‹ Esquisses morales; (volume 2)Chapitre 20 sur 24 · EVE · texte numérisé non relu

EVE

La première de toutes les révolutions dont le genre humain garde la mémoire, cette révolution symbolique et sacrée d'où naît dans la suite des temps tout le progi*ès de l'homme et des sociétés, nous la voyons apparaître dans les Ecritures sous le nom et sous l'image d'une femme.

Le Tout-Pubsant avait dit au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : « Tu ne mangeras

308 F.SQU1SSKS MORALKS.

point du fruit de l'arbre de science, ou bien tu mourras. »

L'homme se résigne à cette inactîve et insensible félicité; mais la femme, écoutanten elle-même la voix deVesprit de liberté, accepte le défi. Elle préfère la douleur à l'ignorance, lamort à l'esclavage. A tout péiil, elle saisit d'une main hardie le fruit défendu; elle entraîne l'homme avec elle dans sa noble rébellion.

Le Tout-Puissant les châtie l'un et l'autre, les bannit, les voue à la mort.

La mère des hommes est condamnée à enfanter dans les larmes. Eve reste à jamais, pour sa triste et fière postérité, la personnification glorieuse et maudite de l'affranchissement du génie humain.

Celte genèse est l'histoire de toutes les révolutions.

Les puissances de la terre, quel que soit le nom qu'on leur ait donné, théo-

cratie, aristocratie, monarchie, ont dit toujours et partout au faible qu'elles voulaient retenir dans Tesclavage : « Si tu veux savoir, tu mourras. »

Et quand l'esprit de liberté a parlé au faible pour Finciter à secouer l'esclavage de l'ignorance , elles ont dit :

« Celui qui parle là, c'est le serpent, c'est le tentateur, c'est le démon; c'est la philosophie, c'est la démocratie, c'est Tesprit du mal ; écrasons-le. »

Mais l'esprit de liberté est immortel, et la Révolution, cette Eve perpétuelment rajeunie, préfère encore à cette heure, comme aux premiers jours du monde, le bannissement, Tanathème, la douleur et la mort, à la paix honteuse de l'ignorance et de l'esclavage.

Sachons donc chérir et respecter, honorons plus que jamais aujourd'hui rÈve immortelle, toujours jeune et toujours ardente, qui garde en son cœur

3i0 ESQIISSES MORALES.

les deux plus nobles dons de la vie terrestre : l'inspiration de la liberté et la vertu du sacrifice.

l'exil.

Entie les afflictions qui menacent Texistence de Thomme, l'exil est, sinon la plus terrible, du moins la plus difficile à se représenter dans toute son étendue.

L'exil ! Que de peines inconnues, que de poignantes et muettes douleurs, que de larmes dévorées ne renferme pas cette vague parole, dont le sens est profond et multiple à ce point qu'il ne s'est peut-être jamais révélé tout entier à un même homme. Car chacun, selon le temps et les circonstances, selon ses traditions, ses habitudes, ses goûts ou sa fortune, selon Tardeur de sa lèvre ou la délicatesse de ses instincts, en boit.

FRAGMENTS 3i 1

à des coupes diverses, les amertumes

infinies.

Mais c'est à l'exilé français surtout

que la terre étrangère réserve ses rigueurs les plus intolérables ; à ce joyeux enfant de la Gaule, que la nature a fait, par une contradiction étrange, le plus sympathique, le plus expansif assurément dans le monde idéal, mais aussi le moins cosmopolite, en réalité, de tous les hommes.

Soit paresse ou dédain, soit difficulté organique, le Français du xix« siècle, visiblement prédestiné à servir de lien, de communication électrique entre les peuples, n'a paru jusqu'à ce jour ni empressé à les connaître, ni capable de les comprendre. Peu curieux de nouveautés, parcequ'il se croit lui-même, de très-bonne foi, créateur de toutes les nouveautés du monde moderne, il n'est susceptible que de très-faibles efforts

pour saisir les idées qu'il n'a pas conçues, et trouve aisément absurdes les mœurs, les coutumes et même les idiomes des autres peuples. Hormis la langue latine et catholique, qu'il respecte, ou du moins qu'il a respectée jusqu'ici, et qu'il fait asseoir à son foyer sans admettre toutefois en sa compagnie ses deux nobles filles d'Italie et d'Espagne, il n*a pénétré l'intimité d'aucun idiome étranger, et l'on est parfois surpris devoir jusquà quel point il méconnaît le génie des nations les plus voisines. De là, pour le Français, un isolement absolu, que l'on a peine à se figurer dans l'état présent de la civilisation européenne, dès qu'il se voit jeté, fiit-ce à quelques heures seulement, hors de sa frontière ; de là le sentiment d'une sorte de captivité intellectuelle qu'il porte partout, même au sein de Thospitalité la plus large ; une pesanteur à monter

r escalier cl autrui , qiii contraste avec son naturel alerte et intrépide ; de là enfin une sorte d'étonnement triste, toujours renouvelé, qui fait de Texil la peine la plus contraire à ses instincts, un châtiment qui ne saurait se tempérer par Thabitude, et comme une douloureuse suspension de la vie.

Page 1