‹ Essai bibliographique sur les éditions des Elzévirs, les plus précieuses et les plus recherchéesChapitre 8 sur 22 · DANIEL · texte numérisé non relu

DANIEL

Daniel eut pour père Bonaventure. Nous avons déjà parlé de son association avec Jean, son cousin. Quelques difficultés qu'il eut avec ce premier associé, ou d'autres raisons que nous ignorons , l'engagèrent à quitter Leyde et à venir à Amsterdam. Nous venons de voir que son second associé, Louis, mourut en 1662 ; Daniel se vit donc chargé seul de tout le fardeau de sa vaste imprimerie ; mais les temps étaient bien changés. Si dans les commencements il avait eu lieu de se promettre d'heureux succès , dans la suite les guerres qui ravagèrent la Hollande, et les fléaux de toute espèce qui accablèrent sa malheureuse patrie, lui firent presque perdre courage. En 1678, il se plaignait de ce que les circonstances ne lui permettaient pas de se charger de quelques ouvrages très-importants. Cependant tout le monde s'adressait à lui comme à un imprimeur majorum gentium, ainsi que l'appelait Munckerusi Daniel aurait bien voulu compléter le Gicéron variorum dont il avait donné les épitres familières en 1677. ^^ fâcheuses circonstances dans lesquelles il se

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trouvait l'empêchèrent de mettre la dernière main à cette grande entreprise. Il ne négligeait rien , d un autre côté, pour se procurer dans les pays étrangers ce qu'il ne trouvait pas dans son propre pays; et il fit pour cela de nombreux voyages en Angleterre, en France, et jusquen Danemarok. Il avait pour correcteur, dans son imprimerie, Zettèrus, homme aussi recommanda» ble par sa profonde instructiou que par ses qualités personnelles, et dont plusieurs savants ont parlé avec le plus grand éloge.

Ménage dans Tédition de ses poésies , donnée en i663, par Daniel, fait un très -grand éloge de cet imprimeur. Voici des fragments de la pièce où il en parle; elle se trouve page 1 14 de ce recueil :

At, o dulce decus meum, Elzeviriy Prœstantissime quot fuere ^ quot sunt Typorum pater elegantiarum.

Sic decus Elzevirianum

Doctorum voUtans per ora vatum Terras impleat, impîeatque cœlum, Turnebos simal atque Vascosanos , Et vincas Stephanosy Manutiosque,

On regardera, si .l'on veut, cette pièce de veis.^ et la lettre de Balzac. que . nous avons, rapportée plus h^ut , comme des compliments d'auteurs dont ramouF*pi^opre est flatté par d'aussi jolies éditions de leurs ouvrages; mais on conviendra: qu'une grande partie de ces cobi«*

avaient jugé convenable de n'accepter sa succession que sous bénéfice d'inventaire. Relativement à ce fait, le même Graevius écrivait encore : « Cet événement « désole tous les imprimeurs, qui craignent de perdre et leur crédit après ce qui vient d'arriver à Daniel , qid « hufus eorporis princeps erat^ ce qui fait quHls ne veu- «lent plus fidre d'entreprises considérables; d'ailleurs « ils rassemblent leurs fonds de tous cotés et les met- « tent en réserve potir la vente d'Elzévir, in quâ Liçiis, m. Senecis, Tacîtis, Justinis, TuUUsque gu$ msidiantàr, » Enfin la vente se fit vers le mois de juillet. On craignait que la rareté de l'argent n'y fît tort; cependant les livres des Elzévirs, du moins ceux qu'ils avaient imprimés , se vendirent plus : de deux cent quarante mille francs.

Nicolas Heinsius mourut peu de temps après cette vente , et ne survécut guère à son ami Daniel. Il savait consacré presque tous ses travaux et, pour ainsi dire, sa vie à la gloire des presses des Elzévirs.

Malgré les circonstances pénibles au milieu des* quelles Daniel Elzévir a vécu , il a cultivé son art avec un grand succès, et il s'y est élevé aussi haut qu'au* cun de ses prédécesseurs. Les livres imprimés pendant son association avec Jean Elzévir sont particulièrement remarquables par la beauté de leur exécution ; les vo* lûmes d'un petit format qu'il a imprimés seul depuis sont également très-soignés; mais ce qui, à notre avis, lui assure un rang éminent et peut* être le premier rang dans sa famille , ce sont ses deux admirables édi^

tions du Corpus Jurîs cipilis in-8® et in-folio. Cette dernière sur -tout, soit comme difficulté vaincue, soit comme perfection d'impression, est comparable aux

plus beaux résultats de Fart typographique.

