‹ Esquisses et sentencesChapitre 5 sur 57 · Un esprit etroit ne saarait etre juste · texte numérisé non relu

Un esprit etroit ne saarait etre juste

8 ESOUISSES ET SENTENCES

25. — La droiture de Tespril coiisiste moins encore i bienjuger de toutes choses, qu'^ savoir k propos s'abstenir de juger.

26. — L'on doit juger les hommes moins par ce qu'ils disent que par la faQon dont ils le disent, et, souvent, moins par leurs paroles que par lenr silence,

27. — Nous voulons loujours juger autrui, non tel qu'il est, mais tel que nous sommes, a moins que nous ne pr6ferions le juger tel qu'ilnous serait expedient qu'il fut.

28. — II est bien des circonstances dans la vie ou rien ne semble plus difficile h distinguer que le manque de coeur et le manque de jugement.

29. — On a quelquefois du jugement sans experience ni esprit de cdkduite, mais on ne saurait acquerir ces derniers sans le jugement,

30. — II n'est gu^re d'homme auquel son jugement ne serve plut6t k mesurer les consequences des fautes par lui commises qu'h I'empecher d'y retomber k Tavenir.

31. — Le sage se trouve quelquefois r^duit a juger d'apr^s les apparences; le sot ne saurait guere s'empecher de juger d'apres ses d6sirs.

32. — Les jugements de ce monde sont rarexnent lout k fait faux, mais aux yeux du sage, ils apparaissent trop superficiels, pas assez impartiaux, d'une equite trop contestable pour pouvoir jamais 6tre consid6res comme parfaitement justes.

33. — La domination que Ton pretend imposer au nom de son jugement est plus intolerable que la supr^matie que Ton entend exercer au nom de son esprit.

34. — Si le manque do jugement n'avait pour effiet que de nous rendre trop humbles, trop timores, trop deferents aux avis d'autrui, alors il cesserait de meriter le nom de d6faut pour ne plus etre regarde que comme une infirmite.

33. — L'homme et Tanimal offrent ceci de commun que ce n'est gufere la raison qui rfegle leurs actes, mais il y a une superiorite incontestable a alleguer en faveur de ce dernier, c'est qu'il est 6clair6 et guide par ses instincts, tandis que nous sommes presque toujours aveugles et tyrannises par les n6tres.

36. — Nous raisonnons parfois d'apres notre jugement, mais n'agissons gufere que d'apres nos instincts.

37. — Nous ne pouvons uous emp^cher de raisonner et d'agir comme si les choses eiaieQt telles que nous les seutoos et non pas telles que nous Savons bien qu'elles sont en r^alit^.

38. — Les illusions d'optique ne sont guere moins fr6quentes au moral qu'au physique. Bien voir ne consiste pas tant k saisir les choses telles qu'elles sont qu'a deviner juste et k savoir reeonnaitre ce qui est reellement par ce qui par<ut k nos yeux.

39. — L'experience est le bon sens de ceux qui n'ont pas de jugement^ et Thomme qui attend pour etre sage que la pratique de la vie Fait rendu tel, court grand risque de rester un fol tout le temps de son existence.

40. — C'est se montrer presque assez sage pour se passer des legons de Texp^rience que de savoir en profiter.

41. — II en est des lemons de Texperience comme de ces systemes d'eclairage inventes par les savants, utiles k Thomme jouissant d'une vue excellente, mais qui aveuglent les autres.

42. — L'experience nous eclaire d'ordinaire plus qu'elle ne nous corrige, et nous cessons de profiler de ses legons en cessant d'en souffrir.

43. — Oa pourrait defiair le bon sens, Tart de profiler des leQons de Texp^rience.

44. — Tons subissent les legons de rexperience, mais peu savent en profiler, et leur cffei varie suivaut les caraciferes et les temperaments. Elles enseignent la prudence et la reserve au coeur 6nergique, tour h tour irritent Tinsensd et le decouragent, rendent timore Thomme circonspect et pusillanime, celui que la nature avail fait indecis.

