette disposition pour exercer un despotisme réel; combien ils avaient intérêt d'exciter l'enthousiasme pour ce fantôme de la liberté, dans la crainte que, gouvernés par une raison plus

îaîme, les citoyens n'apprissent à connaître eurs droits, ne voulussent plus obéir qu'à des ois, et être conduits que par des hommes qui sauraient en respecter toute l'étendue. Le peuple, plus fier qu'éclairé, réclamait l'égaité dans les fonctions publiques, bien moins îomme un droit que comme un honneur, ou îomme un avantage qu'il se croyait digne de partager. Ce n'était pas la conservation des iroits naturels de l'individu, mais la prospérité du corps politique qui était l'objet de la société. Oîî n'examinait pas si les conditions qu'elle imposait étaient justes, si même elles étaient égales, mais si elles promettaient d'en issurer l'indépendance ou la gloire.

On n'y voit point de traces d'un État unique, formé de plusieurs villes, confiant à une issemblée de représentants le droit de faire Jes lois, ou de les présenter à l'acceptation iu peuple, partagé en plusieurs assemblées.

L'idée même de ces institutions était si loin le l'esprit des Grecs, que les habitants des trois villes de l'île de Rhodes, voulant former une seule république, ne trouvèrent rien de plus simple que de les abandonner pour se réunir dans une ville nouvelle.

La république de Lycie avait une assemblée lîommune , formée de députés envoyés par es différentes villes qui en nommaient trois, ieux ou MU seul, d'après une première con- ;^ention; mais il paraît que chaque ville obéisfîait à ses propres lois, et que c'était moins \V\iR corps législatif qu'elle les recevait que lu congrès d'une république confédérée ,

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comme celle des Arcadiens, des Etolîens, des Achéens. Des contributions réglées d'après la richesse, ailleurs une espèce de dîme, des taxes payées par les étrangers, quelques droits sur les marchandises venant du dehors, des tributs fournis par des villes ou par des îles assu.letties, telles étaient les sources du revenu destiné aux dépenses publiques. Quelques cités avaient des domaines : Athènes possédait des mines ; et, par une institution très populaire, le rapport de la contribution annuelle à la fortune présumée était plus grand dans les classes plus opulentes.

Cette politique qui consiste à s'opposer au succès de l'ambition d'un voisin puissant, même avant d'en être menacé, s'établit alors dans la Grèce. Si, dans la guerre entre Sparte et Messène, l'influence d'Athènes et de Thèbes ne sauva pas cette dernière ville, elle empêcha, du moins, la tyrannie macédonienne de s'étendre sur tout le Péloponèse. Aihènes et Lacédémone empêchèrent Thèbes d'exercer un empire absolu sur toute la Béotie.

Si on excepte la barbarie exercée par Lacédémone envers les Messéniens, et par la ligue des villes amphictyoniques dans la première guerre sacrée, une ville grecque ne perdait point, en se soumettant à une autre, le droit de nommer ses magistrats, de se gouverner par ses propres lois; mais le peuple fiinqueur la forçait de ne faire qu'avec lui 1;*. guerre et la paix, disposait de ses forces, de ses revenus, et quelquefois lui imposait une constitution conforme à la sienne, ou fa-

vorable à sa domination : les Perses, les La-

cédémoniens, les Romains mêmes, suivirent îet exemple. Rhodes ne fut réduite en province que sous le règne d'Auguste, et la Lycie sous iielui de Vespasien. Il fallait, ou détruire ces hommes accoutumés à respirer l'air de la liberté, ou savoir graduer pour eux le régime de la servitude. Les mœurs avaient perdu presque tout ce qu'elles avaient conservé de la férocité. des temps héroïques ; elles devaient ce progrès à la douceur des lois et à ce goât passionné pour la poésie, pour îa musique, pour les jeux du théâtre ou du gymnase.

Les lois, les institutions prouvent que les législateurs avaient senti, comme les philosophes, la nécessité d'inspirer l'horreur du sang, le respect pour la vie des hommes, la haine et le mépris de tout ce qui porte l'empreinte de la cruauté. Le jugement de l'aréopage, punissant de mort un enfant qui prenait un plaisir barbare à crever les yeux des oiseaux prouve, s'il n'est qu'un conte, l'existence générale de cette opinion, et, s'il est réel, qu'on la portait quelquefois jusqu'à l'exagévation. Tel éiait le motif de ces expiations sévères imposées aux hommes coupables de meurtres involontaires, ou de ceux que la justice défend de punir; expiations auxquelles on vit les peuples eux-mêmes se soumettre lorsque, dans un mouvement de fureur, ils violaient les asiles consacrés à la Pitié.

