L'ENCRIER ROUGE
A M"^^ Paul Barbier.
J'ai sur ma table un encrier. C'est un encrier vénitien à la mode du dix-huitième siècle. Il se compose d'un plateau en bois, de forme ovale et qui est peint d'une belle couleur vermillon.
Une bordure de cuivre l'entoure, ajourée d'étoiles, et dentelée régulièrement. Entre les deux godets qui gardent l'encre à l'abri de leurs couvercles surmontés, chacun, d'une grenade, se dresse l'étui à plumes. Elles y enfoncent leurs becs d'oie et s'y tiennent en faisceau, les barbes en l'air. Devant elles s'arrondit une coupelle faite pour recevoir le sable
à sécher et où repose une minuscule cuiller destinée à saupoudrer sur le papier les caractères encore humides. Tout cela forme un assemblage qui n'a rien de bien beau, mais qui plaît aux yeux. Les miens y prennent un plaisir particulier. J'aime, dans le vernis brillant de ces menus objets, les reflets de laque rouge du plateau qui les supporte.
Souvent, comme aujourd'hui, après quelque dure séance de travail où ma main a fait des centaines de fois le trajet de la page à l'encrier, lorsque je sens mes doigts se crisper et mon bras s'alourdir, je m'arrête, et je m'amuse à considérer en rêvassant l'outillage familier qui est devant moi. La lampe l'éclairé de sa lueur. Il est tard. L'encre miroite en son double puits de cuivre. Hélas ! me dis-je en soupirant, parviendrai-je jamais à
faire sortir de leur liquide obscurité ridée qui s'y cache comme une sombre ondine? Ah! que je voudrais voir ses pieds nus danser sur le papier, et y laisser la trace écrite de leurs pas !
Fasciné par la flaque opaque et sournoise d'où je me lasse d'attendre le miracle, je détourne mes regards vers les mignonnes grenades qui ornent les couvercles de mes boîtes à encre, de leur maturité luisante ! Closes et froides, n'ouvriront-elles donc jamais leurs flancs de métal? Ne montreront-elles donc jamais leurs grains secrets? Mais non, car elles sont là en façon d'emblème. N'enseignentelles pas à l'écrivain qu'il doit renoncer à l'espoir de goûter aux fruits qu'il cultive? De son œuvre, il ne voit que le contour, et ce n'est pas à lui qu'en sont réservés les pépins mystérieux. Le soleil qui fera éclater sa gloire ne luira pas pour ses
yeux, et, de la grenade merveilleuse, il ne connaîtra que le reflet dans le flot amer et noir où elle trempe et nourrit ses racines invisibles...
Assez rêvé ! Voici que j'ai repris ma plume. La phrase interrompue s'esquisse et se prépare dans ma tête. Vite, un dernier regard à mon écritoire ! Mais, qu'estce donc? Je n'en ai pas encore fmi avec lui. Quelque chose m'y attire encore!
Ah ! oui, c'est cette petite sonnette qui complète comiquement son attirail, tel qu'on le vendait aux gens, en quelque boutique du Rialto ou de la Merceria de Venise ! Lorsque, rentrés chez eux après un tour sous les Procuraties ou sur la Piazzetta, les bons Vénitiens d'autrefois s'attablaient dans leur cabinet pour rédiger quelque missive, quand, après en avoir tracé les lignes à la plume d'oie, ils les
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avaient séchées avec une pincée de poudre colorée et qu'ils avaient scellé le pli de quelque emblème allégorique ou galant, ils portaient la main vers cette clochette. Et il fallait voir alors comme à son signal accourait le petit laquais chargé du soin des commissions et comme il décampait pour aller remettre le billet à son adresse, tandis que son maître, en attendant la réponse, reposait dignement la sonnette haletante sur le plateau de laque rouge où elle est encore à présent!
