‹ Esquisses de philosophie moraleChapitre 38 sur 66 · Toutes les fois que nous pouvons nous · texte numérisé non relu

Toutes les fois que nous pouvons nous

regarder comme les auteurs d’un effet , la conscience de notre pouvoir excite en nous un mélange de joie et d’orgueil. Le plaisir est en général proportionné à la grandeur de l’effet, comparée à la faiblesse de notre exertion.

129. L’enfant encore à la mamelle se plaît à exercer son pouvoir naissant sur tous les objets qui sont à sa portée. 11 est mortifié si quelque accident lui fait sentir sa faiblesse. Les passe-temps des garçons ont presque sans exception ce caractère , de leur donner l’idée de leur puissance : et la même remarque peut s’étendre aux jeux actifs et aux exercices athlétiques de la jeunesse et de l’âge viril.

130. A mesure que nous avançons en âge et que l’activité de nos facultés physiques se perd avec leur vigueur, notre ambition change de nature. Nous cherchons dans la supériorité de la fortune et du rang , ou dans celle plus flatteuse encore de nos talens intellectuels , les moyens d’étendre notre influence sur les autres : la force de l’entendement, l’étendue des connaissances , les artifices de la persuasion , et les finesses de l’habileté sont mis en œuvre pour ce but. Quelle autre idée que celle du pouvoir réjouit l’orateur dans le sentiment de son éloquence ; quand il fait taire par l’ascendant 'de son génie la raison des autres, qu’il tourne à ses

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desseins leurs désirs et leurs passions, et que sans le secours de la force ou la splendeur du rang il devient l’arbitre des nations?

1 3 1 . On peut , en partie , rapporter au meme principe le plaisir que nous cause la conception des théorèmes généraux. Chaque découverte de cette espèce nous met en possession d’une quantité innombrable de vérités et de faits particuliers, et met à nos ordres, pour ainsi dire, toute une tribu de connaissances sur laquelle nous n’avions aucun empire auparavant. C’est ainsi que le désir du pouvoir devient l’auxiliaire du désir de connaissance dans le développement de la raison et les progrès de l’expérience.

i3oi. Le désir du pouvoir entre également pour quelque chose dans notre attachement à la propriété. Il ne nous suffit pas d’avoir l’usage d’un objet ; nous voulons l’avoir complètement à nous, sans en être responsables à qui que ce soit.

1 33. L’avarice n’est qu’une modification du désir du pouvoir, qui dérive des différens usages de l’argent dans les pays civilisés. Son influence, comme principe actif, est considérablement augmentée par l’habitude et l’association des idées.

r 34. L’amour de la liberté procède en grande partie du même principe. Il faut que nous puissions faire tout ce qui flatte nos inclinations. Si l’esclavage nous mortifie, c’est qu’il met des bornes à notre pouvoir.

135. L’amour même de la tranquillité et de la retraite a été résolu par Cicéron dans le désir du pouvoir : Multi ciutem et sunt et Juerunt , qui eam, quam dico , tranquillitalem expetentes , à negotiis publicis se removerint , ad otiumque perfugerinl. His idem propos ilum fuit , quod r e gibus ; ut ne quâ re e gèrent , ne cui parèrent , liber taie uterenlur; cuj us proprium est , sic vivere ut velis. Qu are y cüm hoc commune sit potentiœ cupidorum cum iis, quos dixi, otiosis ; alteri se adipisci id posse arbitrantur , si opes magnas habeant; alteri , si contenti sint et suo et parvo.

1 36. L’idée du pouvoir contribue également au plaisir de la vertu. Nous aimons à suivre nos penchans sans être assujettis à la censure d’un supérieur; mais cette indépendance ne suffit pas à notre bonheur. Lorsque des habitudes vicieuses ou la force de la passion nous entraînent à des choses que la raison désapprouve, le sentiment de la domination qu’exercent sur nous les principes inférieurs de notre nature nous mortifie et nous donne la conscience amère de notre faiblesse et de notre lâcheté. Il n’en

est pas de même chez l’homme qui se sent capable en toute occasion de calmer le tumulte des passions et d’obéir aux froides suggestions du devoir et de l'honneur: la liberté, l’indépendance, l’élévation d’âme et l’orgueil de la vertu sont ses sentimens naturels.

Y. Du désir de supériorité .

137. On a souvent rangé l’émulation parmi les affections : mais elle semble tomber plus naturellement sous la définition des désirs. Il est vrai que ce principe est souvent accompagné de malveillance pour autrui; mais cette affection malveillante n’est qu’une circonstance accessoire : le désir de supériorité est le véritable principe actif.

138. L’affection malveillante n’accompagne même pas nécessairement le désir de supériorité. Quelque rare que puisse être le cas , on conçoit l’émulation entre deux hommes unis par l’amitié la plus cordiale, sans qu’aucun sentiment de malveillance vienne troubler leur mutuel attachement.

i3q. Lorsque l’émulation est accompagnée d’une affection malveillante, elle prend le nom d 'envie. Le Docteur Butler a très-bien marqué la différence qui distingue ces deux principes.

« L’émulation , dit-il , est proprement le désir de devenir supérieur à ceux avec qui nous nous comparons : vouloir y parvenir en abaissant les autres au-dessous de notre niveau , telle est la nature de l’envie. Ainsi la passion naturelle de l’émulation et la passion dépravée de l’envie ont exactement le même but ; faire le mal n’est donc pas la fin de l’envie, mais le moyen dont elle use pour arriver à sa fin. »

i4o. On remarque dans les animaux quelques faibles symptômes d’émulation ; mais elle n’y produit que des effets insignifians. Elle opère parmi les hommes dans une infinité de directions, et doit être regardée comme un des ressorts les plus énergiques du développement de notre espèce.

\[\i. Comme nous avons des appétits factices, nous avons des désirs artificiels. Tout ce qui peut contribuer à nous faire obtenir l’objet d’un désir naturel, nous le voulons d’abord comme moyen et à cause de la fin : puis très-souvent il finit par prendre à nos yeux une valeur propre. C’est ainsi que la richesse devient pour plusieurs le terme véritable de leur ambition : elle n’est cependant qu’un moyen, et n’a d’abord de prix qu’à ce titre. De même, on voit les hommes désirer de riches vêtemens , des équipages , des

valets, des meubles, en considération de l’effet que toute cette magnificence produit sur le public. Hutcheson a appelé secondaires cette sorte de désirs. L’association des idées explique aisément leur formation.

SECTION IV

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