L'Athénien condamné à perdre la vie prenait, dans sa prison, au milieu de sa famille et de ses amis, un x^oison ^réparé de manière

à lui procurer une mort prompte et sans douleurs. On donnait à son supplice l'apparence d'une mort naturelle ou volontaire. On écartait du coupable les yeux indiflérents ou ennemis qui auraient pu ajouter à ses peines; on éloignait des citoyens un spectacle qui pouvait les endurcir. A Rhodes, les exécutions se faisaient hors de la ville: on craignait qu'elles ne souillassentles regards du peuple. L'idée d'appeler les hommes à la solennité d'un supplice, comme à une cérémonie ou à un spectacle, n'eût paru aux Grecs que le délire dégoûtant d'une âme lâche, stupide et barbare., La superstition corrompait les institutions douces et respectables. Ainsi, l'asile des autels encourageait le crime par l'impunité, ou était violé par des subtilités barbares. Mais ces erreurs mêmes prouvent encore l'importance attachée à tout ce qui pouvait adoucir des mœurs que l'esprit guerrier et les haines des factions tendaient à rendre féroces.

On trouve, dans les Grecs, cette hauteur d'âme que donne l'égalité, cette fierté de l'homme que la crainte ou l'intérêt ne force point à se courber devant un autre homme. Cet orgueil les portait à s'élever jusqu'à celui dont les vertus, les talents, les services occupaient tous les esprits, dont le nom était dans toutes les bouches, mais non à tâcher de le rabais-^pT à leur niveau par la dénigrante calomnie, et de le perdre quand ils ne pouvaient obscurcir sa gloire. Ces sentiments d'esclaves volontaires, que le hasard aurait rendus libre? osaient à peine se montrer dans les hommes

îes plus stupides. L'Athénien qui se lassait d'entendre donner à Aristide l'épithète de juste ne savait pas en écrire le nom. Si la jalousie ds la lii erté avait imaginé l'ostracisme, la fierté républicaine avait voulu le i^.ndre honorable, et réparer son injustice en l'avouant. L'absence suffisait pour détruire les soupçons; et, au premier besoin de l'Etat, une confiance également glorieuse pour Texilé et pour ses adversaires ordonnait son rappel. Cette institution, injuste en elle-même, prouve sans doute que Tart social était encore dans l'enfance, puisqu'elle n'avait pas trouvé d'autre moyen d'empêcher un citoyen de devenir ou de paraître dangereux pour la liberté, et que cette absence était regardée comme un remède efficace; mais elle est en même temps une marque de l'élévation et de la douceur qui caractérisaient l'esprit public.

La vanité de la naissance avait résisté aux mœurs républicaines; mais c'était celle de descendre d'un Dieu, d'un héros, d'appartenir, dans les divisions de la cité, à une tribu qui faisait remonter son origine à quelque personnage illustre dans la fable. Elle était plus ridicule que dangereuse: comme elle ne donnait aucune prérogative, personne n'ayant droit d'en contester les titres, on voit qu'elle appartenait également à quiconque était assez sot pour en être flatté. Pour descendre d'Hercuie ou de Thésée-, ii suffisait d'avoir bien envie de le cr ire. L'inégalité fondée sur la richesse avait fait naître un autre orgueil de famille, oui se confondait avec celui du pouvoir : U

excitait la haine du peuple; il devait être, dans la suite, une des causes de la corruption de l'esprit public. On vit, à cette époque, la vertu se montrer avec cette sage indulgence, cette délicatesse éclairée, ce mélange de sensibilité et de force, cette pureté de principes, cette fermeté paisible, cette fidélité a la justice et à la raison, qu'elle ne peut devoir qu'à la réunion des lumières et de la liberté. Aristide est le premier homme connu qui nous la présente sous ces traits, et en qui on observe toute la bonté, toute la force naturelle de l'âme, perfectionnées par la réflexion, dirigées par des idées précises de devoir et de justice.

