‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 52 sur 158 · V. — Les catégories et l'e-i'ace · texte numérisé non relu

V. — Les catégories et l'e-i'ace

On a aussi prétendu que les fondions essentielles de l'intelligence consistent simplement à spatialiser toutes choses. — C'est exactement le contraire qui est vrai ; elles consistent à tout dcspalia/iser. L'idée fondamentale de raison d'être est absolument étrangère à l'espace; elle exprime un rapport (lintelligibilité qui suppose une union entre la réalité et linlelligence, au-dessus de tout;' co^^idération d'étendue et même de temps. Le rapport des prineipfS aux conséquences qui y ont leur raison d'.être n'a rien de commun avec les rapports d'étendue, alors même qu'il porte sur des rapports (le ce genre pris comme objets. La géométrie n'a de spatial que sa matière, mais tous les rapports de principe à consé- •juence qu'elle dégage sont d'un autr(> ordre. Aussi ^"appliquenl-ils ;\ des figures quelconques, imlépendaumn iit du point particulier de l'espace qu'elles occupent. La rationalité géométrique déspatialise les ligures mêmes de l'espace (1). Ikmnez à la raison d'être la forme concrète de la cause, vous ne la ferez pas pour cela descendre dans l'espace: tout au contraire. Dire que tout effet a une cause, aussi bien nos pensées, nos plaisirs, nos peines, que K-s moii\ements des

(I) Voir /.« l't'iisfe et les nouvelles Ecoles anti-intelleclualisle>\ livre H.

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corps, c'est établir entre les objets un lien qui dépasse IVspace et l'infini, qui subsisterait alors même qu'il n'y aurait plus d'espace et que le monde contiendrait seulement de purs esprits. Si les anges sont heureux, leur joie a une cause, comme elle a une raison d'être. Les idées de possibilité, de réalité, de nécessité sont non moins étrangères à l'étendue et s'appliquent au monde mental encore plus qu'au monde matériel. C'esten nous, non dans l'espace, que nous saisissons le virtuel ou le possible : en nous que nous appréhendons la seule réalité immédiate. Quant à la nécessité, elle est dans le lien rationnel de nos pensées ou jugements; c'est là qu'elle a son type, et c'est d'après ce type que nous déclarons les relations spatiales objectivement nécessaires.

Passons-nous maintenant au domaine de la qualité? C'e^t ici que le mental triomphe, à tel point qu'on peut soutenir que toute qualité, au fond, est de nature psychique et que, sans nos sensations et affections, il n'y aurait dans le monde ni couleurs, ni sons, ni odeurs, ni vraies différences et vraies ressemblances comme telles. L'espace est ici impuissant, et, dès que nous concevons la qualité, nous déspatialisons.

Restent les catégories de la quantité. C'est ici, semble-t-il, que l'espace va jouer le grand rôle. Nullement. La qu:mtité intensive a en nous son type, et c'est en nous que nous saisissons des degrés. La quantité extensive se montre au sein du temps, sans qu'il soit nécessaire de la concevoir spatiale. Les symboles spatiaux que nous lui donnons sont de simples symboles, que nous distinguons fort bien de l'idée. Il ne reste pour l'espace que la quantité spatiale ou l'étendue; mais celle-là même, nous la concevons avant tout comme quantité, comme quelque chose qui est susceptible d'augmentation on de diminution et qui est divisible en parties. La quantité n'est pas l'espace, alors môme qu'elle existe dans l'espace. Quant au nombre, qu'on a voulu aussi spatialiser, il est, en réalité, le schème de la quantité, et, en conséquence, ne suppose que le temps où nous distinguons et réunissons des états de

I,\ VOI.ONTK UE CONSCIKNCK KT SKS ; M N <.V 1 U N S. TT»

cunsciciict^ divers, que nous pouvons compter. Les représentations dans l'espace peuvent nous venir en aide comme une ligure sur le tableau vient en aide à hi démonstration géométrique, mais l'espace n'est [las nécessaire, et, ici encore, nous (li-tm^uons le symbole de l'idée, que notre pensée déspalialise au UKjmi'Ut même où noire imai:inaliuii la pr(jjette dans l'espace. C'est ainsi (jue, quand vous me parlez, j'extrais les idées des mots, tout en les recevant incorporées aux mots.

Les deux opérations esenlielies de l'intelligence, déduction et induction, sont si peu esclaves de l'espa'^e qu'elles sont, au contraire des moyens de s'aflrancliir de l'espace et nièine du temps. La logique n'est pas fille de la géométrie ; c'est la géométrie qui est lille de la logique. La déduction est l'accord de la pensée avec soi, selon le principe d'identité ou de non-contradiction qui s'applique aux états mentaux comme aux états des corps. (Juand on dit que la modération dans les désirs rend heureux parce qu'elle épargne les déceptions, on ne sous-tend pas son raisonnement avec de l'étendue. iMéme quand il s'agit de figures, la déduction est indépendante des propriétés spatiales dont elle montre la nécessité ; si deu.x triangles qui ont un angle égal compris entre deux côtés égaux sont égaux, ce n'est pas parce qu'on peut les superposer; mais on peut les superposer parce que, de part et d'autre, les données identiques entraînent une conclusion identique. C'est la présence des mêmes raisons qui est le nei'lde la déduction, ce n'est pas l'espace ni la superposition que ces raisons rendent possible.

A fortiori, refuserons-nuus de voir dan- l'induction une sorte de superposition géomélriipie implipi int l'espace, par exemple un réchaud superposé par la pensée à un réchaud scudilable, une casserole superposée à une casserole semblable, entin une eau bouillante supei'posée à une eau bouillante. Ce n'est nullement ainsi ipie nous inilmsuns. Ile données apparenmieiit seniblabl'S, mius induisons des résultats semblables en vertu de ce pi-ineipe tpie la diirérence des coi\-

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séquents dans la ressemblance des antécédents serait sans raison, à moins qu'une donnée nouvelle n'intervienne, bien entendu, c'est-à-dire une raison nouvelle. L'espace et la superposition n'ont ici rien à voir; le temps lui-même est éliminé comme étant à lui seul inerte et sans action (1).

Cette élimination du temps, que nous trouvons dans la déduction et l'induction, nous la retrouvons dans toutes les catégories, tout comme nous y avons trouvé l'élimination de l'espace. Ici s'impose une distinction importante due à Kant, celle de la catégorie et du schème temporel. Considérons la catégorie fondamentale, celle de la causalité. En elle-même, la causalité est indépendante du temps, comme la raison d'être^ à laquelle elle se ramène avec adjonction d'une idée d'activité. Que ce soit dans le temps ou hors du temps, dans l'espace ou hors de l'espace, nous voulons toujours des raisons et même des causes. Seulement, nous vivons dans le temps et tons nos objets d'expérience sont dans le temps. Il en résulte que nous sommes obligés de donner une forme temporelle à notre idée de la causalité que nous nous représentons comme une succession régulière dans le temps. La science positive s'en tient à cette représentation schématique ; mais la pensée philosophique n'y est pas nécessairement assujettie; elle nous autorise, elle nous invite même à la dépasser.

(1) Vuir La Pensr'e et les noucel/es Écoles aiili-inlelleclHCi/isles.

CIlAI'irni- OXZIMMK

L'interprétation du monde par l'évolution, synthèse de la permanence et du devenir. — L'éyolutionnisme.

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