Car, elle est là, mais à quoi servirait de l'agiter, maintenant? Elle est sans usage, la pauvrette ! A quoi bon provoquer son tintement risible et grêle? Que serait-il de son drelin démodé? Il est bien peu de chose à côté du vibrant appel de nos timbres électriques qui transmettent nos
ordres à travers les murailles, du haut en bas de la maison, et qui éclatent où il faut, brusques, tyranniques, et péremptoires à faire sursauter un sourd. Elle, la frêle clochette d'autrefois, il fallait pour qu'on l'entendît, le silence des vieilles demeures et la paix des quartiers tranquilles ; il fallait le petit laquais tricotant sur la banquette du vestibule, et prêt à s'empresser au moindre grelot.
Tout cela elle le sait bien, d'ailleurs. Elle sait que le monde a changé et qu'elle n'a plus rien à faire dans le nôtre. Accroupie en sa robe jaune et ronde, sous laquelle elle couve timidement son battant inutile, elle se résigne et semble dormir. On dirait qu'elle attend que, par jeu, on vienne encore la réveiller. Elle guette la main du hasard, car je suis sûr qu'elle regrette le temps passé, son temps
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de bonne servante docile. Elle aimerait à quitter, fût-ce une minute, sa posture de fainéante, à entendre de nouveau, de l'œuf de métal qu'elle tient suspendu sous sa jupe arrondie, éclore la volée de son menu bruit domestique. Et pourquoi donc, après tout, n'obéirais-je pas à sa muette injonction? Il y a des moments où nous comprenons l'esprit des choses, où nous consentons volontiers à leurs humbles désirs. Pauvre clochette, comme sa voix doit être faible et vieillotte ! Comme sa chanson doit être aigrelette et lointaine! J'en ris d'avance.
J'ai ri. Ce n'est pas d'elle qu'il faudrait rire, mais de moi. Est-ce que je ne devrais pas laisser en repos, sur son plateau de laque rouge, cette ridicule petite personne au babillage tintinnabulant? Au lieu de baguenauder ainsi, ne devrais-je
pas bien plutôt tremper ma plume à l'encrier, en homme raisonnable qui sait le prix du temps et qui a une tâche à terminer, d'autant plus que je me sens, ce soir, l'esprit bizarre et inquiet. Et quoi de mieux que le travail pour dissiper ces anxiétés indéfinissables qui, à certaines heures, nous tourmentent... Essayons.
Mais, malgré moi, ma main se tend. J'hésite une seconde. Soudain, vivement, comme quelqu'un qui a pris son parti, j'avance mon bras. Je la tiens. Je crois que mes doigs tremblent un peu. Le battant balancé a heurté la paroi sonore.
Ding!!I
Un seul coup a tinté, bref. J'écoute. Au lieu de s'affaiblir et de s'éteindre, il vibre finement, longuement, obstinément. Il rôde dans l'air comme une abeille de son sortie de la minuscule ruche de cuivre
jaune. Il rôde. Soudain, il m'entre dans l'oreille et pénètre dans ma tête. Là, au lieu de se poser, il tournoie, il vire, il bourdonne. Il grandit, s'enfle, s'augmente. Il résonne singulièrement; il s'amplifie avec douceur, avec force. Il est allé éveiller quelque chose qui dormait au fond de ma mémoire. Il y ranime des échos engourdis. Entre eux, ils s'appellent, se répondent, se mêlent, s'unissent en une harmonie grave et lointaine. Ils m'emplissent, débordent, m'environnent.
Toute la chambre est comble de leur rumeur. Et Je la reconnais, cette rumeur qu'a suscitée en moi le branle de la petite clochette, et voici que, les yeux fermés, le cœur ému, je m'abandonne à son sonore enchantement.
