Job
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vrai , les uns, spéculant sur la peur du riche et sur le goût dépravé du vulgaire, ont tracé, en de monstrueuses ébauches, des personnages difformes : types odieux qui révoltent la nature et qui devaient accroître la répulsion qu'inspirent encore, à beaucoup d'esprits délicats, les masses incultes. D'autres, enclins à une poésie philanthropique, ont écrit livres sur livres pour démontrer par des récits égaux en extravagance à ces romans de chevalerie dont se délectaient nos pères, que seul le peuple est en possession de toutes les vertus, de tout le génie des temps modernes. Il serait superflu de combattre ici Terreur coupable des écrivains qui ont cherché r idéal du peuple dans le sang et la boue.
J*aime à croire qu'aucun de mes lecteurs n'aura donné accès dans sa pensée à de telles monstruosités; mais je crois utile défaire observer combien les exa-
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gérations des romans de la chevalerie communiste se sont écartées du but et nuisent à la juste cause qu'on prétend servir. Rien de ce qui est en dehors du vrai, et je n'en excepte pas l'éloquence, ne prend racine. Or, il n'est point vrai que la classe pauvre ait seule des vertus, ni même qu'elle en ait pktsque la classe riche. Soutenir ce paradoxe, c'est propager une idée fausse autant que dangereuse ; c'est vouloir établir que le sens moral se perfectionne en raison inverse de la civilisation : thèse chagrine d'un génie morose qui enlève aux champions du progrès leur arme la meilleure. Car on arrive de cette façon à rendre trèsdouteuse, aux yeux de beaucoup de gens, la nécessité d'améliorer la condition du peuple. En effet, s'il était vrai que les plus nobles vertus fleurissent dans la misère et que le règne de la justice fût mieux établi dans les âmes
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Incultes que dans les esprits cultivés, on pourrait se tenir en repos et peutêtre même, à un point de vue spiritualiste, redouter des changements qui mettraient en péril cette moralité supérieure. Mais l'expérience est là pour nous apprendre qu'il n'en "^a pas ainsi.
Heureusement pour la grandeur de l'humanité, la conscience s'épure en même temps que l'esprit s'élève. Quoi qu'en disent les amateurs de la vie saiivage, certaines douceurs de la vie matérielle favorisent le développement des vertus morales que la misère comprime. Un ancien déjà l'avait dit : Nulle vertu ne peut convenir à un esclave. Or, le peuple est encore, ou peu s'en faut, à l'état d'esclavage. Courbé sur la charrue ou sur le métieir, surchargé de fardeaux comme une bête de somme, accablé de fatigue, mal nourri, mal vêtu, le prolétaire se rapproche, par une dégrada-
lion qui se continue de père en fils, de la condition des brutes. Peu à peu, dans les pâleurs et ramaigrissemeut du jeûne et de Tinsomnie, il perd jusqu^à Tapparence d'un être humain. Comment veut-on qu'il en ait les plus exquises vertus?
Le poète qui se sentirait le courage de descendre dans les profondeurs de la société et qui aurait visité tous les cercles de cet enfer terrestre, en reviendrait, comme le Florentin, pâle d'effroi , l'imagination frappée de visions ineffaçables. Et s'il parvenait à les retracer sous l'inspiration simple et forte du génie antique, cette Comédie humaine égalerait peut-être, par la grandeur des désolations et des épouvantes, la Divine Comédie.
Ce n*est pas la beauté de diction, moins encore l'abondance ou l'éclat qui manquent à quelques ouvrages adressés au peuple, c'est un certain accent de Tâme auquel seul il est sensible. Pareil à cette marchande dont parle Théophraste, il reconnaît Yétranger à ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui est absent, et dont rien ne remplace pour lui la touchante éloquence.
Je voudrais que nos langues, polies jusqu'à l'excès et déjà un peu émoussées, s* allassent retremper dans le langage populaire. Elles y retrouveraient ces accents qui leur manquent aujour-
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d'hui, et que l'art le plus ingénieux ne saurait suppléer. La langue italienne, sortie d'une cour, a été nommée ///igiia cortiglana. On en peut dire autant de la part des langues européennes qui se sont trop éloignées du peuple.
Elles ont perdu la franchise de leurs allures en s'étudiant à une démarche plus noble, mais plus compassée; et Ton se prend parfois, en admirant leur maintien irréprochable, à regretter la liberté moins correcte de leurs grâces premières.
