METHODE EXPÉRIMENTALE
Bacon et Descartes ne peuvent pas être séparés dans l’histoire , comme ils le furent matériellement dans le temps et dans l’espace. Dieu les avait créés dans le même dessein , et , tout étrangers qu’ils étaient l’un à l’autre, ils ont consacré leur vie à la même idée $ ils ont exprimé la même pensée sous la forme la plus en harmonie avec leur puissante individualité et le génie de la nation dont ils faisaient partie. La grande révolution , qui amena la fin du moyen âge et l’affranchissement définitif de la Philosophie, s’est accomplie sans eux 5 mais ils ont apporté les lois
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au
dont l’intelligence avait besoin dans sa nouvelle condition; ils ont, si je puis m’exprimer ainsi , organisé la liberté, après avoir laissé à d’autres le soin de la conquérir au prix des plus sanglants sacrifices. C'est donc avec raison qu’on les regarde l’un et l’autre comme les pères de la Philosophie moderne. Sans franchir un instant les limites de notre sujet , nous allons d’abord comparer entre eux ces deux hommes de génie , afin de montrer que leur méthode est réellement la même , malgré là diversité des applications et des formes ; puis nous chercherons à savoir si elle n’a conservé aucune trace de l'influence d’Aristote et de l’ancienne Logique de l’école , que l’on traite aujourd’hui avec tant de mépris et d'ingratitude.
Ils reconnaissent tous deux la nécessité d'une méthode d’invention ou d'un art qui nous apprenne , non pas seulement à exposer la vérité, telle que nos semblables nous l’ont enseignée , mais à la trouver par nous-mêmes , par l’exercice de notre intelligence et de nos sens. Voilà pourquoi un voile est tiré sur tout ce qui s'est fait jusqu’alors au nom de la Philosoplrie et des sciences ; voilà pourquoi, si l'on veut les croire ,
on fermera les e'coles et les livres , et l’humanité recommencera comme eux sa vie intellectuelle l . 11 ne faut donc pas s’étonner s’ils expriment tant d’aversion pour le syllogisme , cet instrument servile de l’autorité , et pour Aristote lui-mèine qui en est l’inventeur. « La Logique actuelle , dit Bacon, est tout-à-fait inutile aux progrès des sciences $ elle est tout au plus bonne pour exercer l’esprit 2 . » Descartes dit à peu près la même chose en termes différents : « Elle ne peut pas selon lui nous donner la connaissance de la vérité 5 car, avant de construire un syllogisme, il faut en trouver les matériaux , il faut déjà posséder la vérité qu’on veut démontrer.... Aussi ne devraitelle pas appartenir à la Philosophie , mais à la Rhétorique 3 . » Il y a cependant une différence
• In morihus et institutis scholarum , academiarum , collegiorum et similium conventuum , quœ doctorum hominum tedibus et eruditionis cullurœ deslinata sunt , omnia progressai scientiarum adversa inveniuntur , etc. (aph. 90, nov. organum ).
s Logica quœ nunc habetur inutilis est ad invenlionem scientarum... mentis queedam alhletiea censeri polcst (ib . , aph. 1 1).
J Régula ad directioorra iugeuiij § 65 : ex philosophid ad rheloricam esse transjerendam ( ib
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assez marquée entre le philosophe anglais et le philosophe français. Le premier ne connaît pas de modération dans son humeur révolutionnaire } il n’a ni respect , ni générosité, ni justice pour les vieilles puissances intellectuelles. Aristote , comme les philosophes les plus renommés de la Grèce, comme le divin Platon lui-même, n’est à ses yeux qu’un vil sophiste aussi peu digne de notre estime que ceux qui exerçaient cette profession sur les places publiques d’Athènes. Il le donne même pour un modèle dans ce genre 5 il l’accuse d’avoir égaré l’esprit humain par ses subtilités, d’avoir corrompu les sciences naturelles, en altérant les faits pour les plier à son système, et en voulant créer le monde avec ses Catégories *. Descartes n’est pas au fond moins hostile à l’antiquité , et c’est à peine s’il a daigné en
1 Nomen illad sophislarum quod , per contemplum , ab iis qui se philosophas haberivoluenmt , in antiques rhe tores rejectum et traduclum est , Gorgiam , Protagoram , llippiarn, Polum , etiam universo generi competit , Platoni, Aristoteli , Zenoniet eorum successoribus (liv. 1, aph. 90,» nov. organ.)... Hujus gencris exemplum in Aristolele maxime conspiçuum est qui philosophiarn naturalem dialectied sud corrupil (ib. , aph. 63).