Et je vous reconnais, cloches délicieuses et diverses, cloches de Venise,
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cloches de bronze, d'or et de cristal que j'ai tant de fois entendues, vous qui, du haut des campaniles, retentissez chaque jour dans l'air marin et dont les voix descendent sur les « campi » déserts, chantent au tournant des « calli » étroites, se répercutent à l'angle de « rii », ô vous, cloches vénitiennes, cloches de San- Marco et de la Salute, cloches des Frari et de Sans-Giovanni e Paolo, cloches des Gesuati et de San-Sebastiano, et vous, cloches de San-Giorgio Maggiore et de la Giudecca, cloches des îles de la lagune, vous qu'a ramenées jusqu'à moi votre sœurette minuscule, car c'est elle qui est allée vous chercher là-bas et qui vous a conduites ici pour que nous retournions ensemble vers la Ville divine que vous couronnez de votre guirlande sonore, vers cette Venise que voici encore une fois apparue à ma pensée, debout en sa
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grâce souveraine, en son manteau de lumière que nouent les mille rubans de ses canaux, et chaussée des patins noir et or de ses gondoles recourbées I
Et pourtant, je m'étais bien promis de fuir son obsédant pouvoir, mais, hélas, comment se garantir d'un si captieux sortilège ! Le charme en est si fort et si subtil que, lorsqu'on Ta ressenti, il vous possède à jamais. Cependant, n'ai-je pas tenté de m'en affranchir? J'ai dressé devant ton image, Venise, d'autres images plus grandioses et plus éclatantes que la tienne I J'ai même demandé aux terres barbares leurs visions brutales et mornes pour aveugler mes yeux et les rendre insensibles à tes attraits délicats. J'ai passé TOcéan pour t'oublier. J'ai erré dans les énormes cités du nouveau monde, pleines d'éclairs et de fumées,
comme si la laideur était capable de nous distraire de la beauté ! Non. Aussi ai-je cherché d'autres beautés afin de les opposer à la tienne. Rome m'a offert ses ruines éloquentes et massives; Florence, ses merveilles élégantes et fortes ; Naples ses langueurs ardentes et molles. Aux pentes des monts de Sicile, j'ai vu des temples augustes allonger, au soleil couchant, les ombres triangulaires de leurs frontons. La Grèce m'a montré ses marbres illustres. J'ai gravi l'Acropole et monté les marches des Propylées. Je sais le nombre des coupoles que Stamboul arrondit sur le ciel entre les fûts de ses minarets et les pointes de ses cyprès.
J'ai foulé le sol d'Asie. Au milieu d'une mosquée de faïence verte où se balancent des lampes suspendues, coule, dans un bassin toujours plein, l'onde d'une fontaine intarissable... J'ai entrevu l'Orient.
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Dans les bazars sombres j'ai croisé les chameaux des caravanes. Devant moi, on a déroulé avec lenteur de longs tapis et fait luire brusquement des armes courbes. Des femmes voilées achetaient de l'essence de roses en des fioles étroites, et dont le verre même est parfumé. Du haut d'une terrasse, j'ai vu la plus belle des aurores se lever sur Damas. L'eau murmurait parmi les palmes... Au loin, le désert syrien étendait ses premiers sables. J'ai abordé à Chypre...
Dans la vieille pierre de sa forteresse franque, j'ai retrouvé, Venise, ton Lion ailé ! Il encastre, au-dessus de la porte, son symbole orgueilleux. A Rhodes, à Candie, son image sculptée aux murailles est toujours là. Il veille encore au seuil des villes adriatiques. Que de fois, en chemin, ton nom glorieux a hanté ma
pensée. A Sainte-Sophie, parmi les marbres et les mosaïques, j'ai songé à ton Saint-Marc étincelant et doré. Sur l'Atmeïdan, où fut l'Hippodrome de Byzance, j'ai cru entendre hennir les chevaux de bronze qui ornent le portail de ta Basilique. Les caïques de la Corne d'Or m'ont rappelé les gondoles de la Lagune... Aussi, est-ce l'esprit plein de ta présence que je suis revenu vers toi. La passe franchie, et dépassées les digues qui te défendent de la haute mer, du navire qui nous portait, je t'ai aperçue, un matin. Etait-ce bien toi? Il me semblait, à mesure que nous approchions, que c'était mon souvenir qui te construisait à mes yeux. Tout ce que je souhaitais de toi se réalisait instantanément par un prodige qui me paraissait naturel.