Ce caractère aristocratique prédomine surtout dans la langue fipancaise.
Louis XIV, il y a deux siècles^ la conduisit avec lui à Versailles, comme pour la mieux préserver du contact populaire dans une orgueilleuse solitude. Le
peuple, aux jours de la Révolution, a bien ramené le roi à Paris ; mais il semble avoir oublié à Versailles la langue de La Bruyère et de Racine.
On a beaucoup vanté tout récemment les ouvriers-poètes. Une publicité plus complaisante que judicieuse les a excités à la production, tout ce tapage de louanges autour de compositions médiocres était peu réfléchi et n'a point été utile, loin de là. Il y avait une légèreté presque cruelle à se tant hâter de grefTer nos vanités de journalisme sur les tiges vierges de Tarbre populaire; c'était mêler à une sève jeune et vigoureuse la $éve appauvrie d^une vieil- Icsse malade, et d^ailleiu*s, un peu de réflexion aurait fait comprendre à ces
preneurs inconsidérés que les ouvriers qui sont aujourd'hui capables d'écrire selon les règles grammaticales sont , par cela même, les plus incapables de spontanéité poétique. A ipi- chemin d'une érudition récente et superficielle, charmés, un peu étourdis par des accents qui les frappent pour la première fois , leur cerveau, pareil au cerveau des enfants, relient avec une facilité prodigieuse, mais sans se rien assimiler, tout ce qu'ils entendent. Ils imitent, copient, reproduisent, croyant de très-bonne foi inventer ; et Ton a pu voir que leur goût encore peu exercé ne savait même pas toujours choisir les vrais modèles. Est-ce à dire qu'un ouvrier ne saurait être un grand poète.'* Nullement, mais c'est reconnaître que les conditions présentes sont défavorables, et que Ton agit sans discernement en attirant à la lumière éclatante du
jour des talents qui, restés dans l'ombre domestique, eussent charmé les loisirs de la famille, tandis que, abusés par une publicité imprudente, ils deviennent, je le crains, pour ceux qui les possèdent, une occasion de trouble, de malaise, et peut-être d'amers désappointements.
Quoi qu'on en puisse penser, le peuple n'est pas envieux par instinct ; il ne le devient qu'à force de souffrir. Pour peu que son existence soit tolérable, il accepte avec un bon sens digne d'être admiré les inégalités nécessaires à r harmonie sociale. Il est porté à jouir simplement, sans arrière-pensée, et presque comme d'un spectacle de la nature, des splendeurs et des pompes de la vie des grands. Il s'intéresse ai-
sèment à eux. et compatit avec une candeur sincère à toutes celles de leurs souffrances qu'il peut comprendre : à la perte de leurs proches, de leurs enfants ; à la perte même de ces richesses dont on le suppose si jaloux. Reconnaissant de peu, il se montre fidèle à ceux qu'il a trouves une fois sensibles.
Il me semble souvent, à voir parmi ces déshérités du sort si peu de fiel, de si longues patiences et de si courtes rancunes, à les voir, comme parle Bossuet, si doux entiers la vie et envers la mort, que s'il y a tant d'hostilité dans les situations, tant de défiance dans l'attitude mutuelle des membres d'une même famille, cela tient à des préjugés peu profonds, à un malentendu qui pourrait être facilement dissipé par un homme d'Etat qui l'aurait à cœur.
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La poésie grecque, dans ses ingénieuses conceptions, nous parle de faunes qui vivaient au fond des bois et troublaient souvent par leur rire moqueur les joies et les amours des mortels. Ces satyres et ces faunes ont quitté les forêts ; ils habitent aujourd'hui nos esprits et nos cœurs comme pour insulter de plus près à nos voluptés les plus secrètes. Le peuple, heureux ignorant, ne connaît point ces divinités jalouses
Oui, plus heureux que nous, le peuple, dans sa simplicité énergique, a des élans et des enthousiasmes qui nous sont refusés. Il se livre tout entier à ce qu^il admire ; il aime ou il hait véritablement de tout son cœur^ tandis que nos âmes sceptiques, en proie à d'intes-
tin es divisions, ne savent plus ni aimer ni haïr que fragmentairement. Nous ne sommes jamais ravis que par une partie de notre être. Il y a dans chacun de nous un comique intérieur qui raille la sincérité de nos dévouements, et glace, par ses sarcasmes, nos passions les plus vives.
