PRÉLIMINAIRES
Cette partie de YOrganum n’a pas excité le moindre doute sur son authenticité , et il ne serait guère possible de la contester raisonnablement à Aristote ; car elle est expressément mentionnée dans la plupart et les plus importantes de ses œuvres : dans la Morale à Nicomaque 1 , dans les Argumens Sophistiques 3 , dans le traité de
1 Liv. 6 , ch. 5.
* IIipl juè* ôuv im&uxn xüv ( ffuXXoywpiüv ) iv rois àvotXimxoïs ûpriTcu (soph. elench., ch. 3).
l'Interprétation 1 et dans la Métaphysique 2 .
L e mot Analytiq ues («vaXurixi), que l’on traduisait dans l’Ecole par celui de resolutiva , signifie tout ce qui est relatif à l’analyse , les règles , les formes et le but de cette opération 5 comme par le mot Physiques (ràtpurocà), on a voulu désigner les choses de la nature , et par le mot Éthiques (rà rfrvsjî) tout ce qui concerne les mœurs. Or, l’analyse , comme Aristote la définit lui-même 3 , n’est pas autre chose qu’une opération par laquelle on dégage d’un princi pe gé néral tous les jugemens particuliers qu’il r enferme \ l en un mot, c’est le raisonnement déductif ou le I syllogisme , qu’il regarde comme la forme de démonstration la plus concluante , comme le raisonnement par excellence ( ri nahokou :
* Cb. 10 , liv. 2 , ch. 1 , où, après avoir parlé de l'affirmation et de la négation , il ajoute : T*>ri ,«iv Sjv , oWrip i» rots àvaVartjcotj âpnm , rtTxxTu. Le passage désigné par ce»
mots se tronve en effet dans les premières analytiques , à la fin dn premier livre.
* Piùv ltyw//;v irpûrov ip Satan iv rois àvrX'jrvuHç irtpi opta/ron /dt
üp7|T» (Mctaph. , liv. 7, ch. 12).
5 Pfaysic. , liv. 5, ch. 3.
ANALYSE
cû.tmv rfc xaczà (jipoç 1 , mais non pas comme le seul , ainsi que le répètent tous les jours les partisans exclusifs de Bacon et de la philosophie moderne.
Ce titre général , qui convient si bien à l’ouvrage tout entier, ne nous empêche pas de reconnaître un titre particulier et pareillement authentique pour chacune des deux parties dans lesquelles il se divise naturellement , nécessairement , et qui ont été distinguées par les plus anciens interprètes de la philosophie péripatétitienne. Nous croyons , en effet , que la première, vulgairement appelée les premières Analytiques , a été intitulée d’abord : du Syllogisme (r.epl avk- Xoywpoü) , et la seconde : de la Démonstration (itepl abreî «'$euî). Nous ne manquons pas de textes qui confirment cette opinion; mais aucun ne m’a semblé plus décisif et plus clair que le passage suivant que l’on trouve au commencement de ce traité , sa place légitime , après l’exposition du sujet et quelques autres prolégomènes :
itutpifjpévwv 3è Toirwv , Xsywpev f$ri 5ià tcvwv val ttotc iwh laii yivexoa toc: av/jjryujpàt : vonpov 5è Xïxtïov Tztpi
1 Secondes analyt. , liv. \ , ch. 34.
àro&Æjewç : ■npirepov yàp repi ax/Akar/i'jpov Àrstreos/ r.tpl ac7ro3ei$e&>ç 5 là ro xa&sXov paXXovêtvai riv (ju/.Xoyej—
fùv l . Dans cet autre passage de la seconde partie, il fait mention de la première comme d'un traité à part , et la désigne formellement sous le titre que nous]avons indiqué plus haut : gurw ph iv- Séyezat 8, aùx).tM SetxvûvM t.xjzol zà atzr/Jevza èv zû> itpoïTÜt ayÿtpxzi y tô; (Sédetxzau sv toi; repi n vû&yuspa ü. 2 Au commencement du traité de l'Interprétation, il se sert d'une expression analogue pour désigner son ouvrage sur l'âme : rtpi uiv 5w zovztov (twv rx- (biparw) êtpnzou èv roîçTOpt On ne s'étonnera . ï
pas après cela de ne trouver nulle part , dans le \ texte d’Aristote , la distinction des premières et \ î des secondes Analytiques ; on ne pourra pas non plus en faire un argument contre l'authenticité de l’ouvrage tout entier, puisque cette distinction est expressément établie sous d'autres noms plus significatifs et plus justes. Pourtant il reste encore un léger nuage à dissiper : selon Diogène de Laërte,*les premières Analytiques, ou la partie qui traite du syllogisme y était partagée en
1 Premières analyl. , liv. 1, ch. 4.
3 Secondes analyt. , liv. 1, ch. 3.
ANALYSE
huit livres $ comment se fait-il qu’elle n’en ait que deux dans toutes les éditions connues ?