Bientôt, tu fus là, tout entière, mais si merveilleuse et si fragile, sous un ciel
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transparent comme le cristal, que j'eus peur que tu ne fusses que l'image de mon illusion, évoquée là par la force de mon désir et dont la féerie, détruite au moindre choc, ne laisserait plus d'elle, au-dessus du miroir fendu de la lagune, que la vapeur vaine d'un nuage irisé.
Et te voici devant moi, de nouveau, ce soir ! Comme tu es silencieuse, maintenant ! Tes cloches qui, tout à l'heure, m'étourdissaient de leur rumeur se sont tues. Quel calme ! A peine le vol d'un pigeon qui passe, le zigzag d'un moustique qui vibre, un clapotis d'eau sous une rame. Mon pied foule la dalle. Je marche au hasard, et pourtant je sais très bien où je vais. Je refais une des promenades faites si souvent. Ah ! voilà le palais Aldramin, le canal luisant s'esquive sous un pont courbe que je traverse. Je
m'accoude un instant, au parapet. Plus loin, il y a un « campo » solitaire. Il est entouré de vieilles façades jaunes et décrépites. L'une d'elles a été riche jadis. On y voit encore incrustés des disques de serpentin. J'aime ce puits à la margelle usée, et ce mur rouge que festonne une glycine, et au-dessus duquel pointe un cyprès. On respire une odeur de feuilles et de roses. Le nez en l'air, j'ai failli tomber en glissant sur une pelure de citron. Je ralentis le pas pour examiner ce balcon bombé où sèchent des linges à une ficelle et d'où pend une cage sans oiseau. Et cette curieuse porte avec ses marches rongées, ses colonnettes torses et son blason effrité ! Voici une église. Qn y pénètre par un cloître où, dans un parterre humide, fleurissent des sauges. La nef est sombre. Au mur, des fresques indistinctes. Les clefs du sacristain tintent...
Dans une chapelle, un tombeau de Doge.
Au-dessus de sa pompeuse épitaphe latine, il est à genoux, les mains jointes, et coiffé du « corno » ducal. Je sors. Je longe d'autres canaux, je suis d'autres ruelles, je traverse d'autres ponts. Voici une autre église. Elle est fermée. Dans le ciel clair monte un campanile qui penche... J'ai visité un grand palais. On m'a fait parcourir de vastes salles aux plafonds peints et dorés. Des lustres de Murano, compliqués et délicats, pendent à des tresses de verre. Dans un cadre d'or s'étale l'ample robe rouge d'un sénateur à grosse perruque poudrée. Le pavimento de mosaïque fléchit par endroits. Les pilotis doivent être bien vermoulus ! A la porte d'eau, les « pâli » sont plantés de travers. Leurs couleurs sont déteintes... Mais je crois que je me suis égaré. Vraiment, quel pauvre quartier ! Des masures
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galeuses reflètent leurs cheminées en hottes dans un « rio » verdâtre et vaseux. De longues algues filamenteuses s'enchevêtrent à des détritus flottants. Une barque chargée de bois dérange une écorce de melon qui surnage. Sur la pente boueuse d'un ^< squero » sont échouées de vieilles gondoles. La coque en l'air, on les répare. Le marteau résonne dans une odeur de goudron et de marée. Tiens, me voilà revenu au Grand Canal ! Quel est donc le nom de ce palais? Il est de cette architecture ampoulée et baroque qu'affectionnait Le Longhena. Il n'y a pas de gondole au « traghetto ». J'ai soif. Je vais aller m'asseoir au café Florian. Je prendrai un punch à l'alkermès. Il fait beau. Ce gros pigeon zinzolin a une gorge de femme... Maintenant, un tour chez Carlozzi. Ce serait bien du malheur si je ne trouvais pas dans sa boutique quelque
bibelot amusant. C'est là que j'ai acheté cette baùta de satin noir, ce tricorne et ce masque de carton blanc. J'y ai trouvé aussi mes petites tasses ornées de personnages bergamasques, ma corbeille de fruits en faïence blanche de Bassano et mon encrier de laque rouge.
