SAINTE-BEUVE ET HUGO
On a beaucoup parlé de Victor Ilugo et de Sainte- Beuve, à propos d'un drame intime, lequel, malgré tous les témoignages, demeure encore confus.
Je ne reviendrai pas sur cette affaire ; j'y chercherai seulement l'occasion de rappeler l'opinion littéraire de Sainte Beuve sur Hugo. Elle eut ses hauts et ses bas.
Dans les Portraits contemporains, nous trouvons réunis deux articles de Sainte-Beuve sur Hugo poète. Le premier est de 1831, le second de 1035. L'auteur, en rééditant ses critiques, n'oublie aucune précaution :
« J'ai beaucoup écrit, dit-il en note, sur Victor Hugo ; il m'a paru suffisant de choisir et de donner ici les deux articles dont l'un exprime l'extrême louange, et dont l'autre pose la restriction. Ce mouvement alternatif nous est familier, on l'a pu voir
9^ ESQVISSES ET SOUVEMUS
déjà ; il fut chaque fois naturel et sincère ; il marque les deux âges et comme les deux temps de notre critique. » Cette note pourrait faire penser à une mauvaise conscience. Que nous importe ! puisque les remarques, surtout celles où il y a restrictioyi, €n sont fines et pénétrantes. Quand il s'agit de jouer un tour, la judiciaire de Sainte-Beuve n'est jamais faussée.
Lepremier article, celui de 1831, est consacré aux Feuilles d Automne. Il commence par des considérations sur le rôle de la critique, qui seront toujours actuelles. Tout cela est plein de verve, bien enchaîné, sans arrière-pensée.
Ces petites observations sont non seulement justes, mais aussi fort amusantes.
Rien n'est plus amusant que la vérité. Ici, Sainte- Beuve s'analyse en quelque sorte lui-même. Il était ce critique clairvoyant qui avait deviné le génie à peine éclos, et il n'avait pas hésité à proclamer sa découverte hardiment. Puis il vit s'échapper de ses mains le glorieux monopole de défendre ses propres idées. La naturelle et amoureuse jalousie dont il parle, l'avait-elle mordu, un instant, de façon à le rejeter dans le passé poétique de son idole, en lui faisant préférer les essais aux ouvrages enfin mûris? Peut-être. Ce sont là des accidents humains très touchants et très honorables.
PAYSAGES ET SENTIMENTS qS
Ce n'est pas le critique seul qui succombe ainsi à la fatalité. Une semblable aventure guette le simple lecteur. 11 a lu des vers d'un poète encore peu répandu ; il s'est entiché de ces vers, par hasard, par esprit de contradiction ou par un goût éclairé. Son âge, ses fréquentations, les circonstances de sa vie sentimentale, tout l'y poussait. Quelques années après, le poète aimé donne au public de nouvelles productions, d'une veine plus heureuse. Cependant, pour notre enthousiaste lecteur d'autrefois, cet art plus sûr de son poète n'est qu'une veine refroidie : le trouble se met dans son âme et le regret l'accable. Ainsi va le monde.
Tout en se laissant mener par le destin, Sainte- Beuve ne perd pas la carte. Il jette un regard malicieux sur les nouveaux admirateurs, tardifs, honteux tout bas de s'être (ait tant prier. Ils prêtent un peu le flanc au ridicule ; sans vouloir reconnaître leur premier aveuglement, ils s'obstinent à nier les anciennes œuvres qu'ils ont peu lues et mal jugées. Et voici qu'ils s'empressent pleins de bouffissure, et félicitent le poète d'avoir fait un pas vers eux. Mais, remarque Sainte-Beuve avec bonne humeur : ce sont eux qui, sans y songer, ont fait deux ou trois grands pas vers le poète. « Il est du ressort d'une critique équitable, ajoute-t-il, de contredire ces points de vue inconsidérés et de ne pas laisser s'accréditer
de faux jugements. Les grands poètes contemporains, ainsi que les grands politiques et les grands capitaines, se laissent malaisément suivre, juger et admirer par les mêmes hommes dans toute l'étendue de leur carrière. Si un seul conquérant use plusieurs générations de braves, une vie de grand poète use aussi, en quelque sorte, plusieurs générations d'admirateurs ; il se fait presque toujours, de lustre en lustre, comme un renouvellement autour de sa gloire. Heureux qui, l'ayant découverte et pressentie avant la foule, y sait demeurer intérieur et fidèle, la voit croître, s'épanouir et mûrir, jouit de son ombrage avec tous, admire ses inépuisables fruits, comme aux saisons où bien peu les recueillaient, et compte avec un orgueil toujours aimant les automnes et les printemps dont elle se couronne. » Douces promesses, oui, consolantes paroles ! Car le plus détaché des contingences terrestres se sent parfois abandonné par l'esprit d'abstraction, seul guide sur. Et alors son cœur mortel saigne au spectacle fratricide d'une lutte où s'entre-déchirent de vrais talents. Sainte-Beuve a démenti plus d'une fois ces promesses et ces paroles.
