I. Des affections bienveillantes
i43. Nos affections bienveillantes sont trèsvariées, et peut-être serait-il malaisé d’en donner une énumération complète : V amour paternel et filial, les affections de parenté, X amour, X amitié, le patriotisme , la philanthropie, la reconnaissance, la pitié , sont au nombre des plus im-
portantes, ii y a, de plus, des affections bienveillantes particulières excitées par certaines qualités morales qui rendent tel homme aimable, respectable ou digne d’admiration.
j 44- Nous ne prétendons pas que les affections bienveillantes que nous venons de nommer soient toutes des principes primitifs ou des faits irréductibles de notre constitution. Il est très-probable, au contraire, que plusieurs de ces affections rentrent dans un même principe qui se modifie diversement , selon les circonstances dans lesquelles il agit. Quoi qu’il en soit, et malgré l’importance qu’on a quelquefois attachée à ce problème, ce n’est là qu’une question d’arrangement. Soit que nous regardions ces principes comme des faits primitifs, soit que nous les supposions réductibles dans d’autres faits plus généraux; toujours est-il qu’ils font partie intégrante de la nature humaine; et, dans l’une ou l’autre supposition, il y a lieu d’admirer avec quelle sagesse cette nature est adaptée à la situation où elle se trouve. Les lois qui règlent les perceptions acquises de la vue ne font pas moins partie de notre constitution que celles qui président à nos perceptions immédiates ; et bien qu’elles exigent pour se développer un certain degré d’expérience et d’observation, l’uniformité de leurs résultats montre assez qu’il n’y a rien d’arbitraire ni d’accidentel dans leur origine.
145. Sans doute la question de l’origine des différentes affections conduit à quelques recherches intéressantes. Mais elle n’est pas d’une importance comparable à celle de leur nature, de leurs lois, de leur destination. Il semble néanmoins qu’on lui ait donné la première place dans plusieurs systèmes philosophiques sur cette partie de notre constitution.
146. Traiter en détail de la nature, des lois et de la destination de nos affections bienveillantes est une entreprise incompatible avec la brièveté de ce livre , qui n’a d’autre objet que de présenter une suite de divisions et de définitions, avec quelques remarques indispensables pour faire comprendre le plan qu’on s’est proposé. L’énumération précédemment donnée ( § i43 ) montre dans quel ordre le sujet pourrait être traité en détail. Quant aux remarques qui vont suivre , elles s’appliqueront également à tous les principes compris sous le titre général d’affections bienveillantes.
147. Le développement de toute affection bienveillante est accompagné d’une sensation ou d’une émotion agréable. Cette source de bonheur est si abondante, que les auteurs, dont le but est de charmer l’esprit, puisent dans ces affections quelques-uns de leurs meilleurs moyens de plaire. De là surtout la puissance de
la tragédie et des autres compositions pathétiques. On peut douter s’il est bon de dépenser ainsi la pitié à des malheurs imaginaires, et de séparer de la sorte le principe actif des circonstances réelles où l’action pourrait le suivre.
iZj8. Il ne faut pas croire que les affections vertueuses soient les seules qui donnent du plaisir. Il s’attache également aux affections criminelles, et séduit souvent la jeunesse et l’irréflexion par les charmes qu’il prête à la folie et au vice.
i4q. Même lorsque les affections bienveillantes sont trompées dans leurs poursuites , le plaisir qui leur est attaché subsiste à quelque degré et se mêle à la peine. Il y a plus, quelquefois le plaisir prédomine de beaucoup.
i5o. La cause finale de l’émotion agréable qui accompagne le développement de la bienveillance dans ses diverses modifications est évidente. Cette émotion a pour objet de nous porter à cultiver avec soin une classe de principes si immédiatement utile au bonheur de la société.