Postérieurement à 1680, quelques successeurs des Elzévirs ont fait imprimer un petit nombre d*ouTrages ; mais, parmi ces ouvrages, bien peu sont remarquables sous le rapport de Tart; ils ne le sont pas davantage par leur contenu , et nous devons observer même que plusieurs de ces adresses paraissent fausses. Nous pensons que de plus amples renseignements sur ce point seraient fastidieux, pavce qu'ils porteraient sur des objets d'un trop faible intérêt. Nous donnerons, en terminant cette notice ,- un extrait de la généalogie des Elzévirs, et une liste des personnes de cette famille qui ont cultivé l'art typographique en Hollande. Ce n'est pas sans étonnement que l'on apprendra qu'il n'en existe pas un seul aujourd'hui qui exerce *une profession à laquelle cette famille a dû une si grande célébrité.

Nous aurons occasion de remarquer dans le catalogue des ouvrages les plus remarquables que les Elzévirs ont imprimés, qu'il leur arrivait souvent de prendre la précaution de déguiser leur nom. Peut-être trouvera-t-on ici avec plaisir quelques détails sur ces déguisements. Malgré la liberté dont les Elzévirs jouissaient, à l'abri du gouvernement répubUcain de la Hollande, ils ne trouvaient pas toujours convenable que certains ouvrages sortis de leurs presses parussent

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SOUS leur nom, et portassent pour ainsi dire leurs livrées. Souvent ils n'y mettaient aucun nom d'imprimeur; quelquefois ils empruntaient les noms d'imprimeurs qui existaient dans d'autres villes, même hors du territoire des Provinces -Unies. Il n'est pas rare non flu3 qu'ils aient employé des noms d'imprimeurs^ et de villes imaginaires, ou qui n'ont jamais eu d'existence que dans Y Utopie de Thomas Morus. C'est ce qu'on voit dans l'ouvrage intitulé : la Pietra del Paror gone de Boccalini , qu'ils annoncent être imprimé à Casmopoliy et le Secretaria di Apollo^ du même, qu'on suppose publié par Bocca Franca. De même la vie de César Borgia est indiquée comme ayant par^ à Monter chiaro^ chez Jean^ Baptiste Veri. On sent assez les allusions que les imprimeurs ont voulu faire par ces noms et par d'autres semblables, tirés du grec, du latin , de l'italien , etc.

Les Elzévirs , au reste , ne sont pas les seuls qui en aient usé ainsi , et les imprimeurs ou les libraires se masquent encore tous les jours par des indications ou sous des noms supposés ; aussi les rédacteurs des catalogues, qui ont quelque habileté, ont -ils soin de les démasquer , et de désigner ces pseudonymes sous leurs noms véritables.

Mais quelles raisons ont pu engager les Elzévirs à se couvrir d'un voile ou à se déguiser ? Voici celles qui nous ont semblé les plus probables.

D'abord raison de politique : un républicain même, sur-tout quand il est marchand, comme l'étaient les

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Elzévirs, a intérêt à ménager les rois, les princes, les corporations puissantes, les sectes religieuses, etc. Les premiers pouvaient empêcher lentrée datis-leiirs états de tous les livres imprimés par les Elzévirs ; les autres pouvaient les interdire dans les congrégations ou les établissements qui se trouvaient sous leur dépendance. Dans un ouvrage sur Fadministration de Ferdinand- II, imprimé en 1687, et que Ton sait l'avoir été parles Elzévirs, ils préviennent le lecteur qu'ils ont eu des raisons pour ne faire connaître ni Fauteur ni Féditeur. Ces raisons , qu'ils n'indiquent pas , mais qui sont évidemment des raisons politiques, les ont aussi engagés à garder l'anonyme en publiant les défenses de Fouquet, les ouvrages du baron de FIsola, payé par FEspagne pour attaquer les droits de Louis XIY et de la reine , et beaucoup de mémoires particuliers qui se réimpriment aujourd'hui sans danger, mais qui alors auraient pu compromettre gravement ceux qui s'en seraient affichés les distributeurs. Nous n'en citerons qu'un exemple. Le prince de Gondé se trouva très -offensé de l'édition, faite en 16449 ^^^ Mémoires de Rohan , et ayant découvert qu'elle sortait des presses des Elzévirs, il fit acheter tout ce qui restait en magasin. Mais ceux qui ont l'autorité en main ne paient pas toujours en pareille monnaie, et, dans des cas semblables, les libraires peuvent courir d'autres risques que le rachat ou même que la perte de leur édition.

La bienséance quelquefois n'a pas permis aux Elzévirs d'avouer qu'ils étaient les imprimeurs

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5a NOTICE

De satires naïves , Des malices du sexe immortelles archives.

Il ne leur convenait pas dattacher leur nom à des ouvrages auxquels les auteurs eux-mêmes auraient rougi de mettre le leur. Les 'livres de ce* genre qu ils ont imprimés sont cependant moins nombreux qu'on ne lavait prétendu, et ils ne paraissent pas, en géné« rai, y avoir attaché une gîande importanice , car -presque tous sont d'une exédition fort médiocre.