prendre connaissance ; mais il est plus libéral à son égard , il a la conscience de sa force et de sa mission, et, tout en exilant l’ancienne Dialectique dii domaine de la Philosophie, tout en déclarant l'insuffisance du Syllogisme, il le traite avec plus de courtoisie que son prédécesseur 5 quelquefois il lui rend justice entière en le laissant à la place que lui assigna d’abord l’auteur même de l 'Orgimum. «Nous arrivons, dit-il, » par deux voies différentes à la connaissance des » choses , par l'expérience et la déduction 5 mais » il faut remarquer que l’expérience est souvent » trompeuse, tandis que la déduction, quand » même elle pourrait quelquefois nous paraître » inutile , a du moins cet avantage de ne pas » exposer au moindre danger l’esprit même le » moins intelligent 1 .» Il va encore plus loin, il
' Notandum est nos duplici via ad cognit'onem reruin deoenire , per experientiam scilicet ! tel deduelionem. A'otandum est insuper experienlias rerum sœpe esse fallaces , deduelionem verà sine itlalionern pu ram unius ab aller 0 posse • quidem ornilli) sed nunquàm nulle Jieri ab inleUeclu vel minimum ralionali , etc. [Ile gui. a<l direct, ingen . § 6). — Ai islotc ne dit pas autre chose dans ses dernières Analyt. , liv. i , ch. 13 rt 14.
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reconnaît que la géométrie , l'arithmétique et les sciences mathe'matiques en général sont bien plus certaines que les sciences physiques , parce qu’elles se démontrent par voie de déduction L La différence que nous venons de signaler dans la manière dont ces deux grands hommes ont traité la Logique d’Aristote , nous permet de prévoir dès à présent lequel des deux a le mieux compris les besoins de son siècle , lequel a le mieux formulé la méthode nouvelle et les règles les plus propres à favoriser l’indépendance de la réflexion dans le 'champ tout entier de la vérité et de la science. Assurément ce n’est pas celui qui s’est montré le plus injuste envers le passé.
Dans cette méthode , si admirée d’abord , qui déjà essuie les mêmes traitements que celle qui l’a précédée , on distingue généralement deux sortes de moyens : les uns, qu’on pourrait appeler négatifs , ont pour but .de nous délivrer des erreurs de toute espèce qui ont leur source dans nos imperfections naturelles ou dans nos relations avec nos semblables ; ils peuvent se
ramener à un seul 1 qui est le doute métho-
1 AW. organ , , lib. 1 , aphor. 68.
dique, ou cet acte ^par. lequel on s'abstient de prononcer sur les choses qu’on n’a* pas vérifiées par soi-mèmc. Les autres sont les moyens positifs, dont l’usage doit nous mettre en possession , ou nous conduire à la découverte de la vérité } ils composent dans leur ensemble ce qu’on appelle l'observation.