Ouf! Je suis las. J'ai marché longtemps de long en large dans ma chambre. Si je m'allongeais sur mon divan ? Ses coussins de cuir me font songer à ceux des gondoles. Que d'heures j'ai passées étendu à leur dossier rembourré ! Devant moi, je voyais se balancer le fer dentelé de la proue. Derrière moi, le gondolier pesait sur sa rame. Nous allions doucement. Parfois, il poussait un cri doux, rauque et guttural. Parfois, il baissait la tête pour éviter l'arche basse d'un pont où riait un mascaron de marbre. Tout à
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coup, nous sortions du labyrinthe des petits canaux. La lagune s'étendait, unie, plate, lumineuse. De grosses barques y erraient, ventrues. Leurs voiles rouges ou ocre, peintes de dessins bizarres, ressemblaient à des ailes de papillon, à des feuilles mortes, aux façades de certains palais. Des mouettes tournaient autour de nous. Çà et là, la rame touchait le fond mou du chenal rétréci. Nous abordions aux îles, à Murano, où l'on souffle le verre, à Burano, où l'on fait la dentelle, à Torcello ou à Mazzorbo, à San-Lazaro, où des moines d'Orient, à longues barbes, voient fleurir les roses de Damas à l'ombre d'un cèdre du Liban. Le soir tombait, et je m'endormais au retour...
Je crois que je viens de dormir pour de bon, d'un sommeil bizarre, d'où je me réveille tout étourdi et l'oreille tintante.
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Ah! oui, c'est le souvenir de cette petite clochette de l'encrier ! Mais non ! On sonne à ma porte. Qui diable peut venir me déranger à cette heure, car il est tard! Tu peux sonner, mon bonhomme, ce n'est pas moi qui t'ouvrirai. Est-ce drôle, il me semble entendre un pas dans le vestibule! Ah! c'est trop fort, si j'allais voir! On touche au bouton de la serrure. Oui est là? Ah! par exemple, est-ce que j'ai la berlue? Un nègre ! Oui, un nègre. Il s'avance sur le seuil et rit, de ses dents blanches dans son visage noir. Son front crépu est entouré d'un turban bigarré avec une aigrette. Autour de ses reins s'enroule un pagne d'étoffe rouge et jaune. Il a des bracelets aux bras et des cercles aux chevilles et un anneau dans le nez. Il tient à la main un fanal doré au haut d'une hampe torse.
Oue peut bien me vouloir ce messager, et de la part de qui vient-il? J'ai vu ses pareils dans plus d'un vestibule de palais vénitiens. Celui-là est de la bonne époque. Le Brustolone aimait à en tailler de semblables dans l'ébène lisse et dure. Il me présente une lettre. On dirait qu'il attend la réponse ; mais non, il se dirige vers l'armoire. Il tourne la clef. Qu'est-ce que tu fais, maraud, holà! Il a détaché du clou ma baûta, mon tricorne et mon masque de carnaval. Il me fait signe d'endosser la défroque qu'il me tend. Il me pose le tricorne sur la tête. Par gestes, il m'invite à le suivre. Pourquoi pas, après tout?^ Je me lève. Mes jambes vacillent un peu. Il me précède en m'éclairant. Heureusement qu'il a son fanal, car le gaz, dans l'escalier, est éteint. Bahî j'empoigne solidement la rampe, mais que va dire le portier?^
11 a tiré le cordon et ne nous a pas aperçus. La grande porte se referme derrière nous. Je fais quelques pas sur le trottoir. La nuit est sombre. Au ciel, les étoiles brillent.
