I. De V évidence intuitive
71. Il y a plusieurs espèces d’évidence intuitive ; voici les plus importantes :
i° L’évidence des axiomes;
20 L’évidence qui accompagne la conscience, la perception et la mémoire ;
3° L’évidence de ces lois fondamentales de la croyance humaine qui forment une partie essentielle de notre constitution, et dont l’autorité se trouve impliquée non-seulement dans toute espèce de raisonnemens, mais encore dans toute notre conduite, comme êtres actifs. Dans cette classe se range l’évidence de notre identité personnelle; celle de l’existence du monde matériel; celle de la constance des lois de la nature, ou en d’autres termes, de cet ordre qui règle la succession des phénomènes , et que l’expérience nous apprend à connaître. Pas un homme ne songe à se poser à soi-même de telles vérités sous la forme de propositions ;
DE PHILOSOPHIE MORALE. 5g
mais toute notre conduite et tous nos raisonnemens supposent que nous les admettons. La croyance à ces principes est nécessaire à la conservation de notre vie , et c’est pourquoi, sans doute, elle est contemporaine des premières opérations de l’intelligence.
72. Les attaques du scepticisme moderne se sont principalement dirigées contre cette dernière classe de vérités intuitives. Quelques écrivains plus récens, qui ont entrepris de soutenir leur autorité, leur ont donné le nom de principes du sens commun. Les conclusions de ces écrivains sont aussi solides qu’importantes; mais le vague de l’expression sens commun , qu’ils ont employée dans cette controverse, et qui est prise ordinairement dans une acception très-différente, a permis à leurs adversaires de représenter sous de fausses couleurs la doctrine en question, et de la peindre comme une tentative hardie, faite pour placer les préjugés populaires à l’abri de l’examen, et soumettre les décisions de la science au jugement de la multitude.
IT. De T évidence déductive.
7‘L Malgré la doctrine communément admise, qui établit une distinction radicale entre l’intuition et le raisonnement , il n’est pas sûr
que l’une de ces facultés ne soit pas impliquée dans l’autre. S’il est vrai qu’une démonstration parfaite résulte d’une série de raisonnemens dont tous les termes sont enchaînés l’un à l’autre par l’évidence intuitive, n’est-ii pas certain d’abord que le raisonnement présuppose l’intuition? Et, d’un autre côté, ne suffit-il pas de l’intuition et de la mémoire pour expliquer ce travail de la pensée, qui, par une suite de conséquences, conduit l’esprit des prémisses à la conclusion ?
74. « Lorsque l’esprit, dit Locke, perçoit immédiatement la convenance ou la disconvenance de deux idées sans l’intervention d’une troisième , la connaissance peut s’appeler intuitive. Lorsque de la comparaison immédiate , et pour ainsi dire de la juxta-position des idées, 11e résulte pas la perception de leur convenance ou de leur disconvenance , il est forcé de faire intervenir d’autres idées , tantôt une , tantôt plusieurs , selon l’occurrence , pour arriver à cette perception , et c’est là* ce que l’on appelle raisonner. » D’après ces définitions , si l’on suppose que par la coïncidence des deux lignes A et B , nous percevions immédiatement leur égalité, ce jugement de l’esprit est intuitif. Si l’on suppose au contraire que À coïncide avec B et B avec C, le rapport entre A et C est perçu par le raisonnement.
75. Cette manière d’envisager la chose ne s’accorde certainement pas avec le langage usuel. La vérité des axiomes mathématiques a toujours passé pour éminemment intuitive , et le premier des axiomes dans l’énumération d’Euclide affirme que , si A égale B , et que B égale C , A et C sont égaux.
76. En admettant toutefois que la définition de Locke soit juste, il est aisé de voir que la faculté qui perçoit le rapport entre A et C est la même que celle qui perçoit le rapport entre A et B et le rapport entre B et C. Quand le rapport d’égalité entre A et B a été une fois perçu , A et B ne sont plus que deux noms différens d’une seule et même chose.
77. La structure du syllogisme prouve aussi que le raisonnement , ou , comme on l’a quelquefois appelé, la faculté discursive , se résout dans l’intuition et la mémoire. On ne saurait concevoir un entendement qui perçoive la vérité de la majeure et de la mineure d’un syllogisme sans percevoir la vérité de la conclusion. A vrai dire , comme dans cette forme d’argument l’esprit descend de l’universel au particulier, il a nécessairement saisi la vérité de la conclusion avant même d’avoir formé la majeure.