On attribue communément à Descartes -la première idée dü doute méthodique , d’où vient qu’on l’appelle aussi , de son nom , le doute cartésien. C’est une erreur, une injustice que Ton lait à Bacon 5 car , lui aussi , il recommande avec instance à ceux qui cherchent et qui aiment sérieusement la vérité, de faire de leur esprit comme une table rase, de se délivrer d’abord de toutes les opinions qu’ils ont admises par instinct ou sur la foi des autres hommes. Après avoir -fait la description de toutes les erreurs dans lesquelles nous pouvons tomber, de toutes les idoles ou fantômes qui assiègent notre esprit et lui dérobent la connaissance du monde réel , il ajoute , dans son langage métaphorique , que le royaume de l’homme , qui est fondé sur la science „ est semblable à celui des cieux , où l’on ne peut entrer qu’avec 1 innocence d’un nouveau-
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né : Ut non alius Jerè sit aditus ad regnum hominis , quod fundatur in scienliis , qiuirn ad regnum cœlorum , in quod , nisi sub personâ inf antis intrare non datur. Il se sert aussi d’une comparaison fréquemment mise en usage par Descartes : « Avant de construire un édifice , il » faut que le terrain , destiné à le recevoir , s soit entièrement libre. . . . Enfin , si vous vou- » lez , dit-il encore , écrire sur des tablettes qui » ne sont plus neuves-, il faut d’abord que vous » effaciez tous les caractères qu’on y a déjà tra— » cés *. » Mais encore sur ce point, il existe entre nos deux philosophes une très-grande différence. En effet , Bacon reconnaît bien un cer-r tain nombre d’erreurs qui ont leurs racines dans la nature humaine: ce sont celles qu’il a nommées les idoles de la tribu 1 2 ; et cependant , il ne dit nulle part qu’il faut se défier de notre nature , qui ne peut signifier autre chose que l’ensemble de nos facultés } son doute provisoire,
1 Area purganda anlequàm irtœdijicanda. ... in tabellis non alia inscripscris nisi priora dcleoeris [ib. redargulio photos. , Descaries, Discours de la Slêlliode, prem. médit).
2 ldola tribus sunt fundala in ipsd naturâ lmmanà atque in ipsd tribu seugente hominum ( lib . première aphor. Al).
cette espèce de purification intellectuelle qu’il prescrit à ceux qui veulent s’approcher de la vérité , ne s’étend pas au-delà des faits et des jugements. Descartes , en exprimant la même idée , l’élève à une hauteur , il en fait l’application avec une audace qui permet à peine de la reconnaître. Non content de renoncer à toutes les opinions acquises , il essaie de s’affranchir des croyances naturelles et des principes les plus évidents 5 il essaie de mettre à l’épreuve la raison elle -même , non pas sans doute comme Kant l’a fait plus tard , dans le dessein d’en faire la critique , d’en examiner la composition , la portée et la valeur 5 mais pour savoir si nous sommes forcés de croire à son témoignage, et quelles sont les qualités qui nous mettent dans cette nécessité. Aux yeux de Descartes une croyance nécessaire est donc toujours vraie : tel est le principe logique par lequel il se laisse gouverner à son insu et qui n’a pas été, qui ne pouvait pas être compris dans son doute méthodique $ autrement il se fût enseveli dans un scepticisme sans remède. Aux yeux de Kant, au contraire , une croyance nécessaire , absolue , la plus absolue et 1? plus nécessaire dont nous puissions avoir conscience,
APRES ARISTOTE
n’est encore qu'une foryae.ou une fonction de ta pensée à laquelle ne correspond aucune réalité , pas même celle d un être pensant. Mais laissons la Logique transcendentale , dont le tour aruivera bientôt , et revenons à celle de l’expérience.
