POUVOIR ET DEVOIR
cience d'une puissance intérieure. Sentir intérieurement ce qu'on est capable de faire, c'est par là même prendre la première conscience de ce qu'on a le devoir de faire.
Le devoir n'est autre chose qu'une surabondance de vie qui demande à s'exercer, à se donner ; on Ta trop interprété jusqu'ici comme le sentiment d'une nécessité ou d'une contrainte; c'est en même temps celui d'une puissance. Toute force qui s^accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle ; tout pouvoir produit une sorte d'obhgation qui lui est proportionnée : pouvoir agir, c'est devoir agir. Chez les êtres inférieurs, où la vie intellectuelle est entravée et étouffée, il y a peu de devoirs ; mais c'est qu'il y a peu de pouvoir. L'homme civiHsé a des devoirs innombrables : c'est qu'il a une activité très riche à dépenser de mille manières. A ce point de vue, rien de mystique dans l'obligation morale ; elle se ramène à cette grande loi de la nature : la vie ne peut se maintenir quà condition de se répandre\ il est impossible d'atteindre sûrement un but quand on n'a pas le pouvoir de le dépasser, et si on soutient que le moi est à lui-même son propre but, c'est encore une raison pour qu'il ne puisse se suffire à luimême. La plante ne peut pas s'empêcher de fleurir; quelquefois, fleurir, pour elle, c'est mourir; n'importe, la sève monte toujours. La nature ne regarde pas en arrière pour '^ voir ce qu'elle abandonne ; elle va son chemin, toujours en avant, toujours plus haut.
2° Existence d'un certain devoir impersonnel créé par la conception même de l'action. — De même que la puissance de l'activité crée une sorte d'obUgation naturelle ou d'impulïion impérative, de même Tintelligence a par elle-même un pouvoir moteur.
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Quand on s'élève assez haut, on peut trouver des motifs d'action qui n'agissent plus seulement comme mobiles, mais qui, en eux-mêmes et par eux-mêmes, sans intervention directe de la sensibilité, sont des moteurs de l'activité et de la vie.
Nous pouvons appliquer ici une importante théorie, celle qu'un philosophe contemporain a proposée sur les idéesforcesl* L'intelligence et l'activité n'apparaissent plus de nos jours comme séparées par un abîme. Comprendre, c'est déjà commencer en soi-même la réalisation de ce qu'on comprend ; concevoir quelque chose de mieux que ce qui est, c'est un premier travail pour réaliser cette chose. L'action n'est que le prolongement de l'idée. La pensée est presque une parole ; nous sommes portés avec tant de force à exprimer ce que nous pensons, que l'enfant et le vieillard, moins capables de résister à cette contrainte, pensent tout haut : le cerveau fait naturellement mouvoir les lèvres. C'est de la même façon qu'il fera agir, qu'il fera mouvoir les bras et le corps tout entier, qu'il dirigera la vie. Il n'y a pas deux choses : conception du but, effort pour y parvenir. La conception même, répétons-le, est un premier effort : on pense, on sent, et l'action suit. Nul besoin, dès lors, d'invoquer l'intermédiaire d'un plaisir extérieur, nul besoin de moyen-terme ni de pont pour passer de l'une à l'autre de ces deux choses: pensée, action. Elles sont au fond identiques.
Ce qu'on appelle obligation ou contrainte morale n'est, dans la sphère de l'intelligence , que le sentiment de cette radicale identité : l'obligation est une expansion inté-
4. Voir M. Alfrcdjouillée, la Liberté et le Déterminisme ^ 2® édition, et la Critigue des systèmes de morale contemporains.