Cependant, si les Grecs devaient encore suivre la direction que l'habitude de la liberté et l'amour des lumières avaient donnée à leurs mœurs, s'ils devaient même faire encore des progrès vers le perfectionnement moral de l'espèce humaine, nous verrons bientôt que, dès cette époque même, l'action des causes qui devaient les conduire à une prompte dégénération et à la perte de leur liberté, commence à devenir sensible. Nous apercevrons ces vices nécessairement attachés au progrès de la civilisation qui, déjà, minait en secret ce brillant édifice auquel le peu de progrès de la science sociale ei l'ignorance de ses véritables principes n'avaient pas permis de donner une base solide.

L'égalité plus grande dont jouissaient les femmcM avait rendu les vertus domestiques plus communes et plus pures. Devenues les compagnes des hommes , les .femmes avaient

pu agrandir la sphère de leurs idées et donner quelque essor à leurs facultés naturelles, riiéano, femme dePythagore, cultiva la philosophie; Sapho obtint une place honorable parmi les poètes ; elle est la première femme dont les ouvrages soient connus, et ils l'ont immortalisée. Corinne, dont nous avons perdu les poésies, disputa des prix à Plndare, et l'emporta sur lui plus d'une fois.

Cependant l'amour était regardé comme une faiblesse. A peine, ainsi que je l'ai déjà observé, les poètes osèrent-ils le peindre. Les femmes vivaient séparées des hommes; les douceurs attachées à leur société commune étaient inconnues. Il lallut donc que la volupté remplaçât l'amour, que des femmes instruites à en faire goûter, à en partager les raffinements et les délices, formassent une classe séparée du reste de leur sexe; elles devinrent pour les hommes inoccupés, pour ceux qui avaient le goût des jouissances paisibles de l'esprit ou des arts, une société habituelle et nécessaire. On avait craint que l'amour ne troublât le repos des familles, et les femmes furent condamnées à l'ennui de l'mdifférence. Les habitudes honteuses que celle de ia société des femmes aurait pu détruire continuèrent de souiller la jeunesse grecque.; etcetie même séparation fit naître, parmi les femmes, un autre genre de corruption ; on avait voulu épurer les mœurs jusqu'à la sévérité, et l'on ne réussit qu'à en perpétuer la dépravation. Pour prévenir la dégradation, suite près» que inévitable de ce goût bizarre, on forma

diverses institutions qui autori^jaient entre les hommes des liaisons intimes, mais Innocentes, ou, du moins couvertes du voiie de la décence. Ici, un jeune homme avait un ami qui éclairait son inexpérience, et guidait ses premiers pas dans la carrière de la vie. Là, deux jeunes gens s'unissaient l'un à l'autre, pour partager leurs travaux, leurs périls et leur gloire. Ailleurs, ils juraient de combattre ensemble,, de se défendre, de se venger et de ne point se survivre. A Thèbes, une troupe de six mille hommes, réunis entre eux par cette amitié publique et par ce serment, porta le nom de bouclier sacré» A Leuctres, à Mantinée, elle triompha de la valeur lacédémonienne, et périt toute entière à la bataille de Chéronée. Ainsi, ne pouvant déraciner une habitude vicieuse, on sut, du moins, en arrêter les effets corrupteurs ; et si on ne réussit point à donner aux Grecs des mœurs pures, du moins on éloigna de celles qu'il fallut leur laisser la moilesse, l'avilissement et la lâcheté. L'instruction publique se bornait presque entièrement à quelques exercices de gymnastique, à l'enseignement de la musique, à la lecture des lois ; mais un enseignement libre y suppléait à quelques égards. Antiphoa avait déjà donné dans Athènes des leçons de rhétorique» ce qui fut plutôt un malheur qu'un avantage. Une foule de sophistes , sortis des écoles de la philosophie, enseignèrent les subtilités de la dialectique, sous prétexte d'en faire connaître la partie la plus utile. Ils se vantaient d'instruire dans l'art de raisonner,