Par cela même que Descarlcs, ou par la supériorité de son génie, ou en sa qualité de géomètre, a rendu plus de justice au syllogisme, il a aussi mieux compris toute la portée de l’observation 5 il lui a laissé une liberté sans limites en l'affranchissant deces règles de détail qui ne conviennent pas à toutes les sciences } il l’a élevée à la dignité d’une méthode, universelle et vraiment philosophique, en lui désignant avec précision son point de départ, en démontrant la nécessité de l’appliquer d’abord aux phénomènes de conscience. Il ne suffit pas en effet de recueillir avec ord re lesfailsqui appartiennent à une science déterminée \ cette méthode, si elle est vraie, doit convenir à tous les faits considérés dans leur totalité \ il faut que lesscicnces elles-mêmes forment entre elles commeune vaste chaîne dont le premier anneau soutient tous les autres. Or, tel est précisément le rapport qui existe cntrelessciences psycologiques etles sciences natu-
relies. Il est vrai qu’une fois entré dans la conscience et dans le monde intellectuel en général , Descartes y établit sa demeure , ne connaissant pas de cheminpour en sortir 5 mais c’est la faute du philosophe , et non pas celle de la méthode , qui convient également à tous les phénomènes. C’est pour ne l’avoir pas assez pratiquée, qu’il est tombé dans cet excès, et que le germe du panthéisme a pénétré dans sa pensée et dans ses écrits. Bacon ne se doute pas même que l’observation puisse descendre à cette profondeur et nous révéler le secret de notre constitution intellectuelle } il en fait une méthode particulière uniquement applicable aux phénomènes du monde extérieur , et ces objets eux-mêmes il les admet avec une sérénité insouciante dont la conscience aussi bien que le motif lui échappent entièrement. Une seule fois jl nous assure , sans essayer pourtant de le démontrer , que la nouvelle Logique dont il est l’auteur , que la méthode inductive n’est pas seulement faite pour les sciences naturelles , qu’elle convient également à la morale , à la politique , et à toutes les sciences en général, aussi bien que le syllogisme qu’elle doit
' APRES ARISTOTE
détrôner un jour *. Mais cette promesse évidemment sincère , cette intention élevée ; que l’auteur a pu concevoir avant d’exposer ses propres idées , ne tient pas long-temps contre la direction de son esprit et les conséquences qui résultent de son défaut de profondeur. Une fois sorti de l’introduction qui embrasse tout le premier livre du novum Organum , et qui naturellement devait être consacrée à des généralités , à peine a-t-on pénétré dans le fond du sujet , qu’on ne trouve plus rien qui nous rappelle le monde moral , rien qui ressemble à ce qu’on entend de nos jours par Philosophie. A part l’induction , dont Bacon a compris , dont il a même exagéré la valeur et l’importance , on y chercherait en vain une seule règle qui pût réellement servir à l’observation de
* Etiam dubitabit quispiam poliùs quàm objiciet : utrùm nos de naturali tantum philosophid , an etiam de scientiis reliquis, logicis , et ethicis , politicis , secundùm viam nostram perficiendis , loquamur. At nos certè de universis, hœc quœ dicta sunt , intelligimus : atque quemadmodùm vufgaris logica, quœ régit res per syllogismum , non tantiim ad naturales, sed adomnes scient ia s pertinet ; ita et nostra, quœ procedit per induclionem, omnia complectitur ( lib . i , aph. 127 ).
la conscience. Le but des recherches scientifiques, tel qu’on est forcé de le concevoir après la lecture de cet ouvrage , c’est , pour la pratique , la transformation des corps, ou l’art de les modifier suivant nos besoins ( trarisformatio corporum ) ; c’est, dans la spéculation, la connaissance de leur structure et de leur mécanisme intérieurs ( schematismus latens , latens processus ). On ne dit pas positivement que la science ne puisse pas avoir un but différent $ mais au moins ne faiton mention que de celui-là. Tous les faits qu’on signale particulièrement à l’attention ( prœroga tivas instantiarum ) , et dont la classification, d’ailleurs très-arbitraire et très-confuse, pourrait être nommée les Topiques de F expérience, appartiennent évidemment au monde extérieur et aux sciences naturelles. Les procédés qu’on indique comme les moyens les plus sûrs d’arriver à la vérité , les tables de présence et les tables graduées ne peuvent servir qu’en physique et en chimie. Enfin, tous les exemples qu’il choisit pour faire comprendre en même temps et l’application et l’utilité de ces règles , sont puisés à la même source : vous n’entendez jamais nommer autre chose que l’or , l'argent, le sucre, la soie , la bous-
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sole et la poudre à canon. On dirait une logique faite exprès pour l’Angleterre et ses manufactu res.