Le dévouement chez l'homme du peuple n'est point, comme chez nous, une magnificence de l'esprit ou une noblesse du sentiment. Dans ces organisalions vigoureuses, dans ces natures incukes et intrépides, il tient pour ainsi dire à la chair; il coule avec le sang dans les veines ; c'est un dévouement d'entrailles qui ne se connaît pas soimême, mais que Dieu connaît.
11 y a des gens qui se persuadent, ou plutôt qui feignent d'être persuadés, qu'en demandant, selon la simple et belle formule de Saint-Simon, Vamé^ lioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre^ les réformateurs modernes veulent que l'homme du peuple aille en carrosse, mange dans de la vaisselle plate, se vêtisse d'étoffes de prix. • — • Qui donc, demandent-ils très-judicieusement, en raisonnant dans une telle hypothèse, pétrira notre pain, taillera nos habits, ensemencera nos terres î — C'est le procédé des petits esprits d'affubler d'extravagance les grandes idées, afin d'en avoir raison par le ridicule.
Sont-ils donc vraiment atteints de démence ceux qui croient non-seulement possible, mais nécessaire^ une société qui assurerait au travailleur ces conditions de sécurité et de salubrité sans lesquelles son existence n'est qu'un .lent et inutile martyre, où Tangoisse du jour prévoit, sans pouvoir la conjurer, la détresse du lendemain ? Sont-ils insensés ceux qui demandent qu'une nation telle que la France institue pour la vieillesse et V infirmité de ses armées industrielles des retraites honorables, sur le modèle de ce majestueux asile qu'un geste du grand roi ouvrit un jour à ses soldats invalides? Serait-il impraticable ce système d'éducation souhaité par tant de bons esprits, qui, prenant pour point de départ Tégalité civile, saurait, en des épreuves graduées, élire perpétuellement les intelligences supérieures destinées au travail de la pensée, et
donner aux autres, avec les connaissances spéciales de métier et de profession, des notions générales qui les rattachent à la vie commune par un lien spirituel?
Egalité est un mot trop équivoque dans le langage politique. Il est sujet à trop d'interprétations; i( y faut trop de commentaires. Les esprits simples le confondent avec uniformité et s'entêtent ainsi d'un idéal absurde. Quoi qu'il en puisse coûter à certaines vanités de le reconnaître, les hommes ne naissent égaux ni en force, ni en beauté, ni en génie. La nature est hiérarchique ; mais elle met dans chaque homme une tendance à proportionner ses désirs à ses facultés qui lui donnerait le bien-être moral, si des lois vicieuses ne venaient
jeter la perturbation ,daQS cette harmonie native. En créant pour les uns des besoins factices, la société se voit forcée de refuser aux autres la satisfaction des besoins légitimes; en consacrant, par l'inégalité de renseignement, des privilèges qui perpétuent les aristocraties artificielles, elle refoule et opprime ces aristocraties naturelles que la liberté verrait se produire non-seulement sans préjudice, mais encore dans l'intérêt évident du bien public. N'en déplaise à nos Spartiates de cabinet, il importe peu au bonheur des hommes qu'ils mangent au même plat, soient vêtus de la même étoffe, habitent en des demeures pareilles. Ni la dignité, ni la douceur de la vie humaine, -ne sont à ce prix; tout au contraire.
L'homme périrait d'ennui si la variété des modes d'existence ne correspondait à la diversité des organisations^ et
cette part égale et semblable aux jouissances de la vie extérieure, si elle n'était la plus irréalisable, serait encore la plus mesquine des conceptions philosophiques.
Oh ! qu'il en serait autrement, si nous savions, sans poursuivre une égalité chimérique, fonder parmi nous le règne de la justice : la justice qui distribuerait à chacun la science, le travail et la richesse publique, non point par portion égale, mais par portion suffisante, mesurée aux besoins. Sans cette relation essentielle entre la vie intérieure et la vie extérieure, qui doit naître un jour, j'en ai la conviction, des efforts combinés de l'éducation nationale et de l'économie politique, toutes nos réformes prétendues égalitaires
ne seront que des leurres 5 nos instîtu* tions les plus républicaines tromperont encore Tattente par d'irréalisables promesses d'une félicité qui n'aurait rien d'humain.