mais ils ne formaient que dans celui d'égarer sa propre raison, ou d'éblouir ce. le d'autrui. Dans les premier» temps, ies exercices par lesquels on se préparait à paraitre dans les jeux publics avaient été utiles, en formant des hommes plus robustes, plus agiles, plus adroits ; mais bientôt ces exercices ne furent plus que l'apprentissage d'un art futile : uii athlète n'était plus un guerrier supérieur par sa force ou son adresse, mais un homme péniblement élevé pour un spectacle public : ee n'était plus un héros disputant le prix de la course sur le char qui l'avait porté au milieu des phalanges ennemies, mais un écu3'er faisant honneur à son maître par son talent pour choisir, pour dresser ou conduire des chevaux. Que l'on oublie la solennitédesjeux, la pompe des triomphes, et l'on ne verra plus que des hommes semblables, les uns à ceux qui nous étonnent dans nos foires par des tours de force, les autres aux cochersducirquedeConstantinople, ou auxjockeisdescoursesdeNewmarker. Mais, à ce moment, une de ces grandes révolutions si communes en Asie vint changer la politique de la Grèce, étendre les relations des Etats qui la composaient, compliquer leurs intérêts et donner aux esprits une activité nouvelle. La nation des Perses, renfermée jusqu'alors dans ses limites, inonda l'Asie occidentale. Gyrus, l'un de ses rois, allié et bientôt après dominateur des Mèdes, envahit l'Assyrie, la Syrie, la Lydie, l'Arménie et l'Egypte. Ces peuples, amollis par la richesse, civiliséi par l'esclavage, cédèrent à un peuple brave.

exercé aux armes, endurci à îa fatigue, et qui, n'ayant été ni conquérant, ni conquis, n'avait point encore connu la servitude. Presque toutes les colonies grecque;* de TAsie-Mineure et des îles voisines de ses côtes furent soumises aux Perses, ou reconnurent leur supériorité par des marques de soumission et par des tributs. Aidées par les Athéniens , elles se soulevèrent contre Darius, battirent ses généraux et s'avancèrent jusqu'à la capitale de la Lydie qu'elles brûlèrent. Darius accabla ces colonies du poids de sa puissance, mais il eut Tadresse de leur rendre l'apparence de la liberté, et même d'y rétablir le gouvernement populaire, qui leur rendait plus difficile de former une réunion secrète contre lui. Son orgueil, fut blessé de la part que les Athéniens avaient prise à cette guerre, et sa politique lui fit concevoir que les Grecs d'Asie ne seraient pas esclaves, si ceux d'Europe restaient libres. Déjà laThrace et la Macédoine étaient subjuguées; déjà il avait demandé aux Grecs de se soumettre aux mêmes conditions que les villes commerçantes des côtes asiatiques, mais il voulut satisfaire sa vengeance contre Athènes, avant d'avoir formé les préparatifs qu'exigeait la conquête entière de la Grèce européenne. Son armée, descendue sur les côtes de l'Attique, fut battue à Marathon, dont sa défaite a immortalisé le nom avec celui de Miltiade. Athènes en eut toute la gloire; la crainte et la jalousie avaient empêché les autres Grecs de la secourir : Platée seule eut la générosité et le courage de join-

dre mille soldats aux dix mille Athém'ens.

Darius, plus irrité encore par ce revers, meurt avaiit de pouvoir commencer son entreprise ; elle est suivie par son successeur.

Mais, si l'habileté du père avait présidé aux préparatifs , l'exécution répondit à l'incapacité et à la lâcheté du fils. Une armée immense, composée des troupes que les rois de Perse enti-etenaient habituellement et des milices fournies par toutes les provinces de l'empire , passa sur un pont de bateaux le détroit qui sépare l'Europe de l'Asie. Une flotte, composée des vaisseaux fournis par les villes grecques de l'Asie Mineure, par les îles soumises aux Perses, par l'Egypte, par la Phénicie, c'est-à-dire par les peuples les plus commerçants et les plus habiles dans la marine, devait suivre les côtes de la Grèce, et fournir des vivres à cette armée, que le petit territoire qu'elle voulait soumettre ne poi*vait même nourrir.

Heureusement le génie deThémistocIe avait prévu l'impossibilité de défendre la Grèce contre les Pei'ses, si leurs grandes armées pouvaient y subsister pendant plusieurs campagnes. Depuis longtemps, il avait déterminé les Athéniens à créer une marine puissante.

Au moment de l'invasion des Perses, il leur fit embrasser la résolution généreuse d'abandonner leur ville, leurs temples, leurs dieux, les tombeaux de leurs ancêtres; de confier leurs femmeS; leurs enfants, leurs vieillards, à, la foi, à rhumanité des Grecs , et de chercher leur salut sur leur flotte et dans la dé-

fense du Péloponèse. Jamais peut-être les événements de Ihistoire n'ont mieux justifié les sages combinaisons du talent.