45. — Le grand kge donne de Texp^rience k peu pres a tout le monde ; il n'a jamais enseigue Ic bon sens k personne.

46. — C'est le bon sens qui nous fail deviner les hommes, et Texp^rience connailre les choses.

47. — Nous prelendons loujours que noire experience qui n'a pu suffire k nous corriger, ail pour effel de corriger les autres.

48. — Ne pouvanl nier nos fautes, nous les baptisons du nom d'experience et enlendons d'aulanl plus etre tenus pour sages, que toule noire conduile proclame que nous avons et6 des sots.

49. — Les leQons de Texp^rience sont peut-etre la chose que nous craignons le plus au monde de laisser perdre, et nous enlendons d'autant davan-

tage en faire profiler autrui que nous sentons avoir ete hors d'etat d'en profiler nous-memes.

50. — Certaines gens se posent en hommes d'experience, lesquels n'y ont d*autre titre que les nombreuses sottises qu'ils n'ont jamais manqu6 Foccasion de commettre.

51. — Consulter les leQons de Texperience est d'ordinaire aussi utile qu'il serait dangereux de vouloir se laisjser guider uuiquement par elles.

52. — II est certaines fautes dans lesquelles toute Texp^rience du monde ne nous preserve guere de retomber.

53. — Ce que la m^moire est k Tintelligence, Texp^rience Test au jugement, et il ne suffit pas plus d'avoir pass6 par beaucoup d'6preuves pour etre reconnu sage que de se rappeler une fonle de choses pour avoir jamais rien compris.

54. — L'insuccfes profite parfois a Thomme d'esprit parce qu'il lui donne de Texp^rience, jamais au sot parce qu'il ne lui donne que de rhumeur.

55. — Le plus grand service que Inexperience puisse rendre a un sot, ce n'est pas de Teclairer, mais de le d^courager et de le preserver de nou-

velles sottises k commettre ea le forgant h reconnaltre Timpossibilit^ ou il se trouve d agir.

57. — Nous avouons sans difficulte que nous sommes trop vifs^ trop francs/ brusques, incapables de nous conienir et de nous mailriser , et nous nous indignons si Ton en tire la consequence naturelle qui est que nous manquons de jugement.

58. — La faussete du jugement consiste moins souvent a se faire illusion sur la possibilite du but a atteiudre que sur le choix des moyens a prendre pour y arriver.

59. — De meme qu'il y a un degre de perversite accessible uniquement a rhomme qui a jadis pratique la vertu, de meme il est un point d'extravagance auquel la culture de Tesprit seule nous permet d'atteindre.

60. — Le petit esprit est celui qui ne sait regarder les choses que d'un seul cote, et I'homme indecis, celui qui ne sait les voir clairement par aucun.

61. — Ce contentement de soi-meme qui resulte de Tignorance et de la presomptlon semble une source de bonheur d'autant plus precieuse que

i4 ESQUISSES ET SENTENCES

c*est pent-itre la seule qali dipende de doos de ne jamais laisser tarir.

62. — Les homines tieDnent dWdinaire moins k leurs passioos qu'k leurs pr^juges et h leurs prejug^s qw^k lears caprices.

63. — Nous nous defions souveni trop de nos forces, rarement assez de nos lumieres.

64. — Nous avons beau nous moquer des pr6jug^s et de la routine, on ne voit pas trop de quelle mani^re y supplier, ni m6me comment la societe serait possible sans cux, puisque seuls ils fournisseut des motifs de juger et d'agir k tant d'hommes qui en seraient incapables par euxm£mes.

63. — Nous ne saurions gufere nous r6soudre k expliquer la conduite du prochain par d'autres mobiles que ceux auxquels nous ob6issons nousmSmes.

66. — L'homme le plus clairvoyant, pour peu qu'il soit honnfeto se trouve fatalement vou6 au r61o de dupe, car il y a dans certaines 4mes, uu telfonds de bassesse et de perversit6 que pour s'en rendro compto, il faudrait leur ressembler.

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