Mais nous n’avons pas examiné la méthode expérimentale sous tous les points de vue. 11 ne suffit pas de s’affranchir du préjugé ou de l’erreur, en prenant possession de son indépendance intellectuelle 5 il ne suffit pas môme de connaître les procédés dont l’usage doit nous conduire à la vérité 5 il faut savoir à quels signes, à quelles qualités intérieures ou extérieures on peut la reconnaître. En un mot , les règles du doute et de l’observation sont insuffisantes, si l’on ne détermine aussi le critérium de la vérité. Descartes a bien compris la nécessité de cette dernière partie, et il lui donne une telle importance, qu’elle est aux yeux de tout le monde le caractère distinctif de sa philosophie. 11 est en effet le premier qui ait reconnu, pour critérium de la vérité, un simple phénomène psycologique que rien ne peut constater que l’expérience. Voilà ce qui a donné à la philosophie moderne tout entière , qu’il ne faut pas confondre avec celle de nos jours , ce caractère d’individualité qui la met constamment en opposition avec les traditions politiques ou religieuses , et dont le dix-huitième siècle , très-
DH LA LOGIQUE
hostile aux doctrines de Descartes , mais imbu de sa méthode , est la dernière et la plus éclatante manifestation. Cette question fondamentale de la Logique ne se présente jamais dans les écrits de Bacon , et il est permis de croire qu’elle ne s’est pas présentée davantage à sa pensée. C’est une preuve de plus qu’il n’a pas conçu la science qu’il prétendait réformer sous un point de vue assez large pour lui laisser son caractère philosophique, et qu’il n’est pas sorti du monde extérieur dont tous les phénomènes sont réputés vrais par cela seul qu’ils ont frappé nos organes. En dernier résultat , Bacon est le premier qui , dans les temps modernes, ait clairement démontré l’impuissance du syllogisme pour augmenter le nombre de nos idées , et qui ait fait sentir la nécessité de l'expérience } mais il n’a exposé qu’imparfaitement la méthode expérimentale $ il ne l’a conçue qu’à Tétât concret, comme une méthode particulière , uniquement applicable aux sciences naturelles Descartes l’a élevée à son dernier
1 Gassendi l’a très-bien jugée par ces mots : Logica Verülami tota ac per se ad physicam , atque adeo ad vcritatem noliliamve rerum germanam habendam eontendit., ( ’hiit . logic.y liv. 1 de scs œuvres complètes. - ,
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degré de généralité et d’abstraction , en même temps qu’il l’a comprise dans la totalité de ses éléments: c’est seulement entre ses mains qu’elle est devenue une méthode philosophique, c’est-àdire , universelle et complète *. C’est donc principalement lui que nous devons mettre en parallèle avec Aristote pour arriver au but que nous voulons atteindre.
On regarde communément ces deux hommes et les deux méthodes qu’ils représentent comme des extrêmes inconciliables , comme les deux termes d’une antithèse entre lesquels on chercherait vainement un rapport de fdiation. Mais nous ne craignons pas d’avancer que cette opinion a plus de crédit que de solidité. D’abord , quand il serait démontré , contrairement à ce que nous avons dit plus haut , que Descartes était l’antagoniste déclaré de la méthode syllogistique, qu’il a fait tomber dans le mépris et dans l’oubli, personne
' Gassendi n’a pas moins bien apprécié la méthode de Descartcs, car voici comme il la définit : Auxilia adliabendam oeramgermanamque rerum notitiam, non tam ab ipsismet per se ac in se explorandis rebîw quàm à solo ipsoque à suis duntaiol cogitalis pendenlc inlellectu precedentum existimat.
( H ut . tog., liv. 1 de ses œuvres complètes).
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n’osera dire qu 1 Aristote était l'ennemi de la méthode expérimentale. Il a bien fallu qu’il la mît en pratique pour composer son histoire des animaux et son traité sur l’âme, qui renferme une multitude d’observations dignes d’être conservées par la psychologie de nos jours. 11 est vrai qu’il ne Ta pas exposée avec beaucoup dé détails 5 il ne l’a pas formulée avec une rigoureuse précision , comme le gentilhomme tourangeau } mais rappelons-nous un passage des Analytiques *, où il met l’induction tout-à-fait sur la même ligne que le syllogisme, en lui accordant des avantages équivalents , mais d’une autre nature : ce que personne ne lui contestera, je pense. Bien mieux : il veut que l’observation et l’induction précèdent le raisonnement ou le syllogisme, par la raison .que le particulier nous est donné avant le général, bien que le général existe dans la réalité avant le particulier} tel est le principe général, nous ne Saurions trop le répéter , sur lequel reposent en même temps et sa Métaphysique et sa Logique, c'est-à-dire, sa philosophie tout entière. Tout ce qu’on peut dire après ‘fcela , c’est qn’Aristote
' Premières analvt, , lir. 2 , rh. 23.