Votre système ne manque pas de grandeur ; mais il exhale je ue sais quelle odeur de sang qui me le rend suspect. Votre idéal est une sublimité politique. Quel dommage qu'on n'y touche qu'en visant au cœur de son semblable !
Les habiles disent, le vulgaire répète, que pour captiver le peuple il faut caresser ses inclinations pervei*ses, et que tout le secret de ceux qui prennent de
Tempire sur son lesprit consiste à le flatter dans ses plus bas instincts. Ces dédaigneuses sagesses n'ont oublié qu'une chose, c'est de consulter Thistoire, qui constate absolument le contraire. La plupart des grands mouvements qu'elle signale, les résolutions spontanées dont elle a gardé le souvenir, sont inspirés par un sentiment généreux. Une parole de justice retentit ; mille cris de dévouement lui répondent. Et si la pureté du premier mobile s'altère dans la lutte prolongée ou dans Fenivreofient du triomphe, c'est que les passions du peuple subissent, tout aussi bien que notre politique savante, la loi d'imperfection qui gouverne toute chose humaine.
Le peuple ne veut pas, comme on le prétend, le luxe et le libertinage dans l'oisiveté; il demande le bien-être au prix du travail ; et s'il a aujourd'hui des paresses, des imprévoyances, des débauches qui expliquent et justifient pour quelques esprits superficiels sa condition misérable, c'est que son travail le plus assidu reste insuffisant et n'apporte qu'une amélioration éphémère, presque insensible, à des maux sans remède.
A quoi sert d'être mieux un jour à qui voit devant soi toute une vie de détresse? Ce n'est pas là peut-être le raisonnement, mais c'est à coup sûr l'instinct qui pousse l'homme du peuple au cabaret, où, pour emprunter le langage d'un moraliste, 11 va boire T oubli des douleurs !
Vous dites : « Le peuple est une brute stupide, souvent féroce ; » et vous ne songez pas qu'en pensant excuser votre indifférence, vous vous montrez plus coupables encore. En effet, ce qui rend le fils du peuple si digne de pitié, c'est moins ce qu'il souffre comme homme, que l'impossibilité où il se voit, le plus souvent, de devenir homme. Quel spectacle accablant que celui de ces innombrables multitudes dépouillées, par la faute d'une société égoïste ou distraite, des attributs de l'humanité qu'elles apportent en naissant aussi bien quechacun de nous î Doutez-vous que le prolétaire ait une âme susceptible d'aimer, capable de discerner le bien du mal, le vrai du faux? D'où vient donc qu'il reste une brute et que vous n'éprouvez à son approche que répulsion? Interrogez vos consciences, et répondez.
Si vous voulez prêcher au peuple les vertus du foyer, commencez par mettre du bois daus Tâtre ; puis vous serez éloquent tout à votre aise. Si vous venez lui vanter les douceurs de la famille, portez du pain à ses enfants, de crainte que leurs cris n'interrompent la suite de vos discours. Si vous désirez enfin faire goûter à son esprit les joies de l'intérieur, ne négligez pas de faire mettre auparavant des carreaux à sa fenêtre, de peur que le vent d'hiver n'entre avec vous dans la chambre et ne glace sur vos lèvres la parole évangélique.
L'habitude de la propreté est un des premiers signes dé cette estime de soi, qui est le commencement et la fin des bonnes mœurs. Tant que le prolétaire ne sera pas arraché à cette malpropreté domestique dans laquelle il demeure par ignorance, n'espérez pas le rendre sensible à certains scrupules d'une honnêteté délicate. Tant qu'il ne respectera point son corps, vous essayerez en vain de lui faire comprendre qu'il doit respecter son âme.
L'air et l'eau sont les deux agents naturels, partout présents, de cette propreté extérieure qui est un indice presque certain, et comme un signe avant-coureur de la pureté morale. Que Tair et l^eau circulent librement, abon-
(lamment dans vos villes; faites-les pénétrer dans toutes les demeures, et vous serez surpris, au bout de bien peu d'années, en reconnaissant que vous avez purifié les consciences, là où vous croyiez n'avoir fait autre chose que purifier Tatmosphère.
L'Eglise avait fait du jour du repos le jour du Seigneur^ sainte et sublime association d'idées que l'Etat laïque a laissée se rompre dans l'esprit du prolétaire. Là où le travail cesse aujourd'hui, la débauche commence, et, chose triste à dire, le loisir sacré du septième jour, loin de rappeler l'homme du peuple au sentiment de la dignité humaine, ne fait que le pousser plus avant dans l'animalité par l'influence dégradante des
divertissements et des spectacles grossiers qui lui sont offerts.