Une faible armée qui défendait le passage des Thermopyles, facilement tournée, fui obligée de l'abandonner. C'est là que Léonidas et trois cents Spartiates, restés seuls vo iontairement, se dévouèrent à une mort certaine. On a dit que les lois de Lycurgue leur en faisaient un devoir : mais elles défendaieni la fuite, et non la retraite; toute l'histoire de Lacédémone en fournit la preuve. Toute autre explication renferme une absurdité dont il est impossible de croire que Lycurgue ait pu être capable. Mais pourquoi Léonida.' préféra- t-i) la mort à l'espérance de vaincre ou de sacrifier sa vieavec plus d'utilité? C'esl qu'il n'en vit pas de plus grande que de ranimer le courage chancelant des Grecs, el d'abattre l'orgueil qu'inspirait aux Perses le nombre de leurs soldats, en montrant, pai un exemple, ce qu'il en coûtait de sujets d'ui roi pour triompher d'une poignée d'hommej libres. Ne déshonorons point la gloire d'un héros, en attribuant sa générosité sublime à une obéissance de préjugé pour des lois absurdes.

Thèbes se soumit lâchement au joug des Perses; Athènes, que sa faible garnison ne pouvait défendre, fut livrée aux flammes. Le Péloponèse était libre encore. Gélon , tyran de Syracuse» le même qui exigea des Carthaginois l'abolition des sacrifices humains, avait cet orgueil qui n'est pas toujours incompatible avec les vertus douces ou généreuses : il

exigeait, pour prix de ses secours, l'honneur de commander les Grecs réunis, condition qui effrayait la liberté, et blessait la dignité de la vieille Grèce. Mais tant que la flotte préparée par Thémistocle n'était pas vaincue,, l'armée des Perses ne pouvait recevoir les convois d'Asie, seul moyen de subsistance que la prompte dévastation de la Grèce pût lui laisser. En vain la jalousie lacédémonienne voulut-elle rendre inutile cette ressource dont Sparte ne partageait pas la gloire. Xerxès attaqua la flotte, fut vaincu et forcé de ne plus laisser en Europe qu'une partie de ses forces. Les Grecs, revenus d'une première terreur, lui opposèrent bientôt une armée, et la victoire de Platée suffit pour chasser les Perses de l'Europe. La bataille de Salaraine est un de ces événements si r^res dans l'histoire, où le hasard d'un jour décide pour une longue suite de siècles des destinées du genre humain. Le petit nombre de vérités dont les Grecs avaient alors enrichi les sciences, les progrès naissants dans les arts, leur philosophie indépendante, auraient disparu avec la liberté, à qui seule ils les devaient Les côtes de la Méditerranée n'auraient conservé sous les vainqueurs qu'une faible indépendance , et le monde partagé entre les despotes de l'Asie méridionale, les peuplades sauvages de l'Afrique et les brutes habitants de l'Occident et du Nord , n'eût plus ofl'ert qu'une ignorance barbare ou d'avilissants préjugés; des arts dégradés par la servitude , ou bornés h leur grossièreté première ; des mœurs féro-

ces ou corrompues; partout enfin la stupidité et les vices de Fenfance des nations , ou da leur décrépitude. On ne doit attribuer ces victoires m au peu de bravoure des Perses, ni à leur infériorité dans la tactique. Le pays, dont ils tiraient leur origine et les provinces voisines produisaient alors, et ont constamment produit depuis, d'excellents soldats. Les corps de troupes formés par Cyrus n'avaient pas eu le temps de dégénérer de cette valeur qui avait subjugué l'Asie, et les détails des batailles de Sa! aminé et de Platée ne prouvent que l'égalité de Tignorance entre les deux nationsj rivales. Quelle fut donc la cause de ces vicH toires? L'opiniâtreté de courage que la vo4 lonté de maintenir leur indépendance et l'a-l mour de la patrie ajoutaient à la bravoure de^ Grecs, les vertus d'Aristide, le génie et la grandeur d'âme de Tiiémistocle. 1) fallut que les chefs des Athéniens, préférant le salut de la Grèce aux intérêts de leur ambition ou d' leur gloire, à la dignité même de leur patrie, désarmassent l'orgueilleuse jalousie des Spar liâtes. C'est donc à Ténergie que donne l'amcui de l'indépendance, c'est à la supériorité delî politique généreuse d'un peuple vraiment . bre sur la politique personnelle d'un séna aristocratique, que la Grèce dut ses triomphes et que nous devons nos lumières.

FIN bïJ TOME SECOND ET DERXlE».

Paris.— Irap. Nouv. (assoc. ouv.), M, rne des Jeûneurs. G- Masquin, directeur.

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