LE DEVOUEMENT II AMENE AUX LOIS DE LA VIE
contrat librement voulu, avec toutes les conséquences et tous les risques qu'il implique *.
Plus nous irons, plus l'économie politique et la sociologie se réduiront à la science des risques et des moyens de les compenser, en d'autres termes à la science de Vassurance. Et plus la morale sociale se ramènera à l'art d'employer avantageusement pour le bien de tous ce besoin de se risquer qu'éprouve toute vie individuelle un peu puissante. En d'autres termes, on tâchera de rendre assurés et tranquilles les économes d eux-mêmes, tandis qu'on rendra utiles ceux qui sont pour ainsi dire ^ororfe^w^s d'eux-mêmes.
Mais allons plus loin. L'agent moral peut être placé non en face du simple risque, mais devant la certitude du sacrifice définitif.
Dans certaines contrées, quand le laboureur veut féconder son champ, il emploie quelquefois un moyen énergique : il prend un cheval, lui ouvre les veines et, le fouet à la main, le lance dans les sillons ; le cheval saignant se traîne à travers le champ qui s'allonge sous ses jambes fléchissantes ; la terre se rougit sous lui, chaque sillon boit sa part de sang. Lorsque, épuisé, il tombe en râlant, on le force encore à se relever, à donner sans en rien retenir le reste de son sang à la terre avide. Enfin il s'affaisse pour la dernière fois ; on l'enterre dans le champ rouge encore ; toute sa vie, tout son être passe à la terre rajeunie. Cette semence
i. Les risques peuvent aller ainsi se multipliant sans cesse et vous enveloppant d'un réseau toujours plus serré sans qu'on puisse, logiquement et moralement, reculer. «L'exaltation des sentiments do colère et de générosité croît selon la même proportion que le d;iiiger, » fait observer avec raison M.Espinas dans des objections qu'il nous a adressées sans savoir que nous étions au fond du môme avis sur tous ces points. {Rêvai philosophique, année 1882, t. II.)
de sang devient une richesse : le champ ainsi nourri abondera en blé, en bienfaits pour le laboureur. Les choses ne se passent pas autrement dans l'histoire de l'humanité. La légion des grands infortunés, des martyrs ignorés ou glorieux, tous ces hommes dont le malheur propre fait le bien d'autrui, tous ceux qu'on a forcés au sacrifice ou qui l'ont cherché eux-mêmes, s'en sont allés à travers le monde semant leur vie, versant le sang de leurs flancs cntr'ouverts comme d'une source vive : ils ont fécondé l'avenir. Souvent ils se sont trompés, et la cause qu'ils défendaient ne valait pas leurs sacrifices : rien de plus triste que de mourir en vain. Mais, pour qui considère les moyennes et non les individus, le dévouement est un des plus précieux et des plus puissants ressorts de l'histoire. Pour faire faire un pas à l'humanité, ce grand corps paresiieux, il a fallu jusqu'à présent une secousse qui broyât des individus. Le plus humble, le plus moyen des hommes peut donc se trouver devant l'alternative du sacrifice certain de sa vie ou d'une obligation à remplir : il peut être non seulement soldat, mais gardien de la paix, pompier, etc., et ces situations que nous appelons modestes sont de celles qui peuvent exiger parfois des actes sublimes. Or, comment demander à quelqu'un le sacrifice de sa vie si l'on n'a fondé la morale que sur le développement régulier de cette vie même? Il y a contradiction dans les termes. C'est l'objection capitale que nous avons faite aiUeurs à toute morale naturaliste, et devant laquelle nous sommes ramené par la nécessité des choses.
Au point de vue naturaliste où nous nous plaçons, l'acte même de veiller aux simples intérêts d'autrui n'est supérieur à l'acte de veiller à ses propres intérêts qu'en tant qu'il indique une plus grande capacité morale^ un surplus