Ce qui a fait la puissance si prolongée du catholicisme, c'est qu'il est né au sein du peuple, qu'il a été prêché dans les rues et dans les carrefours, non par des docteurs ou des érudits, mais par des hommes de bonne volonté^ et que, malgré les erreurs politiques du sacerdoce, qui a souvent renié l'esprit de sa tradition, le cuhe est demeuré, à travei-s toutes les vicissitudes des temps et des mœurs, Texpression la plus complète et la plus idéale de la grande âme populaire. Il n'a pas cessé de présenter à la vive imagination des enfants du peuple ses dogmes les plus mystiques sous des figures sensibles, en des rites
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frappants, variés, associés aux mouvements des saisons, aux métamorphoses de la nature. Pleine de condescendance pour les pauvres cl esprit, la philosopliie catholique n'a pas repoussé ces miracles naïfs, ces familières légendes qui rapprochaient Dieu, en quelque sorte, et le montraient si facilement accessible. L'art religieux,- obéissant à une inspiration vraiment populaire, secondait cette grande pensée. La cathédrale, en appelant dans son sein les multitudes, leur offrait tout à la fois un magnifique lieu de repos, un spectacle imposant et le noble attrait de cette égalité devant Dieu, qu'elle faisait apparaître aux yeux du pauvre et de Topprimé comme en un rêve splendide.
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L^éducation du peuple? Tous en parlent ; plusieurs s'y croient appelés, quelques-uns s'y efforcent avec cœur et conscience ; mais je ne vois pas qu'on emploie les moyens d'y réussir. Une jeune fille, se plaignant un jour à moi de la sottise dun de ses professeurs, me disait avec une naïveté expressive :
« Je ne puis cependant pas lui montrer à me montrer. » Elle faisait ainsi, sans y songer, une piquante censure de nos méthodes. L'Etat, qui croit élever le peuple, ne le connaît pas mieux que la famille ne connaît l'enfant. L^existence factice que nous nous sommes faite dans la société moderne nous rend, au bout de peu d'années, à tel point étrangers aux mouvements naturels de l'âme, que Ton nous voit tout déconcertés lorsque nous nous trouvons en présence de la vérité des instincts et de la spontanéité des passions. Mous ne comprenons plus
rien aux curiosités, aux répugnances, aux obstinations, aux colères, pas plus de Tenfant que du peuple qui lui est semblable par tant de points. Nous avons oublié la langue qu'ils parlent.
A. ces êtres tout sensitifs, en qui toutes les forces de la vie se pressent et écla- , tent, pour ainsi dire, nous enseignons une science abstraite au moyen de sèches disciplines. Nous ne leur expliquons pas le monde extérieur, dont les mouvantes figures frappent leur imagination et éveillent leur curiosité ; non contents d'enfermer leurs corps dans des chambres où l'air et la lumière manquent, nous emprisonnons leur esprit dans d'obscures formules où il étouffe.
Ce n'est point ainsi que le Fils divin du charpentier, ce grand éducateur des peuples, qui disait : Laissez venir à moi les enfants^ attirait et captivait les simples d'esprit. Se promenant par
les blés en fleur, sur le rivage rie la mer de Tibériade, au bord du torrent de Cédron, dans les solitudes de Bethsaïde, il enseignait, au sein même de la nature vivante, la doctrine de vie. Sa rustique sagesse empruntait ses paraboles aux images familières à l'œil du laboureur .
au passereau des toits, au figuier du chemin, à l'eau pure des fontaines, au grain de sénevé, qu'il idéalisait en en faisant le signe sensible des vertus spirituelles. Le sublime docteur de la sagesse grecque, lui aussi, conduisait ses disciples sur les rives de Tllissus ; et, trouvait-il des incrédules, il attestait la vérité de sa parole en jurant /?ar ce platane. Rapprochons-nous avec eux de la nature toutb vivante, comme Ta dit une femme poète ; elle seule possède le mystérieux attrait qui charme véritablement l'enfance de l'homme, et cette autre enfance des sociétés, le peuple.