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a jugé plus à propos d’exposer les règles de la démonstration que celles de l’expérience. Or , il rie faut pas un grand effort de jugement ou d'impartialité pour voir que ces deux moyens sont également indispensables au développement de notre intelligence , et qu'ils forment réellement deux parties distinctes d'une seule et même méthode. Par conséquent, Descartes estseidement le continuateur d’Aristote 5 il ne peut pas être son adversaire, alors qu’il le croirait et le dirait lui-même» Mais il a mis la dernière main à la révolution intellectuelle qui s’est opérée dès le quinzième siècle ; il l’a proclamée pour un fait à jamais accompli , en enseignant le moyen de trouver en soi-même, dans sa propre conscience , la solution de tous les problèmes auxquels on ne répondait autrefois que par la révélation et l’autorité religieuse.
En second lieu , les règles et les formes de la démonstration appellent nécessairement la méthode d’observation , tandis que celle-ci , en supposant même qu’elle eût pu naître la première , ne pouvait pas exercer la même influence sur l’art syllogistique. La raison en est facile à concevoir» Les résultats de l’expérience peuvent très-bien se communiquer dans l’ordre même où ils se sont
présentés , et c’est ainsi qu’on les expose généralement. Après cela se présentent des questions plus graves qui ne permettent plus à l’esprit de dépenser ses forces dans l’étude stérile des formes. Si les faits qu’on a recueillis appartiennent au monde extérieur , on songe à les appliquer à nos besoins, on sc hâte d’en tirer parti dans l’intérêt de l'industrie et des arts } s’ils appartiennent à la conscience , ils ne manquent pas de nous entraîner sur le théâtre bien adtrement animé des passions de tous genres 5 ils nous forcent de prendre part à toutes les luttes, à tous les grands mouvements de l’ordre social. Mais la méthode dont Aristote est l’inventeur ; en nous apprenant à ne rien admettre, à ne rien affirmer sans nécessité, et en s’appuyant pourtant sur des principes qui ne peuventpasêtredémontrés, nousforce par-là même à les chercher en dehors de la démonstration, à les puiser dans la conscience ou dans la nature , et à nous en convaincre par l’expérience } car tout ce qui n’est pas renfermé , comme conséquence , dans un principe supérieur , peut être constaté , au moins comme croyance , à l’aide de l’observation- Son objet pourrait être l’infini , l’absolu dans toute sa pureté et son éclat, que la croyance
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elle-même n’en serait pas moins un simple phénomène de conscience $ telle est , selon nous , l’origine de la méthode expérimentale , et ce qui le prouve , c’est le {ait même ; c’est quelle n 1 a pu naître et prendre racine dans l’intelligence qu’après l'abus qu’on a fait de la méthode syllogistique.
