‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 7 sur 65 · FÉCONDITÉ DE L'INTELLIGENCE ET DE LA SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

FÉCONDITÉ DE L'INTELLIGENCE ET DE LA SENSIBILITÉ

ment les conditions de la vie dans l'humanité. La pensée, en effet, est impersonnelle et désintéressée.

2" Fécondité de rémotion et de la sensibilité, — De même que l'intelligence, la sensibilité veut s'exercer. Nous ne sommes pas assez pour nous-mêmes; nous avons plus de larmes qu'il n'en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n'en justifie notre propre bonheur. Il faut bien aller vers autrui, se multiplier soimême par la communion des pensées et des sentiments. De là une sorte d'inquiétude chez l'être trop soUtaire, un désir non rassasié. Quand on ressent, par exemple, un plaisir artistique, on voudrait ne pas être seul à en jouir. On voudrait faire savoir à autrui qu'on existe, qu'on sent, qu'on souffre, qu'on aime. On voudrait déchirer le voile de l'individualité. — Vanité? — Non, la vanité est bien loin de notre pensée. C'est plutôt le contraire de l'égoïsme. Les plaisirs très inférieurs, eux, sont parfois égoïstes. Quand il n'y a qu'un gâteau, l'enfant veut être seul à le manger. Mais le véritable artiste ne voudrait pas être seul à voir'^ quelque chose de beau, à découvrir quelque chose de vrai, à éprouver un sentiment généreux ^ Il y a, dans ces hauts plaisirs, une force d'expansion toujours prête à briser l'enveloppe étroite du moi. En face d'eux on se sent insuffisant soi-même, fait seulement pour les transmettre, comme l'atome vibrant de l'éther transmet de proche en proche le rayon de lumière sidérale qui le traverse , et 'dont il ne retient rien qu'un frisson d'un instant. y

1. Il faut toutefois distinguer ici entre la jouissance de ïartiste, qui est toujours féconde, conséquemment généreuse, et celle de ïamateur d'art, qui peut être étroite et égoïste, parce qu'elle est toute stérile. Voir nos Problèmes de l'esthétique contemporaine.

Pourtant, ici encore, il faut éviter une expansion exagérée de la vie, une sorte de débauche affective. Il est des hommes, rares d'ailleurs, qui ont trop vécu pour autrui, qui n'ont pas assez retenu d'eux : les moralistes anglais les blâment avec quelque raison. Un grand homme n'a peut-être pas toujours le droit de risquer sa vie pour sauver celle d'un imbécile. La femme mère qui s'oublie trop ellemême peut condamner d'avance à une vie maladive et souffreteuse l'enfant qu'elle porte dans son sein. Le père de famille, qui se soumet lui et les siens à des privations quotidiennes pour laisser un peu d'aisance aux enfants, aboutira en effet à laisser quelque fortune à des êtres mal venus, sans valeur pour l'espèce.

Page 1