‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction (volume 2)Chapitre 54 sur 120 · M. Janet, la Morale, p · texte numérisé non relu

M. Janet, la Morale, p

2. Cette pétition de principe, déguisée sous le nom de postulaty est bien plus sensible encore dans les systèmes de morale qui essayent de tenir plus ouvertement le milieu entre l'utilitarisme égoïste et le désintéressement absolu du stoïcisme. De ce nombre semblent être la morale de M. Renouvier en France et celle de M. Sidgwick en Angleterre. « Laraison, dit M. Renouvier (avec lequel le moraliste anglais est sur ce point entièrement d'accord) n*a de prix et ne se fait reconnaître qu'autant qu'elle est supposée être conforme à. la cause finale, principe des passions, au bonheur,.. Le postulat d'une conformité finale delà loi morale avec le bonheur... est l'induction, l'hypothèse propre de la morale... Refuse-t-on ce postulat?... l'agent moral pourra opposer à Tobligalion de justice une autre obligation^ celle de sa conservation propre, et au devoir l'intérêt tel qu'il se le représente... Au nom de quoi lui enjoindronsnous d'opter pour le devoir? » {Science de la moraley t. I, p. 17). M. Renouvier, esprit très sinueux et circonspect, essaye bien ensuite de diminuer la portée de cet aveu par une distinction sco-

La doctrine des kantiens, poussée à ses dernières conséquences, devrait plutôt aboutir logiquement à une complète antinomie entre le pur « mérite moral » et l'idée d'une récompense ou même d'une espérance sensible quelconque ; elle devrait pouvoir se résumer dans cette pensée d'une femme d'Orient que nous rapporte le sire de Joinville :

lastique. La sanction, dit-il, est moios un postulat de la morale qu'un 'postulat des passions, «nécessaire pour les légitimer et les faire entrer dans la science. » Par malheur, il vient de reconnaître qu'il ne peut pas y avoir de science de la morale indépendamment des passions, et que Yobligation de l'intérêt est une puissance logiquement équivalente à Tobligation morale. Si les passions postulent une sanction, d'autre part la morale postule les passions : c'est un cercle. Dans la morale ainsi conçue, le devoir se trouve, du moins au point de vue logique, mis sur un pied d'égalité avec l'intérêt : on place Bentham et Kant l'un en face de l'autre, on reconnaît qu'ils ont tous deux raison, et on s'arrange de manière à leur faire vouloir les mêmes objets au nom de principes contraires. La sanction sert de terrain d'accord, et le rémunérateur suprême, de juge de paix. Nous n'avons point à apprécier ici la valeur de ces systèmes de morale. Constatons seulement que le formalisme de Kant y a disparu; que « l'obligation de faire son devoir uniquement par devoir » n'y existe plus et est considérée comme un pur paradoxe {Science de la morale, I, 178); que la sanction n'est plus une conséquence du devoir, mais simplement une condition ; alors cette idée change entièrement d'aspect ; le châtiment et la récompense ne sont plus considérés comme rattachés à la conduite fworfl/e par un jugement synthétique à pnon, mais ils sont demandés d'avance par les agents pour justifier au point de vue sensible le commandement de la «loi. » L'acte moral ne constitue plus lui-même et lui seul un droit au bonheur ; mais tout être sensible est regardé comme pouvant naturellement espérer le bonheur et comme ne voulant pas y renoncer dans l'acte moral. MM. Renouvier et Sidgwick, cessant de soutenir que le devoir mérite une récompense, disent simplement que l'agent moral, s'attendant à une récompense, serait dupé s'il n'était récompensé un jour; ils invoquent pour ainsi dire comme seul argument la véracité du désir, de môme que Descartes invoquait la véracité de Dieu; mais l'une et l'autre peuvent être suspectées à bon droit par toute morale vraiment scientifique.

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