282 ESQUISSES MOBALES.
A-t-on songé, par exemple, à ce que quelques éléments d'histoire naturelle ajouteraient d'intérêt à la vie du travailleur? Croit-on que si Thonime des campagnes connaissait la formation des terres qu'il cultive, la vie organique des plantes dont il se nourrit; s'il savait nommer les constellations qui brillent au-dessus de sa tête et suivre leur marche radieuse dans l'immensité ; s'il se rendait compte des merveilleux phénomènes de la métamorphose infinie, au sein de laquelle il vit aveugle et sourd; s'il était informé, par des publications faites expressément pour lui, "des progrès de l'agriculture et de Fiqdustrie; si enfin, en traçant son sillon, il pouvait s'associer par la pensée à ce beau mou-
vement du travail humain auquel il coopère : croit-on, dis-je, que son existence, bornée aujourd'hui aux plus grossiers intérêts matériels, ne prendrait pas un charme tout nouveau et ne se relèverait pas à ses propre^ yeux comme aux nôtres? Quel élément de paix et de bien-être apporté dans la vie domestique, si la ménagère, mieux instruite, savait les propriétés, l'usage et Thabile économie des objets qu'elle emploie; si quelques connaissances en hygiène la mettaient à même de préserver sa famille et ses serviteurs des maladies engendrées par l'ignorance et des accidents causés par l'absence de précautions et de soins ! Et si, après le labeur du jour, dans ce i*epos du soir dont le riche et le désœuvré ignorent la poétique, Fincomparable douceur, quelque mélodie populaire chantéeen chœur, quelque lecture édifiante tirée de nos
annales, venaient resserrer Tunion des âmes par une émotion sympathique, n'y aurait-il pas, sous ces humbles toits qu'habite aujourd'hui le silence du découragement ou le reproche mutuel que provoque l'irritation de la misère, des joies nobles et pures que le plus fortuné d'entre nous pourrait envier?
Il ne faut point trop compter sur les livres pour l'éducation du peuple. Le travailleur n'a guère le temps de lire; l'érudition d'ailleurs n'est point son fait.
Peu de volumes, bien choisis, suffiront toujours aux méditations de ces esprits que l'action emporte. Nous commettons une grave erreur de jugement en ne concevant point d'autre mode d^éduca-
tion que Téducation de l'école. L'Etat en doit une autre à ses enfants, et plus particulièrement à ceux auxquels le loisir des études scientifiques et littéraires n'est point donné. C'est la grande éducation qui se fait, sans classiques ni professeurs, parla noblesse et la dignité des habitudes de la vie publique. C'est l'éducation que recevait le peuple d'Athènes et de Rome, par cette heureuse entente des arts, par ce concert harmonieux de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, de la musique et de la danse, au Parthénon, au Pœcile, aux Propylées, au Forum, aux Thermes, au Capitole, qui donnait au milieu même dans lequel vivait le peuple une grandeur imposante et' presque religieuse, par laquelle le caractère de ses mœurs était en quelque sorte déterminé. Quelles impressions veut-on que l'homme du peuple reçoive aujourd'hui dans ces
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théâtres où Ton ne joue pour lui que des farces triviales, dans l'estaminet du coin, sale et obscur réduit où l'attend la brutale ivresse des boissons frelatées? A quelles influences n'est-il pas livré dans ces bals ignobles où une musique lascive le provoque à des danses sans pudeur, et jusque dans nos églises où le goût perverti d'un sacerdoce étranger aux plus simples notions de l'esthétique, a remplacé la beauté sévère des pompes anciennes par je ne sais quel mélange bâtard et impie des sensualités du siècle avec les mystères de l'amour divin ?
« Viens voir quelque chose ijje beau, »
disais-je un jour, en appelant à la fenêtre un enfant qui jouait au fond de h
chambre. Est-ce que cela vît? demanda-t-il, avant de quitter le jeu qui l'occupait; mot profond et révélateur. L'enfant et le peuple aussi n'aiment que ce qui a vie. Ne vous étonnez point si vos prédications, vos systèmes, toute votre pédagogie scolastique les trouve distraits, inattentifs et presque dédaigneux.
