INTRODUCTION
SECTION I
De V objet de la philosophie , et de la méthode à suivre dans les recherches philosophiques.
1. Toutes les recherches philosophiques, quelle que soit leur nature, et toute cette connaissance pratique qui dirige notre conduite dans la vie, supposent un ordre établi dans la succession des événemens. Autrement , l’observation du passé serait stérile, et nous ne pourrions rien en conclure pour l’avenir.
2. Dans les phénomènes du monde matériel, et dans la plupart des phénomènes de l’esprit, quand nous voyons reparaître le concours des memes circonstances, nous attendons avec une confiance parfaite le retour des memes résultats. Les lois que suivent les affaires humaines sont certainement moins faciles à démêler; et cepen-
dant, dans cette classe même de faits, il est un degré d’ordre qu’il est possible de saisir, et qui suffit pour fonder des règles générales d’une grande utilité. Ajoutons que cet ordre devient plus apparent à mesure que nous généralisons davantage nos observations.
3. Notre connaissance des lois de la nature n’a pas d’autre source que l’observation et l’expérience. Jamais, entre deux événemens, nous n’apercevons de connexion nécessaire; jamais, par conséquent, nous ne pouvons logiquement, et à priori , inférer l’un de l’autre. L’expérience nous apprend que certains événemens sont invariablement associés; et de là vient que, si l’un apparaît, nous attendons l’autre; mais nous ne savons rien de plus, et notre connaissance en pareil cas ne s’étend pas au delà du fait.
4- Reconnaître avec soin , constater avec exactitude ces associations d’événemens qui ne sont autre chose que l’ordre même de l’univers; recueillir les phénomènes épars que cet univers nous présente et les rapporter à leurs lois générales, tel est l’objet suprême de la philosophie. Bacon est le premier qui ait mis dans tout son jour l’importance de cette vérité fondamentale. Les anciens considéraient la philosophie comme la science des causes , et cette fausse idée les conduisit à une foule de spéculations
qui dépassent tout- à -fait la compétence des facultés humaines.
5. Veut-on savoir quel est le véritable but de toute recherche philosophique? Celui que se propose un homme de bon sens quand il observe les événemens qui se passent sous ses yeux : son intention est de mettre à profit ce qu’il voit pour sa conduite future. Plus s’étendent nos connaissances, mieux nous pouvons accommoder nos plans à l’ordre naturel des choses et tirer parti des facultés dont nous sommes pourvus, et des forces dont nous disposons pour l’accomplissement de nos desseins.
6. Entre la science du philosophe et ce bon sens qui dirige le commun des hommes dans les affaires de la vie, il n’y a pas différence dénaturé; elle est tout entière dans le degré. Et si la science surpasse le bon sens, c’est que le philosophe a, pour apprendre, des procédés qui manquent au vulgaire. En combinant artificiellement les circonstances, c’est-à-dire, en expérimentant , il découvre entre les événemens un grand nombre d’ associations naturelles qui ne se seraient point d’elles-mêmes manifestées à son observation. En partant des lois générales qu’il a découvertes, le raisonnement le conduit synthétiquement à reconnaître l’ordre là où le simple observateur ne verrait qu’irrégularité. C’est ce dernier pro-
cédé de l’esprit que l’on honore plus particulièrement du nom de philosophie , et dont les règles pour philosopher enseignent spécialement l’usage.
7. Les connaissances que la simple observation nous donne sur l’ordre de la nature sont extrêmement bornées: elles ne dépassent point les cas où l’uniformité des phénomènes tombe d’elle-même sous nos sens; ce qui arrive quand une seule loi de la nature opère séparément, ou que plusieurs se combinent toujours de la même manière. Mais très- souvent , dans le concours de plusieurs lois, le résultat varie d’un cas à l’autre, selon les diverses circonstances de la combinaison : et alors celui-là seul pourra prédire le résultat, qui connaîtra bien et le nombre et la nature des lois appelées à agir dans la production du phénomène attendu, et qui saura déterminer à l’avance comment les effets de l’une seront modifiés par la présence de toutes les autres.
