CHAPITRE IX
La tendance presque exclusivement critique de l'esprit moderne L'éloigné de plus en plus de cette harmonie dans les institutions et dans les mœurs au sein de laquelle fleurissent les arts. L'esprit de critique, d'analyse ou de division, ce qui est tout un, détruit dans les âmes le sentiment de la perpétuité en dehors duquel le génie plastique ne peut prendre son plein essor. Il faut qu'un peuple n'ait aucun doute sur la
durée des formes religieuses pour élever des temples où la divinité réside. Il faut qu il croie à la stabilité des institutions pour bâtir des palais et des maisons de ville dans des proportions monumentales. Gomment érigerait-il des statues grandioses à des hommes qu'il n'est pas sur d'honorer demain? Les architectes, les statuaires, les peintres, Ictinus, Phidias, Apelles eux-mêmes , ne sauraient avoir au milieu de nous cette sécurité fière, cette confiance d'immortalité, qui seules impriment à la pensée et à la main ces jets hardis où se marque le génie.
Le mouvement est le caractère essentiel de la société moderne. C'est par les arts du mouvement quelle trouvera son expression La musique et l'art
oratoire sont appelés , par la force des choses, à la prééminence sur les arts plastiques jusqu'au jour où les conditions nouvelles de l'état nouveau étant acceptées par la conscience publique , un ordre véritable rendra aux esprits le sentiment de la permanence et l'amour de la stabilité.
Autant l'architecture , dans sa géométrique et solide immobilité , est peu apte à exprimer le vague caractère d'une société où tout se transforme, autant la musique, cet art mystérieux qui rend surtout les aspirations du cœur, et , si l'on peut parler ainsi , les ondulations de la pensée, me semble propre à satisfaire les besoins indécis de nos âmes troublées. Aussi , comme pour se cou-
former à son rôle nouveau, la musique a-t-elle conquis des moyens d'expression inconnus aux siècles passés. Beethoven , Rossini , Meyerbeer , Berlioz , ont remué des masses instrumentales dont les proportions gigantesques eussent effrayé nos pères; et jamais, en aucun temps , aucun virtuose n'a pu produire des effets comparables à ceux qu'ont obtenus de nos jours, secondés par de merveilleux orchestres , la voix de Malibran, l'archet de Paganini et le piano de Liszt.
L'art de la danse semblerait , dans cette conception de la société, devoir jouer parmi nous un rôle considérable ; mais il faudrait pour cela que la vigueur et la souplesse du corps humain , la
belle harmonie de ses proportions, profondément altérées par les habitudes de la vie moderne, fussent rétablies par la longue pratique d'une hygiène et dune esthétique combinées. C'est à la gymnastique de frayer le chemin à l'art de la danse, dont nous ne voyons aujourd'hui que la parodie et la grimace.
Vart de la danse , dit-on par habitude ; mais n'exigez pas que j'emploie une locution si impropre. La suave harmonie des mouvements humains, exprimant dans ses rhythmes variés les passions fugitives de l'âme, qu'a-t-elle de commun avec cette pédante dislocation des membres , ces pirouettes ridicules , ces poses impossibles , tout ce système d'indécences sans volupté dont
se composent les jouissances chorégraphiques de nos amateurs de ballets?
Je passais hier devant l'hôtel des Invalides , et je contemplais avec respect cette solidité imposante et si bien à sa place , cette simplicité tranquille d'une grandeur sûre d'elle-même , qui ne cherche ni à éblouir ni même cà frapper. Versailles, plus vaste et plus superbe, me satisfait moins ; on y sent trop la préoccupai ion de la gloire. Cette contrainte exercée sur une nature aride accuse je ne sais quels instincts tyranniques qui me troublent. Versailles rappelle plutôt une cour splendide qu'un Etat puissant, à peu près comme Saint- Pierre de Rome représente bien plutôt la papauté que l'Eglise.
L'habit ne fait pas le moine; espérons qu'il ne fait pas le guerrier, l'homme d'État, le magistrat, le poëte. Quelle pitoyable idée il nous faudrait concevoir de la société où nous vivons, dont l'habit est si absurde et si ridicule, que la peinture est aux expédients et la statuaire aux abois, quand il leur est commandé de reproduire un de nos grands hommes contemporains !
Tout ce qui se fait et se dit aujourd'hui reste à l'état d'ébauche et d àpeu-près. Qu'en dirait Fénelon, qui se plaignait au siècle de la perfection littéraire des discours fredonnés qu'il lui
fallait entendre? Nos plus grands ta-r lents ne prennent la peine de rien achever; ils fredonnent, pour ainsi dire, leur pensée. Et si j'osais étendre l'expression , au risque qu'on la trouvât fort impertinente , je dirais que nos hommes d'Etat fredonnent leur politique, et que nos plus hommes de bien ne font que fredonner leur vertu. A tout il manque la suite, le rhythme , la mesure.