D'autres fois les intérêts de leur commerce les engageaient à caohei* leurs noms, par exemple, quand ils avaient contrefait un ouvrage, ce qu'au surplus ils ne se sont pas permis très «souvent; ensuite, quand ils imprimaient les livres d'auteurs dans lesquels d'autres auteurs , avec qui ils craignaient de se brouiller, étaient attaqués, ainsi que cela arriva pour le Mar^ lihenm de Grotius et le Mare ciaumm de Selden, et encore pour le DefdHsio populi angUcani de Milton et pour la Defensio regia de Saumaise.

Les raisons qui> portaient les Elzévirs à ne point se faire connaître vensâent parfois des auteurs eux-mêmes ; en voici quelques exemples. Les auteurs de certaines satires amèrés contre la cour de Rome , contre les Jésuites , ou contre des princes ou des ministres , pour se couvrir d'un voile- impénétrable, voulaient qu'on ignorât jusqu'au vrai nom de la ville où l'impression s'était faite , et les Ëlzévirs se prêtaient prudemment à cette nécessité. C'est jainsi que h Népotisme, en fran-

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çais et en italien; il Cardinalismo y en italien; Rome pleurante y et d'autres ouvrages où Ton attaque vivement la puissance du pape et les mœurs de sa cour, ont paru ou sans nom de ville, ou sous le nom de villes étrangères à la Hollande, jusque-là qu'il y a quelques-unes de ces satires que Ton suppose avoir été imprimées à. Cologne , ville très-orthodoxe ; et cela pour mieux dépayser le lecteur, et narguer, pour ainsi dire, le tribunal de l'inquisition.

Enfin , lorsque les Elzévirs ont imprimé des livres relatifs à la religion catholique, il a bien fallu que ces livres fussent censés avoir paru dans des villes catholiques, puisque la cour de Rome avait condamné, en général, toutes les éditions des livres sacrés «qui pouvaient avoir été données par des calvinistes ou autres hétérodoxes.

Cette dernière considération nous amène naturellement à parler des Bibles de Cologne. Ces belles éditions, qui paraissaient sous les noms de Gualterius, Balthazarr Egmond , etc^ , ne pouvaient évidemment pas avoir été imprimées dans une ville ^ où l'art typographique était fort recnlé, et où l'on n'employait habituellement que de très -mauvais papier. D'un autre côté, ce nom d'Egmond ne se trouve qu'à la tête de quelques éditions comparables à ce qu'Amsterdam et Leyde ont produit de plus beau. Plusieurs savants, et entre autres Paquot et Lancelot, indiquent dans quelques-uns de leurs ouvrages des livres dont le titre annonce qu'ils ont paru à Cologne chez Corneille ab

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Egmond , comme ayant été véritablement imprimés à Amsterdam chez Blaew. Ce témoignage se trouve en* core confirmé dans les lettres du Rossi. Il nous semble naturel d'induire de là que Blaew, en latin Cœsiusy est l'imprimeur à qui les éditions de ces Bibles sont dues. Cette opinion acquerra une nouvelle force et deviendra presque une certitude , si Ton prend la peine d'examiner la conformité des caractères employés dans ces Bibles et dans des ouvrages qui portent le nom de Blaew, et enfin si l'on remarque que la belle Bible de 1682 et la concordance de 1684 ne peuvent pas être attribuées, comme on l'a souvent fait indûment, à Daniel Ëlzévir, qui alors était mort depuis plusieurs années. La Bible dont nous venons de parler est beaucoup mieux imprimée que toutes celles qui ont paru sous la rubrique de Cologne , et notamment que celle de i63o, que l'on appelait Bible des EsféqueSy probablement parce qu'étant renfermée sous le moindre volume possible , ils la préféraient aux autres , comme devant moins les gêner. Dans la Bible de i63o, les versets ne sont pas séparés, ce qui en rend la lecture difficile, tandis qu'ils le sont dans celle de 1682.

Nous terminons ici cette notice, en témoignant de nouveau la peine que nous avons éprouvée de ne pouvoir insérer textuellement dans ce volume l'intéressant travail de M. Adry. Nous espérions, quand nous avons commencé à nous occuper de cet Essai , que son ouvrage pourrait bientôt voir le jour, et éclaircir une

époque» importante et étendue de Thistoire de l'impri-

merie et de la bibliographie. Nous avons la douleur d'être réduit à donner aujourd'hui des regrets à la mémoire de ce savant modeste et laborieux. Ses man|iscrits on passé dans les mains de M. Sensier, qui un jour pourra s'occuper de les compléter et de les faire paraître. La riche collection qu'il possède lui offre à cet égard de grands avantages , et nous lui devons des remercîments de la complaisance avec laquelle il nous a permis ' de la consulter. Pour nous , notre ambition sera satisfaite, si cet ouvrage, en rectifiant quelques erreurs , ouvre la carrière à ceux qui seront plus dignes de la parcourir.

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