8. Il suit de là que la philosophie doit avant tout constater les lois simples et générales d’où émanent les phénomènes compliqués qui se manifestent à nous dans l’univers. Ces lois obtenues, nous pouvons raisonner avec certitude sur l’effet qui devra résulter d’une quelconque de leurs combinaisons. La découverte des lois s’ap-
pelle an alyse: l’explication des phénomènes par les lois , synthèse.
9. C’est à cette méthode philosophique, qu’on désigne communément sous le titre d’ induction, que nous sommes redevables des progrès rapides que les sciences physiques ont faits depuis Bacon. La publication de ses écrits a marqué le commencement d’une ère nouvelle dans l’histoire de la science. Gardons-nous cependant de lui attribuer tout l’honneur de la réforme opérée dès lors dans la direction des recherches philosophiques; sans doute il y a contribué plus que personne : mais son génie et ses ouvrages ont subi la puissante influence des circonstances et du caractère de l’âge où il vivait, et l’on peut croire qu’il n’a fait que hâter un événement qu’une foule de causes concourait à produire.
SECTION IL
Application des principes précèdens à la philosophie de V esprit humain.
1 o. La réforme introduite dans les recherches philosophiques pendant les deux derniers siècles, tout en dépassant le cercle des sciences physiques, n’a cependant point exercé la meme influence dans les autres branches de la connaissance humaine. On s’en aperçoit assez au
scepticisme qui s’attache encore aux principes de la métaphysique et de la morale. A ce mal il n’y a qu’un remède : c’est d’appliquer à ces matières la méthode d’induction.
il. Comme toute notre connaissance du monde matériel repose définitivement sur des faits constatés par l’observation, de même toute notre connaissance de l’esprit humain repose , en dernière analyse, sur des faits attestés par la conscience. Que l’on soumette ces faits à un examen attentif, peu à peu les lois générales de la constitution humaine se dévoileront, et avec le temps nous verrons s’élever une science de l’esprit égale en certitude à celle des corps. Les ouvrages de Reid offrent de beaux exemples de recherches semblables.
12. Les objections qu’ont opposées des écrivains de nos jours aux résultats obtenus par les métaphysiciens qui ont appliqué la méthode d’induction à la science de l’esprit sont tout-à-fait semblables aux accusations qu’on porta d’abord contre la doctrine de Newton : on prétendit que la gravitation tendait à faire revivre les qualités occultes d’Aristote : comme si , dans toutes nos recherches, soit quelles se rapportent à la matière, soit qu’elles touchent à l’esprit, l’oeuvre du philosophe ne se bornait pas à rattacher des faits particuliers à des faits généraux , comme
si nos plus heureuses tentatives pouvaient jamais avoir d’autre terme que la découverte de quelque loi de la nature dont l’explication est impossible.
SECTION III
Des causes qui retardent les progrès de la connaissance humaine , et spécialement ceux de la philosophie de l'esprit humain et des sciences qui s'y rattachent.
i3. Parmi les principales, on peut compter les suivantes :
i° Les imperfections du langage , considéré comme instrument delà pensée, etcomme moyen de communication;
20 Les méprises dans lesquelles on tombe, tant sur le véritable objet de la philosophie que sur la méthode à suivre dans les recherches philosophiques ;
3° Une certaine disposition à s’attacher aux principes généraux sans se soumettre à l’étude préalable des faits particuliers;
4° La difficulté de constater exactement les faits, particulièrement dans les sciences qui se rapportent immédiatement à la philosophie de l’esprit humain ;
5° L’emploi que l’on fait d’une grande partie
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de sa vie à acquérir d’inutiles connaissances littéraires ;
6° Les préjugés imposés par de grands noms ou par l’influence des institutions locales;
70 Une prédilection singulière pour les opinions bizarres et paradoxales;
8° Un certain penchant pour un scepticisme sans restriction.
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