En commençant ses expériences, Lavoisier s' étant aperçu que sa vue ne possédait pas la sensibilité et la force suffisantes pour apprécier les divers degrés d'intensité de la flamme, s'enferma pendant six semaines dans une chambre tendue de noir où régnait une obscurite complète. Combien d'esprits, dans
les temps modernes, affaiblis par un trop grand éparpillement d'idées, auraient besoin de recourir à un pareil remède ! S'abstenir et se concentrer, c'est le conseil à donner aujourd'hui à celui qui voudra conquérir une grande force de vue morale.
Les écrivains de ce temps-ci qui ont prétendu à la nouveauté ont impudemment volé Fourier et Saint-Simon. Mais, pareils à ces voleurs qui deviennent assassins de peur que leur victime ne les accuse, ils ont renié la doctrine, après l'avoir pillée.
Un rêveur de nos jours a écrit si\ volumes d'un beau style pour nous in-
DES ARTS ET DES LETTRES. 1 0 Ti
troduire dans une vague cité philosophique qu'il a nommée la ville des expiations. Une femme d'esprit demandait quand donc il bâtirait la ville des explications? Mais la mort l'a surpris à soixante-dix ans, avant qu'il ait songé à en poser la première pierre.
M. X..., dites-vous, est un chef d'école? Aucunement ; c'est un chef d'atelier. Ce qu'il nous donne pour une doctrine n'est tout au plus qu'une industrie philosophique.
De toutes les espérances de 1830, l'une des plus complètement avortées,
c'a été l'espérance d'une révolution dans l'art dramatique. Un jeune essaim de poètes crut de très-bonne foi, et fit croire pendant quelque temps au public , que Sbakespeare n'était sublime que parce qu'il était souvent grotesque , et qu'à tout coup le machiniste transportait les personnages de ses drames d'un palais dans un désert, d'une pi'ison dans un jardin. Les chefs de la nouvelle école pensèrent devoir, en de longues préfaces, démontrer la beauté du laid, son utilité, sa nécessité. Ils surprirent le goût public par un mélange assez nouveau, il est vrai, de vulgarités et de rodomontades; ils prêtèrent à leurs héros un langage d'une bouffonnerie si solennelle , que les spectateurs, ne sachant s'ils devaient pleurer ou rire, se hâtaient de battre des mains, afin de se tirer d'embarras. La vogue dura peu; ce fut l'éclat d'un feu d'artifice : beaucoup de bruit
et de fumée , puis un échafaudage informe que l'on démolit le lendemain.
Le lendemain , en effet , une belle jeune fille de la race d'Israël ramenait au Théâtre-Français Athalieet Camille; et le public applaudissait de rechef, ne se souvenant déjà plus qu'on lui avait prouvé la veille que Corneille et Racine étaient de pauvres poètes.
Le bourgeois se soucie peu, au fond, d'école classique ou romantique. Il n'a pas plus d'affinités avec Oreste ou Britannicus qu'avec H ami et ou le comte d'Egmont. Ce qui lui plaît, le ravit, l'enchante, ce sont les luttes de la sagesse domestique contre les passions enthousiastes; c'est le triomphe de la prudence sur l'audace. Au cinquième
acte, une position acquise, une place obtenue, une fortune faite, un mariage sortable, sont choses qui dilatent son cœur. Il rentre à la maison satisfait, il jette un coup d'œil sur ses registres : le commerce va bien, la paix fleurit, l'industrie prospère ; il va faire les plus heureux songes.
La bourgeoisie a son aristocratie :
jeunesse turbulente et blasée, hanteuse de bourse et de coulisses, qui veut des sensations vives et des plaisirs faciles. A celle-là, il faut une littérature plus tapageuse ; il faut pour attirer ses regards des couleurs tranchées, des formes bizarres, une langue hurlante et glapissante; il faut à tout coup l'imprévu , l'inexplicable, l'impossible; il faut enfin aller tout au rebours de la nature. La recette est aisée. On invente le ro-
man-feuilleton, et les lettres françaises reçoivent une atteinte mortelle.
Qu'ils sont merveilleux, qu ils sont éblouissants, ces aristocrates de plume, ces marquis, ces princes du journalisme ! Montmorency , La Trémoille , Duras , venez voir, venez apprendre ce que c'est qu'un gentilhomme. Insolents comme des laquais, familiers comme des moineaux , charlatans , rodomonts , tapisseurs sur rue, ces chevaliers de la piaffe, drapés d'écarlate, se pavanent sur leurs coursiers empanachés, dans leurs carrosses plaqués d'armoiries, escortés de chasseurs, de nègres, de nains, d'odalisques. Cherchant, hier, à pied, dans la crotte, un dîner incertain, un gîte précaire, ils ne sauraient aujourd'hui dîner
que d'ortolans, habiter que palais et villas splendides. Comme ils méprisent la vertu indigente ! comme ils dédaignent le génie resté pauvre ! La décence du langage, la probité des mœurs, quelles misères à leurs yeux ! La conscience ! comme ce mot suranné les fait sourire!