Nous répondrons à cela que la division de chaque ouvrage d’Aristote en plusieurs livres n’est autorisée par aucun texte , qu’elle est très-souvent arbitraire et varie selon le bon plaisir des commentateurs et des éditeurs. On peut croire aussi, d’après un texte très-ancien, publié par Ménage , qu’il a existé deux ouvrages sur le syllogisme , dont l’un , composé de huit et même de neuf livres, n’était probablement qu’un essai de celui qui nous reste aujourd’hui. La question de l’authenticité étant , je crois , à peu près résolue, j’arrive à l’exposition et à l’analyse.
Les trois premiers chapitres , entièrement consacrés à l’exposition du sujet , du plan de ce traité et de quelques prolégomènes indispensables, forment une véritable i ntrodu ction qui n’appartient pas plus à la première qu’à la seconde partie, mais à l’ouvrage tout entier.
Le sujet général des Analytiques est , comme nous l’avons déjà dit , tout ce qui concerne la démonstration et l’art de prouver : repi abroSsi&i/ /.ai èmuvn(mt àm$etxnx.fjf.
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DE L’ORGÀNUM D’ARISTOTE. 61
On prouve, on démontre une proposition, qui, lorsqu’elle est envisagée comme sujet de démonstration ou de discussion , ne porte pas le même nom que lorsqu’on la considère simplement comme l’expression d’un jugement. Dans le premier cas , c’est-à-dire , dans ce traité , dans celui des Topiqueset des Arguments Sophistiques, elle est toujours désignée par le mot irpéroms , qu’il ne faudrait pas traduire par celui de prémisse. Dans le deuxième cas , par exemple , dans le traité de l’Interprétation , elle est toujours appelée ànotpccwiç , OU Asyoç ccrrocpavTtxoç.
Dans l'art de la démonstration , comme dans celui de l’expression , toute proposition est d’abord affirmative ou négative : zpirixatç pèv hri liyoç x-orocpaTixà; xxi *. Toute affirmation
et toute négation est générale (xaôilov) ou particulière (èv uiou ) ou indéterminée (àStôpwro;). Quelles que soient sa qualité et sa quantité , la proposition exprime tantôt ce qui est, tantôt ce qui est nécessairement, et quelquefois ce qui »
’ Dans le Traité de l’Interprétation, ch. 5 , il dit : Ëi«
oc TrpwTos X67OÎ à7ro<payrtxôs xar&paots ara arro^aitj.
CS
ANALYSE
n’est pas encore , mais ce qui peut être *. En termes différens et plus précis : la proposition , quand on l'envisage sous un autre point de vue , est syllogistique ( du/jxr/vruxri ) ou apodictique ( aijroîetxTtxii ) ou dialectique ( ûia/xzTiz^)- La première est l'affirmation ou la négation simple , dénuée de toute démonstration 5 en un mot , l’expression de ce que Kant appelle un jugement assertoire ( assertoriches Urtheil ) ; la seconde est la conséquence nécessaire de certaines données, ou un principe évident par lui-même :
elle a conservé le même nom dans la Critique de la raison pure. Enfin , la troisième , dont on fait usage dans la discussion , est une question par laquelle on donne à choisir à son interlocuteur entre les deux termes de la contradiction , c’est-à-dire, entre l’affirmation et la négation. Elle correspond parfaitement au jugement problématique de Kant 2 .
1 Il&ra TTptJraaiç ccmv rj roy urip^uv , r, roy èç àvàyxr.s yTT&p^etv, n tou tvoi^caOca i/rrip^av (ch . 2).
* ïu>Xoyt3Ttx»| jj.lv rpSratnj airXws xaràipx'jis xaù air<Sç>xat$ rtvoç xara Ttvoç j àrroSeunxij oè èàv à).r,W;ç rj xxè ôt* rwv 1% oiwv h\r t j/.jj.ivn : oia)txrtx/j Si rcyvÜavo/Af vu ptiy iptjyrr&ç âvTttpdweo oj (ch. 1).
Toute proposition se compose de plusieurs éléments qu'on appelle des termes (8p$, terminus en latin ) , parce qu'ils sont à la proposition ce que les points sont à la ligne. 11 y a trois termes dans toute proposition , envisagée comme objet de démonstration : un attribut ( xeevr/opovtuvov) , un sujet (xaS’ ou xxnryopenaa) et le verbe être ( m iivai ) , par lequel on affirme ou Ton nie , selon qu'il est seul ou accompagné de la négation *.
