T.-L., XLII
le sol et les champs, en telle sorte que jamais l'œil n'y pût voir ni maisons, ni moissons même; pendant seize jours, les ruines brûlèrent. Garthage est bien détruite et le vœu de Gaton est satisfait ! Rome se sent libre de toute crainte et vraiment maîtresse du monde : que va-t-elle faire de sa conquête ?
Va-t-elle se jeter sur cette riche proie, qui n'est rien moins en effet que tout le nord opulent de l'Afrique? Dans ce butin, qu'elle doit aussi sans doute à l'ardente et habile complicité du roi numide, va-t-elle se faire la part du lion? Voudra-t-elle même déposséder les héritiers de Massinissa *, Micipsa et ses frères, de tous ces riches territoires du Bagradas et d'Empories , larcins récents dérobés à Garthage à l'ombre ou même au grand jour d'une neutralité bienveillante? Non. Sans doute elle n'entend pas leur abandonner toute sa nouvelle conquête d'outre-mer ; il serait par trop chevaleresque et téméraire à elle de leur livrer les ruines — les ruines pleines encore d'un si grand avenir — de la capitale longtemps convoitée ; elle interdit à Micipsa les champs où fut Garthage, et ne fait au roi philosophe que ce présent, un peu ironique, des livres échappés aux feux de l'incendie. Mais elle maintient aux princes numides, non seulement la possession de tout leur ancien territoire , mais encore les furtives conquêtes de la dernière heure.
Rome est prise en effet maintenant d'une autre crainte et de nouveaux scrupules; elle a peur de se répandre prématurément dans cet immense pays mystérieux qui vient de s'ouvrir devant elle; elle redoute — et elle a raison — cet éparpillement de ses forces sur un tel prolongement de côtes encore mal connues d'elle, et qui vont
1. Massinissa mourut avant de voir la ruine de Garthage (603-149). S'il eût vécu, il lui aurait fallu, le cœur plein d'améres déceptions, le respect et la reconnaissance à la bouche , renoncer à la capitale rêvée, comme il avait dû jadis, devant la bonne grâce inexorable de Scipion, se séparer de Sophonisbe.
se perdant dans les lointains horizons de l'Occident. Elle ne veut point risquer non plus ses garnisons et ses colonies dans les profondeurs de ces contrées si mal soumises aux Carthaginois eux-mêmes, si bien défendues par la nature et le climat, par les vallées étroites, les défilés et les broussailles perfides, par le rempart et le labyrinthe de ces étages de montagnes, par les pluies torrentielles de l'hiver, par les violentes chaleurs de l'été. Elle n'y avancera qu'à pas lents ; elle s'en remet à l'œuvre des années ; et, pour le moment, elle croit bien faire de ne déclarer province romaine que le territoire carthaginois proprement dit, dernier domaine immédiat de la cité disparue, que les possessions qui restaient à Carthage à la veille de la troisième guerre punique, c'est-à-dire l'étroite ligne des côtes africaines qui regarde la Sicile, depuis le fleuve Tusca (Oued-Zaïn ou 0-Berber) et l'île de Calatha (la Galite), jusqu'à la ville de Thense (Tina), au nord du golfe de Gabès, en face des îles Kerkenah K A l'intérieur, où les entr^eprises de Massinissa avaient étroitement resserré l'empire de la république phénicienne ; où les riches marchés de Vacca, Zama, BuUa Regia, entre autres, étaient tombés dans les mains des Numides, Rome laisse à ceuxci tout le pays qu'ils ont conquis sous le manteau de sa complaisance hypocrite. Sans doute elle règle avec un soin minutieux la ligne frontière de la province romaine et du royaume numide, qui l'enveloppait de trois côtés; et « elle témoigne par là qu'elle ne souffrira pas contre elle-même les attaques qu'elle avait autorisées contre Carthage; 2 » sans doute elle donne le nom d'Afrique à sa nouvelle province, nom. bien vaste et comme démesuré pour l'étroite bande maritime que Rome s'est annexée, et
1. Jug., ch. XIX. — Pline, H. N., V, 3, 22. Tusca fluvius, Numidisefinis. 4, 23 : A Tusca Zeugitana regio et quœ proprie vocatur Africa, est. — Ptolémée, de même (IV, 3, 28), met la limite à Thabraca, petite île située en face de l'embouchure de la Tusca, un peu à l'est de la petite ville moderne et française de La Galle.