Et comme ils s'entendent entre eux pour écarter, écraser de leur superbe le talent honnête qui croit encore à l'étude, au travail, à l'équité des jugements publics ! Comme on le vole impunément dans l'ombre où on le repousse ! comme on partage ses dépouilles! Mais, hélas!
ô caprice, ô vanité, ô néant! voici déjà que le public s'ennuie. Il bâille au récit de ces Cagliostro, aux aventures de ces Fils du Diable. Palais, carrosses, festins, nègres et odalisques, je vous vois disparaître en un clin d'œil. Don Juan, don Juan! prends garde à M. Dimanche.
Il semble qu'on ne puisse plus aujourd hui trouver l'originalité que dans l'extravagance : encore l'extravagance même est-elle devenue banale et comme taillée sur certains patrons à la mode. On dirait de ces travestissements qui se louent à tant par heure pour le bal masqué, et qui reviennent invariablement les mêmes : pierrots, arlequins, débardeurs, passant de l'un à l'autre dans ce carnaval des lettres.
Ce qui manque surtout à l'art moderne, c'est l'ampleur et la simplicité.
L'art, comme la vie moderne, multiplie le détail et se rétrécit, s'appauvrit, dans
cette richesse mensongère. N'attendez point d'un bavard qu'il touche jamais à l'éloquence.
Il existe des femmes qui, par un fol amour de la parure et du luxe, vendent leur honneur et leur liberté. On leur a donné le nom de femmes entretenues.
A la lecture de quelques écrivains surchargés d'ornements étrangers, et dont l'indigence naturelle se cache mal sous un faste d'emprunt, je serais tenté de dire qu'il y a aussi des styles entretenus.
Il y a l'art serf et l'art libre ; l'artiste subalterne qui s'asservit à la nature, et l'artiste, si bien nommé maître, qui la
possède. Pour l'un, le but suprême est de copier une forme; pour l'autre, c'est de faire obéir la forme à sa pensée.
Nous jugeons que l'œuvre du peintre X.... est belle. Un frémissement involontaire nous révèle que la beauté respire dans l'œuvre de Raphaël.
La critique aujourd'hui dispute trèsdoctement sur le réel et Y idéal. J'aurais cru que la Vénus de Milo et la Madone a la chaise avaient, sans tant parler, résolu le problème.
Idéaliser, ce n'est point, comme certaines gens le comprennent, embellir la nature. Comment l'homme mortel et borné embellirait- il la nature infinie, impérissable ? Idéaliser , c'est choisir dans la reproduction delà forme, entre ce qui est survenu fortuitement et ce qui était voulu, prémédité dans le dessein providentiel. C'est discerner l'œuvre éternelle de Dieu de l'œuvre accidentelle de l'homme.
Un portrait qui satisfait la famille et les serviteurs, une ressemblance qui fait japper d'aise le chien du logis, voilà l'art inférieur, 1 idéal du vulgaire. Que ce portrait soit de la main de Titien, qu'il reproduise les traits de l'Arioste, par exemple, la famille sera probablement
mécontente, le chien ne jappera point ; mais, trois siècles après, Byron dira en le contemplant : « C^est la poésie du portrait et le portrait de la poésie. »
La mémoire est poète en ce sens qu'elle laisse tomber le détail, pour ne conserver que les grandes masses. Elle fait le travail de l'artiste quand il idéalise son modèle en ne reproduisant que les lignes simples et caractéristiques. De là cette locution proverbiale : que les choses s'embellissent dans le souvenir.
C'est une erreur déplorable de la pensée humaine de considérer la vérité
sévère de la science comme incompatible avec la beauté des fictions poétiques. Pour ma part, je suis convaincu que les poètes trouveront dans les connaissances positives tout un rajeunissement de l'art, un éclat plus pur, un charme plus viril. Croit-on, par exemple, qu'il y ait moins de ravissement pour l'imagination à se représenter laplénitude éthérée, animée par des orbes lumineux qui naissent, grandissent, décroissent et meurent, qu'à voir le ciel sous la figure d'une voûte immobile parsemée de clous d'or?
N'avons-nous pas tous été pénétrés de l'émotion la plus vive à la lecture d'une pathétique histoire du cœur, nommée d'un nom scientifique, et rattachée, dans tous ses développements, à l'inflexible rigueur d'une loi naturelle1? Quelle étroitesse de conception de ne pas juger