Les termes et les propositions sont les éléments du syllogisme. Or , on appelle syllogisme un discours par lequel on tire de certaines données une conséquence nécessaire , sans appeler à son secours d’autres termes que ceux qui expriment ces mêmes données. Tout syllogisme qui remplit exactement cette condition est un syllogisme régulier ou parfait ( rthtn; ov/ùr/totùi ). Celui qui ne la remplit pas , qui a besoin d’autres termes que ceux des prémisses , dût-il fournir une conséquence légitime , est un syllogisme
* Opov ôè xotlà iis Sv haXivau ri irpôraoi; oTov ri ri xxrT.yopou/iiyov Kod TO xx8 ’ oJ xaoiyop«ÎT(Xi ( ^ Trpomüî/iivoJ f, SuupOJfiUwJ roü nvM >i /xi) üy« (ib).
ANALYSE
irrégulier ou imparfait ( (rMjorfvjyhi àrsXra ) * «
II ne faut pas confondre le raisonnement ou le syllogisme avec une autre opération qu’Aristote désigne, dans sa langue , par le mot àvtKTTjOCKp^, et que les modernes ont appelée la conversion des propositions. Elle consiste à changer , à convertir une proposition dans une autre , qui doit être de la même valeur et composée des mêmes termes que ta première. Cest pour cela , sans doute , qu’on fa considérée comme une espèce de syllogisme sans terme moyen, comme un raisonnement immédiat, que Kant voudrait nommer un raisonnement de T entendement ( ein Verstandesschhiss ) , pour le distinguer du raisonnement ordinaire {V ernunftschluss ) 2 . Voici à peu près toutes les règles de la
* ZuWtr/uiitis Si «art >.<5y os iv w , Tsflivruv rivav , frtpoï ri «S* yttLfihiav ocvificr , s ou/iSaf>UTÛ tout* «vaa. Atyaj Si rÿ rxDrx ùvxt-, ri Stà rwrx att/xêaivuv : to Si Stà rxtrrx trJfitcdvuv ro //TjStvSg c£oiô&y opoy 7rpaoS itv Trois ri yiytaOat ro Avayxouov. Toutes CCS propositions se succèdent dans l’ordre où je viens de les eiposcr. Il en sera de meme des suivantes. Je ne me réserve qne le droit, qui doit appartenir à l’analyse, d’en faire sentir l’enchaînement.
3 Critique de la raison pure, introduct. à la dialectique transcend.
conversion : 1 0 Une proposition générale et négative doit être convertie dans une proposition de même nature , c’est-à-dire , dans sa réciproque. Par exemple , si aucune volupté n’est un bien , il faudra dire aussi qu’aucun bien n’est une volupté. 2° Une proposition générale et affirmative se convertit en une proposition particulière de même qualité. Par exemple , si toute volupté est un bien, il faut admettre par conversion qu’il y a des biens qui sont des voluptés } mais on ne dira pas la même chose de tous les biens. 3° Une affirmation particulière se convertit dans sa réciproque comme une négation générale.
4° Il n’y a pas de conversion possible pour une proposition particulière négative. Ces règles s’appliquent également à toutes les propositions , sans distinction de modalité , comme on dirait dans le langage du criticisme *.
Après toutes ces définitions et ces proiégo-
1 La démonstration de ees règles remplit entièrement les ch. 2 et 3. En voici les formules principales : n /ùv xxMltw GTtçr.Tvà ) , xa86Xou ocvrurrp&pu. — Tijv xomr/opvàiv àvrunpi^uv pt» àyxyxxï ov , ou piv xaOiXou , àXX " Iv pipu. — Twv oè h pipa rrp ph rarac «partial v cnnvjTpifuv ivécpn i xorrà jxlpoç. — » Ti ôè h pipa ortprinxiv 6ux âymarpifu.
ANALYSE
menes , dont nous n’avons presque rien omis , parce qu’lis nous semblent réellement nécessaires , on arrive enfin à la science de la démonstration , que l’auteur divise en deux parties , comme nous l’avons déjà dit , et même en deux traités distincts , qui ont chacun leur titre particulier : dans l’un , on fera connaître la form e de la démonstra tion , c’est-à-dire ; tout ce qui concerne le syllogisme qui est au raisonnement ce que la proposition est au jugement. Dans l'autre , on examinera la démonstration elle— m ême , ses bases , sa valeur et ses règles: Il faut commencer par le syllogisme, qui est la forme et la condition générale de toute démonstration *.
prrtmirr partir. — Premières Analytiques ,