ï5i. Malgré le plaisir que nous trouvons à nous abandonner aux affections bienveillantes, elles n’ont rien d’intéressé dans leur origine. Différens écrivains l’ont démontré jusqu’à l’évi-
dence. Nous savons que cette opinion ne s’accorde pas avec les systèmes de plusieurs philosophes anciens et modernes ; mais elle n’en est pas moins conforme aux faits, et l’analogie des autres principes actifs que nous avons examinés la confirme puissamment.
i5 2. Nous avons vu que la conservation des individus et la propagation de l’espèce n’ont été confiées ni à l’intérêt ni à la raison ; mais que nous sommes doués de certains appétits qui nous poussent à leurs objets respectifs sans aucune réflexion de notre part. Nous avons également trouvé que l’acquisition des connaissances d’où dépendent et le perfectionnement des individus et celui de l’espèce n’avait pas été uniquement abandonnée à l’intérêt et à la bienveillance, mais que nous étions entraînés vers ce but important par le principe inné de curiosité. Enfin nous avons reconnu que le sentiment du devoir avait aussi son auxiliaire dans le désir de l’estime, qui n’est pas seulement un de nos principes actifs les plus puissans, mais qui continue d’agir dans toute la plénitude de son énergie jusqu’au dernier moment de notre existence. Nous trouvons maintenant que l’homme est évidemment destiné à vivre en société , et que l’union sociale ne peut subsister sans un échange mutuel de bons offices : n’est-il pas raisonnable d’en induire, par analogie avec toutes les autres
parties de notre nature , qu’un résultat aussi important n’a pas pour seule garantie les tardives déductions de la raison ou les calculs métaphysiques de l’intérêt ; mais que son accomplissement a été confié à une classe particulière de principes actifs destinés à opérer sans le secours de la réflexion, comme les appétits et les désirs? Affirmer que c’est ainsi qu’agissent les affections de parenté ou la pitié , ce n’est rien dire de plus en leur faveur que ce que nous avons dit de la faim et de la soif; savoir : que ces principes nous poussent à certaines fins particulières sans aucun retour sur notre propre intérêt.
IL Des affections malveillantes .
153. Différentes dénominations désignent, ces affections dans le langage ordinaire : on distingue la haine , la jalousie , Y envie, la vengeance, la misanthropie. Mais il est à croire que de tous les principes de cette espèce il n'y en a qu’un qui soit inné en nous, le ressentiment. C’est sur cette tige unique que nos opinions erronées’ et nos mauvaises habitudes ont greffé tous les autres.
1 54. On a distingué le ressentiment instinctif et le ressentiment délibéré. Le premier agit dans l’homme exactement de la même manière
que dans les animaux, destiné sans doute à nous mettre en garde contre une violence soudaine, dans les cas où la raison viendrait trop tard à notre aide. Cette espèce de ressentiment tombe aussitôt que nous sommes assurés que l’injure n’était pas faite avec intention.
1 55. L’injure avec intention excite seule en nous le ressentiment délibéré : aussi cette sorte de ressentiment implique-t-elle une notion de justice ou de bien et de mal moral.
156. Le ressentiment excité par une injure faite à un autre s’appelle proprement indignation . Dans les deux cas , le principe semble être fondamentalement le même , et paraît avoir pour objet, non de communiquer la douleur à un être sensible, mais de punir l’injustice et la cruauté.
157. De même que toute affection bienveillante est accompagnée d’une émotion agréable, de même toute affection malveillante trouble l’âme et la fait souffrir. Cela est vrai, même du ressentiment , quelque justice que lui prête la conduite injurieuse de l’offenseur.
1 58. Dans la revue que nous venons de faire de nos principes actifs , nous n’avons pas parlé
des passions; la vérité est que ce mot, dans son acception propre, ne s’applique exclusivement à aucune classe de ces principes, mais à toutes, lorsque nous souffrons qu’ils passent les bornes de la modération. Alors une agitation ou commotion sensible se fait remarquer dans le corps ; notre raison est troublée ; nous perdons jusqu’à un certain point le pouvoir de nous commander, et nous sommes entraînés à agir par une impulsion presque irrésistible. L’ambition , la soif de réputation , l’avarice , la compassion, l’amour, la reconnaissance, le ressentiment , l’indignation , acquièrent également dans de certaines circonstances le triste droit d’être ainsi nommés. Lorsque nous parlons en général de la passion, communément il s’agit du ressentiment ; sans doute parce que cette affection trouble plus notre raison et nous enlève plus complètement la possession de nousmème qu’aucun autre principe de notre nature.
SECTION Y