Enfin , il existe encore un autre moyen de mettre en évidence le rapport de filiation et la connexion intime que nous voulons établir entre ces deux méthodes. Lorsque deux hommes viennent nous indiquer deux voies différentes et même opposées pour nous conduire à la vérité , cela revient à dire qu’ils ne croient pas notre intelligence soumise aux mêmes lois , ou qu’ils n’ont pas la même opinion sur l’ordre dans lequel se développent nos facultés. Or , sur ce point, Descartes est tout-à-fait de l’avis d’Aristote } il reconnaît que notre esprit ( ingenium ) , tout spirituel qu’il est , n’entre d’abord en exercice que par la sensation , qui , bien différente de l’impression , pourrait aussi exister sans le secours de nos organes. La sensatidn est suivie de la mémoire qui ne fait que reproduire
les idées sensibles dans l’état où nous les avons reçues; puis vient l’imagination , la faculté d’en produire de nouvelles par la combinaison ; enfin, la plus noble , la plus précieuse de nos facultés et la dernière à se développer, c’est l’intelligence ( intellectus purus ) qui nous donne les notions simples, absolues et les rapports qui existent entre elles. , C’est l’exercice de l’intelligence qui produit la science 1 . Telle est précisément la doctrine qui est exposée daus le commencement de la Métaphysique et à la fin des Analytiques. 11 est vrai que Descartes ne croit pas , comme Aristote , que toutes les idées perçues par l’intelligence ne soient que le résultat de la généralisation ou d’une abstraction médiate exercée sur les idées sensibles ( notiones materiales ) ; il en reconnaît qui dérivent immédiatement de cette faculté , ce sont les principes universels de toutes les sciences ( notiones communes} , et d’autres qui nous représentent exclusivement les phénomènes et les qualités de l’âme : ce sont les notions de conscience auxquelles il donne le
* Reçut, ad direct, ingenii , § 79 et 80.*
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nom de notions intellectuelles ( notiones intel— lecluales ) 1 ; mais , du reste , il énonce positivement le principe que nous avons cité toutà-l’heure et qu’on trouve si souvent répété dans les œuvres d’Aristote ^ que l’ordre dans lequel les choses arrivent à notre connaissance n est pas celui de leur existence : Dicimus igitur aliter spectandas esse res singulas in ordine ad çognitionem nostram , qaàm si de iisdem loquamur prb ut rever à existant 2 . *
Après Bacon et Descartes , on ne prononce plus le nom d’Aristote qu’avec des injures et des malédictions ] ses œuvres sont condamnées à un éternel oubli ; on plaint le passé qui les a connues , on admire ironiquement le triste courage de quiconque les connaît encore , et bientôt les titres mêmes en sont ignorés. On abuse de la méthode d’expérience, de l’observation intérieure et de la pensée en général , comme on avait
* Itegul. ad direct, ingenii, § 85. Dicimus res illas quœ respectu nostri intellectüs simplices dicuntur , esse vel pure intellecluales , vel pure materiales , vel communes.
3 Ifa. , § 82. Cette différence est exprimée dans les couvres d’Aristote par ces deux mots : /.M'iyy.s et xarà «kkûv , ou bien : xarà yyci>9iy et xxrà ).6 t oy.
abuse autrefois du syllogisme $ autrefois , en effet , les formes extérieures de la démonstration et de l'énonciation, en un mot, toutes les figures de la réflexion ont été mises à la place de la réflexion elle-même. C’est maintenant la pensée réfléchie , ou , pour parler un langage plus en harmonie avec nos habitudes , ce sont les faits de la conscience et tout ce qui est en elle qu’on prend sans défiance pour ce qui est réellement , pour la réalité objective et absolue. Mais il y a deux éléments à distinguer dans la pensée réfléchie. La représentation et l’objet représenté qui , alors même qu’il est isolé , n’en existe pas moins dans la conscience et n’est toujours qu’un fait de la pensée réfléchie, ou simplement une pensée, comme on dit vulgairement. On conçoit facilement , îq)rès cela , que la représentation séparée de l’objet n’a aucun caractère de consistance ou de durée ; c’est ce qu’on appelle un phénomène. D\m autre côté , l’objet séparé de la représentation est une pensée vague , insaisissable , impossible à définir , dont le nom consacré est noumène. De là deux systèmes opposés, dont la naissance est due à l’usage de la méthode cartésienne 5 c'est, d'une part, le
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scepticisme sensuel que Hume a formulé avec la dernière 1 rigueur } c’est , d’une autre part , le dogmatisme intellectuel représenté Sous deux points de vue différents par Spinosa et .Leibnitz. Ces deux opinions exclusives se disputent avec acharnement l’empire du monde , jusqu’à ce qu’il arrive un homme dont la mission est de
leur prouver que les phénomènes et les noumènes ne sont que les deux éléments de la pensée réfléchie ou de la conscience humaine, dont l’un peut être appelé la forme et l’autre la matière , qu’on ne saurait les isoler l’un de l’autre et transporter Y objet connu en dehors de la pensée , pour en faire un objet existant , une réalité extérieure, ou un être en soi , sans détruire complètement le fait même de la connaissance. Nous venons d’indiquer le but et le caractère essentiel de la méthode transcendentale.