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CHAPITRE XI

On a beaucoup écrit sur le peuple et pour le peuple en ces derniers temps.

Ce n'est pas là un hasard , ce n'est point la rencontre fortuite de quelques écrivains en quête de sujets nouveaux.

A toutes les époques importantes de la civilisation, il y a eu pour les penseurs et pour les poètes un thème donné, commandé, on pourrait dire , par une sagesse invisible. Les dieux, les rois, les grands, tout ce qui régnait sur les ima-

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gi nations, voilà jusqu'à nos jours les sujets habituels de l'art. Les Romanceros et les A iebelungen ne chantent que les exploits des princes et les amours des chevaliers. Un seul poëme dans le passé a fait exception en donnant au peuple le rôle principal; ce poëme, c'est l'Evangile, livre divin qui devance de dixhuit siècles la pensée humaine. La gloire d'avoir, le premier, rattaché la poésie contemporaine à cette inspiration évangélique revient à Gœthe. Marguerite, la douce, la pieuse Marguerite dont l'ignorance surpasse la science de Faust, dont l'humilité abaisse l'orgueil d'Hélène , Marguerite dont le tout puissant amour justifie le coupable et ravit l'incrédule jusqu'aux sphères radieuses de la vérité éternelle, Marguerite, c'est la fille du peuple. Tous aujourd'hui obéissent , sans le savoir, à cette impulsion secrète du génie moderne. Tous, sans corn-

prendre pourquoi, substituent peu à peu dans leurs conceptions le peuple aux dieux, aux rois, aux grands, parce que, selon le dessein providentiel, l'avénement du peuple doit être l'œuvre du xixe siècle.

Ce qui fait subir à l'homme une altération profonde et vraiment douloureuse , ce n'est pas le spectacle des pouvoirs et des richesses auxquels il ne saurait prétendre ; l'admiration et l'obéissance sont des attributs de sa nature qui ne l'humilient ni ne lui coûtent; mais c'est le désaccord de son intelligence avec sa destinée, c'est l'impossibilité où il se voit si souvent de mettre en œuvre, pour son propre bien

et celui de ses semblables, les forces qu'il a reçues de la nature. Dans la société telle qu'on nous l'a faite, cette possibilité de parvenir à l'exercice complet de ses facultés n'est assurée à personne ; car , si les classes inférieures sont beaucoup plus que les autres comprimées par la misère, les classes riches se laissent conduire par un tel esprit d'aveuglement, que la plupart des vocations innées ne trouvent point d issue dans une sphère où tout semblerait devoir les favoriser. Nos systèmes d'éducation contraignent l'enfance; nos coutumes contraignent les femmes ; nos préjugés contraignent les hommes.

Tous , au lieu de nous conformer aux grandes nécessités providentielles, nous nous faisons serfs de mille nécessités arbitraires, frivoles et contradictoires; et par là nous arrivons, sans nous en douter, à une égalité lamentable : léga-

lité dune existence contraire ci Dieu et ennuyeuse à elle-même i .

Pourquoi la mode s'attache-t-elle si vite à nos opinions les plus sérieuses ? Pourquoi s'empare-t-elle en France de toutes les manifestations de la pensée publique, en les exagérant jusqu'à l'absurde ? Des voix éloquentes ont appelé la sollicitude générale sur la condition du peuple. On a revendiqué ses droits, on a plaint ses misères, on a cherché les moyens d'y porter remède • c'étaient là des sentiments vrais et des idées justes. Mais bientôt une émulation jalouse de popularité a égaré les défenseurs de la cause populaire. Au lieu d'un tableau

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