L'on ne reconnaît pas assez chez nous la puissance de Tart musical. On semble ne pas comprendre quelle influence la musique exerce sur les mœurs. Nous avons perdu le beau sentiment qu'en avaient )cs peuples anciens, les Egyptiens, par exemple, qui défendaient sous des peines sévères d'altérer les chants attribués à Isis; les Grecs surtout, comme on peut le voir dans ces entretiens su-
hlimes où Platon cherche les lois de la chorée dans leurs rapports avec la morale, et conseille au musicien cTexpri' mer dans ses accords le caractère d'une âme tempérante^ forte et vertueuse.
Une chose cependant, aujourd'hui qu'on se préoccupe avec tant de raison fie la destinée du peuple, devrait donner à la musique une importance trèsgrande à nos yeux. La musique estTart populaire entre tous. Le ti^availleur ne connaît guère les autres j pour les exercer, il faut du loisir, et le loisir lui manque. Mais la musique, douce et invisible compagne, s'allie au travail, eu trompe la monotonie, en soulage la fatigue. Le rhythme, la mesure, la cadence, impriment aux mouvements de
la vie physique une sorte de dignité supérieure, par laquelle ils s'élèvent audessus de Tanimalité et prennent, si Ton peut ainsi parler, le caractère humain.
Le laboureur chante à son sillon, pour ranimer l'ardeur de ses bœufs et son propre courage ; le tisserand chante à son métier, dont le bruit devient harmonie ; le marinier chante à sa rame, et suit avec complaisance le son longtemps prolongé de sa voix sur les flots silencieux ; tous, à leur insu même, sont pénétrés par un charme paisible qui les réconcilie, pour quelques instants du moins, avec les rudesses du sort.
« Monseigneur, ce peuple vous appartient, » disait un jour à l'enfant qui fut Louis XV un précepteur servi le
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Prenons garde d'imiter ces détestables flatteries. Je ne vois pas sans chagrin les éducateurs du peuple le traiter déjà en enfant royal et lui du'e dans leur langage adulateur : « Altesse, c'est à vous qu'appartient le monde. »
Le sentiment qui a fait si longtemps la supériorité de la noblesse et lui a souvent tenu lieu d'une morale plus pure, c'a été cet orgueil du nom, ce respect des ancêtres exalté jusqu'au fanatisme et devenu pour elle comme une conscience de caste infiniment plus sévère et plus délicate que la conscience individuelle. L'homme du peuple ne connaît pas ses ancêtres; son nom na guère d'autre valeur ni d^autre sens à ses yeux que la marque imprimée parle
berger sur les flancs de ses brebis afin de les distinguer plus aisément dans la masse du troupeau. Il ne trouve donc point en lui les nobles inspirations d'un honneur traditionnel. Raison de plus pour rélever le plus tôt possible au res" pect de soi^ sentiment identique dans Tàme du souverain et dans Tàme du prolétaire, appelé à remplacer dans les démocraties l'orgueil de race. Mais qu*a-t-on fait jusqu'ici pour élever Thomme du peuple jusqu'à cejtte estime de soi ? Hélas ! notre vocabulaire même témoigne contre nous : les gens du commun^ les hommes de rien^ les mas' ses, la canaille^ la populace. Nous n'avons pas encore renoncé à ces façons de dire insultantes que nous ont transmises les dédains du patriciat, et qui accusent chez nous une grande irrévérence pour la nature humaine, en même temps qu'une méconnaissance
complète de ce principe d'égalité dont nous faisons tant de bruit.
V homme de peine ^ disons- nous en voyant passer dans nos rues le prolétaire dont le travail, sans trêve ni récompense, assure nos loisirs et nos joies. Avons-nous jamais réfléchi à tout ce que cette appellation renferme de censure pour TEtat, chargé de la répartition équitable des prospérités publiques entre les membres également, quoique différemment utiles de la grande famille nationale?
Les poètes primitifs dont la renommée, pareille à la Béatrix de Dante,
brille d'un plus radieux éclat et s'élève en passant d'un siècle à l'autre, n'ont été que les interprètes éloquents des multitudes et les rhapsodes de ces fictions merveilleuses que créa partout le génie populaire. C'est ce qui fait l'étendue et ce qui assure la durée de leur gloire. La lyre du poète, aux époques tardives où la civilisation l'isole et rompt en quelque sorte ses affinités avec le peuple, exprime en modulations plus savantes, plus variées, plus délicates, les passions individuelles ; mais elle a perdu le secret de ces harmonies grandioses où l'humanité tout entière, comme un chœur immense, semble chanter ses douleurs et ses joies, ses craintes et ses espérances immortelles.