PRÉFACE
En présentant au |)iiblic phil()Sophif|ue l'œuvre posthunie d'Alfred Fouillée, nous avons conscience de remplir un devoir de recounaissance en quelque sorte filiale. Comment, en elTet, nous serait-il possible d'oublier que c'est à lui, à son enseignement, à ses conseils, que nous devons tout ce que nous sommes? A cette heure obscure de la vie, où le jeune homme hésite devant sa propre destinée, c'est lui (pii décida de notre vocation philosophique, lui qui soutint et encouragea nos premiers }>as dans la carrière.
Qu'il nous soit permis d'évoquer ici le souvenir, toujours vivant après tant d'années écoulées, des plus pures émotions d'enthousiasme et de ravissement qu'ait éprouvées notre jeunesse. C'était un bien modeste théâtre que cette |)etite classe de Philosophie du lycée de Bordeaux où trente jeunes gens, prescpie des enfanls, venaient s'asseoir eha<pu' jour pour écouter ses leçons; et cependant jamais peut-être orateur ne déploya des moyens i>his puissants pour subjuguer les intelligences et charmer les Ames. J'imagine ipie Socrate devait produirr sur les
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jeunes Grecs qui reiitouraient un effet comparable à celui que nous ressentions alors; mais, dans les comparaisons de notre admiration naïve, c'était un autre nom plus grand, plus sacré, qui nous venait involontairement à l'esprit. Ce grand front tout rayonnant de la lumineuse ardeur de la pensée, ce regard si profond et-si doux, cette parole si simple, si familière, et d'où cependant le sublmie jaillissait tout à coup comme un éclair, toute cette physionomie, dont nous subissions, sans pouvoir l'analyser, l'impression unique, nous emplissait d'une sorte de vénération religieuse.
Il nous apportait en effet la révélation d'un monde inconnu, le monde des vérités métaphysiques; il semblait l'ouvrir devant nous, et c'était pour nous une véritable ivresse que de gravir à sa suite ces âpres sommets d'où la raison humaine n'entrevoit plus que comme un amas de nuages perdus à l'horizon l'ensemble lointain et décoloré des choses sensibles.
Métaphysicien, Alfred Fouillée l'était alors sans réserve ; mais le haut idéalisme de sa métaphysique nous apparaissait tout imprégné des plus pures préoccupations morales. L'Institut venait de couronner son beau mémoire sur la Philosophie de Phiton, et il travaillait en ce moment tout à la fois à un second mémoire sur la Philosophie de Socrate^ où, par suite de la nature môme du sujet, le point de vue métaphysique devait être primé par le })oint de vue moral, et à sa thèse sur la Liberté et le Déterminisme^ où il se trouvait amené, par l'étude des idées de responsabilité et d'obligation morale, à aborder de front l'examen des conditions essen-
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ticlles (le la moralité. Si riiiiportanoo de la morale (laus renseinblc de sa philosophie n'a de|>uis lors cessé de croître, c'était déjà par son action morale que renseif;nemenl d'Alfred Fouillée imprimait dans l'Ame de ses élèves les traces les plus profondes et les plus durahles.
Et ce qui suhsiste par-dessus tout, c'est le souvenir de l'admiration sans cesse renouvelée j»ar le spectacle de cette intelligence merveilleusement active, toujours en mouvement, en évolution et en progrès, s'ouvrant à toutes les idées, n(Ui i)our les accepter telles quelles, mais pour les re|)enser et en ((uehjue sorte pour les recréer à nouveau, pénétrant nu fond de cliacune d'elles pour y saisir Tàme de vérité qui s'y cache, d'une largeur, d'une souplesse, d'une fécondité extraordinaires.
Au moment où Fouillée fut enlevé par la mort, son esprit, jamais lassé de produire, avait conçu le projet de deux ou peut-être trois ouvrages, où il se |)roposait de poursuivre l'apjdication de sa doctrine fondamentale des Idées-Forces aux plus hauts prohlèmes de la philusophie contemporaine. Du moins le recueil des ti'ès nouihreuses pages manuscrites, dont nous avons reçu des mains de la lidèle compagne de sa vie le précieux dépôt, nous a paru se diviser assez naturellement en trois parties distinctes : premièi'ement, des liasses renfermant des sortes de cha[ùtres, plus ou moins complètement élahorés, d'un même livre, avec la mention commune : Esquisse if une interprétation du monde; deuxiè- . uiemenl, des notes |)lus ou moins étendues, non classées, réunies dans trois grandes chemises qui portaient le litre : Relijion ; enfin, épars au milieu
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des précédentes ou ramassés en des cahiers dépourvus de titre, des fragments, parfois d'assez grande dimension, se rapportant tous à la question de la contingence et de la nécessité ou de la liberté et du déterminisme. Restent en dehors de ce classement une foule de notes, de pages, de morceaux, relatifs à des questions philosophiques très diverses, matériaux préparés sans doute pour d'autres œuvres, entrevues dans un plus lointain avenir.
Nous avons, en tout cas, dans un papier écrit de la main de Fouillée lui-même et daté de mars 19H, des indications précises sur les deux ouvrages auxquels il travaillait à ce moment et que la mort seule l'a empêché de mener à bonne fin : V Esquisse cl une interprétation du monde et les Équivalents philosophiques de la Religion.
« La liste actuelle de mes ouvrages se trouve au faux titre de mon dernier livre : la Pensée.
» Restent à publier :
» 1° \J Esquisse d'une interprétation du monde, dont les principales parties sont achevées;
» 2° Les Equivalents philosophiques de la Religion (aujourd'hui simplement en préparation et qui, si je mourais, ne pourrait être pul3lié).
» On réunirait alors tout ce qui reste de mes manuscrits (de présentable) dans le volume sur \ Interprétation du monde. »
Notre premier soin, en ce qui concerne l'^"*quisse d'une interprétation du monde a été. de rechercher selon quel plan l'autour se proposait de ranger les chapitres déjà ébauchés et disposés les uns à la suite des autres, sans ordre bien apparent, sous une même enveloppe.
PHKFACK. 'X
Nous avons été assez heuroux pour trouver dans un lot de jiapiers marqués de la mention Jiebnls deux projets de plan qui nous ont permis, croyonsnous, de reconstituer à peu près exactement l'économie générale de l'ouvrage.
Voici le |)remiei' d«' ces plans :
Le monde selon la science et la philosoiihie. — L'interprétation jiltilosojiliique et scientifique du monde.
PREMIKRE PARTIE
LA CONCErilON SCIENTIFIQUE DU MONDE