Sapristi ! voilà qui est de plus en plus étrange. Au ras du trottoir, l'eau miroite et clapote, il y a une gondole arrêtée. Mon nègre m'y fait monter. Il pose son fanal et prend la rame. La gondole vire doucement. Devant elle, il n'y a plus qu'une étendue d'eau obscure. Je me retourne, ma maison n'est plus là. Autour de nous, c'est la lagune. Paris a disparu. Plus rien. Un silence extraordinaire. Le gondolier rame vigoureusement. Nous allons vite. Parfois, il s'essuie le front. Le temps passe. Nous avançons toujours.
Enfin, quelque chose de vague se dessine sur le ciel nocturne. Une rive plate
apparaît. Je distingue le campanile d'une église. Nous approchons. Tout à coup, la gondole s'arrête. Le nègre saute à terre. Je l'imite. Mes pieds enfoncent dans un sol spongieux qui se raffermit peu à peu.
Nous sommes arrivés devant l'église.
Un rais de lumière glisse par les joints de la porte fermée. Le nègre, d'un coup d'épaule, pousse le vantail. L'intéri-eur de l'édifice est vaste et mal éclairé. Il est plein de monde. La nef est comble, mais aucune tête ne se retourne à mon entrée. L'assistance est singulièrement recueillie. A la suite de mon guide, je me glisse à travers la foule. Personne ne fait aucune attention à moi. Elle est bizarre, cette foule! Il y a là des hommes, des femmes, des enfants. Tous portent le costume vénitien. Je me faufile. Ceux des premiers
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rangs sont vêtus comme aux dernières années de la Sérénissime République.
Ensuite je reconnais les modes successives des diverses époques de Venise, du xviii^ siècle à la Renaissance. A mesure que j'avance, il me semble que je remonte dans le passé. Voici les gentilshommes et les gentilles dames des tableaux de Carpaccio tels qu'on peut les admirer à l'Accademia, dans la légende de Santa Orsola. Et je ne suis encore qu'à mi-hauteur de la nef! Le nègre m'a abandonné. Un vieillard, coiffé d'un bonnet cornu en drap d'or, me fait signe de continuer.
Tout au bout de la nef, se dresse une sorte de baldaquin soutenu par des colonnes salomoniques et dont retombent les draperies de marbre. Auprès de ces colonnes se presse un groupe compact.
Qu'est-ce que ces gens peuvent bien regarder ainsi? Ils sont vêtus d'étoffes grossières et portent sur l'épaule des nasses et des filets. Ils sentent la vase et la marée. Ah! je comprends ! Ce sont les fondateurs de la Cité marine, les premiers habitants de Dorsoduro et du Rialto, les premiers pêcheurs de la lagune Venète. Ils ont enfoncé les premiers pilotis dans la vase molle, bâti les premières cabanes de roseaux. Je m'approche d'eux et je tâche d'apercevoir par-dessus leurs têtes ce qu'ils contemplent. Je joue des coudes pour me faire faire place. Ils se dérangent en grognant, £nfm, me voici parvenu à une balustrade par-dessus laquelle je me penche.
Sur uae espèce d autel bas est placé un berceau. Recourbé à ses deux extré-
mités comme un croissant de lune, il a la forme d'une gondole. Auprès de lui veillent un grand Cheval de bronze et un Lion ailé. Les deux bêtes réchauffent, de leur souffle, un enfant. C'est une petite princesse qui dort et qui est belle. Elle a des cheveux blonds qui s'échappent d'un chaperon relevé. Son visage est à demi caché par un petit masque transparent. Elle porte au cou un collier de grosses perles rondes. Sa robe de brocart à ramages est recouverte de dentelles. Elle tient dans sa main mignonne un hochet de verre irisé et un miroir. A ses pieds, chaussés de mules de cristal, est posé un pigeon... Et en la voyant si gracieuse et si délicate, je sens mon cœur battre et mes yeux se remplir de larmes d'amour, et, sur la dalle, tandis que le Cheval frappe joyeusement du sabot, tandis que le Lion agite avec allégresse
ses ailes, je m'agenouille devant Venise naissante, dont un peuple d'ombres célèbre aujourd'hui, en une fête de silence et de rêve, la nocturne Epiphanie!