Ce fut un peu à cause de quelques imperfections de sa nature, et beaucoup par la force de la Parque universelle, qui, hélas ! sait peut-être bien ce qu'elle fait.
Hugo n'avait pas trente ans lorsqu'il fit paraître les Feuilles d'Automne. Par conséquent ces sombres poèmes avaient été composés en pleine jeunesse. Je sais que les désespoirs de cet âge sont, le plus souvent, facilesà guérir; mais il ne faut pas en rire à tout bout de champ. Je sais que le poète abusait de la rhétorique ; mais rien n'empêche un panache d'élre trempé de larmes. Cette résignation sinistre et cet affaissement dont parle Sainte-Beuve ont existé chez Victor Hugo de bonne heure. Il a pu les surmonter et atteindre la vieillesse. C'est que, comme Ronsard, il rimait chaque jour avec génie et à tour de bras. Et si cette folie comporte un peu de ridicule, elle n'en est pas moins une sauvegarde contre les déceptions et les dégoûts de la vie.
L'autre article de Sainte-Beu\e sur Hugo, l'article à restrictions, est beaucoup plus intéressant. Quelque chose s'était rompu entre les deux hommes ([uckfue chose qui avait donné la liberté à la méchanceté du critique, et, aussi, à son goût.
Sainte-Beuve aimait la poésie, et il l'aimait avec désespoir. Si vous avez lu de ses vers, vous savez que les Muses avaient eu constamment peur de lui. Aussi sa passion est-elle de l'héroïsme, vraiment.
Dans cet article sur les Chants du Crépuscule, qui est plein de détours^ avant de mordre, il sacrifie :
« C'est toujours, dit-il, un bonheur quand les hommes qui ont le don de la Muse reviennent à la poésie pure, aux vers. Cette forme d'expression pour l'imagination et pour le sentiment, lorsqu'on la possède à un haut degré, est tellement supérieure, d'une supériorité absolue, à l'autre forme, à la prose ; elle est si capable d'immortaliser avec simplicité ce qu'elle enferme, de fixer en quelque sorte l'élancement de l'àme dans une attitude éternelle, qu'à chaque retour d'un grand et vrai talent poétique -vers cet idiome natal, il y a lieu à une attente empressée de toutes les âmes musicales et harmonieuses, à un joyeux éveil de la critique qui sent l'art, et peut-être, disons-le aussi, au petit dépit mal •caché des gens d'esprit qui ne sont que cela. »
Après ce salut à Polymnie, Saintc-Deuve entreprend Victor Hugo sans se gêner.
A propos de ses drames, il lui dit qu'il les ménage trop peu, et que depuis qu'il s'occupe de théâtre, on dirait que chez lui, môme dans le lyrique, le théâtral a gagné.
11 le loue, pour commencer, d'avoir su marier, par une analogie symbolique, ses propres impressions intimes au siècle lui-même.
Mais aussitôt, il observe : «... Un inconvénient
est à craindre dans ces productions lyriques trop fréquentes, surtout quand on lient à les rattacher, ainsi que fait l'auteur, à des cadres distincts et composés : c'est qu'au lieu de réfléchir fidèlement dans les vers les .nuances vraies qui se succèdent dans l'âme, on ne crée, on ne force un peu, on n'achève exprès des nuances qui ne sont qu'ébauchées encore... »
Lorsque Sainte-Beuve soutient que Victor Hugo n'avait point le sens de la perfection grecque, il a tout à fait raison.
« 31. Hugo, écrit-il, loin d'avoir en rien l'organisation grecque, est plutôt comme un Franc énergique et subtil, devenu vite habile et passé maître aux richesses latines de la décadence, un Goth revenu d'Espagne, qui s'est fait Romain, très raffiné même en grammaire, savant en style du Bas-Empire et à toute l'ornementation byzantine (1). »
Sainte-Beuve a dit encore de Victor Hugo :
« Par manque de ce tact que j'appellerai grec ou attique, et qui 7i'eit pas moins français, il ne recule jamais devant le choquant de l'expression, quand il doit en résulter quelque similitude matérielle plus rigoureuse qu'il pousse à outrance. »
(1) 11 paraît que quelqu'un a dit de Victor Hugo, fort plaisamment: « En fait d'ordres grecs, il entend surtout le cyclopéen. »
Enfin, après un éloge pompeux de la Cloche, une des plus belles œuvres de Victor Hugo, le maître critique conclut : « Ce Ijellroi altier, écrasant, où il a placé la cloche à laquelle il se compare, représente lui-même à merveille l'aspect principal et central de son œuvre : de toutes parts le vaste horizon, un riche paysage, des chaumières et des toits bizarres entassés. »
J'aime la substance d'une pareille critique, mais non le ton aigre qu'elle prend, ni les circonstances où elle se produisit.
J'admets que des accidents vulgaires de notre misérable existence puissent modifier — et jusqu'au reniement public — notre pure mlellection vis-à-vis de quelqu'un. Mais alors il faut être l'homme supérieur, ou du moins assez sot pour se le figurer. Ce ne fut, d'aucune façon, le cas de Sainte-Beuve dans son aventure avec Hugo.