‹ Essai biographique sur M.F. de La MennaisChapitre 11 sur 12 · DU MÊME AUTEUR · texte numérisé non relu

DU MÊME AUTEUR

« En préparation. — Mélanges politiques. — Correspondance. — La publication de ces deu.v parties des œuvres posthumes de M. La Mennais ne pouvant s'effectuer que lorsque les documents

nécessaires qui sont actuellement en diverses mains, auront été rassemblés, les éditeurs ne peuvent préciser par avance l'époque de la mise en vente ni déterminer l'importance de l'œuvre, ne connaissant pas encore le succès qu'ils obtiendront dans leurs démarches. »

Cette annonce qui avait étonné plusieurs amis de M. de La Mennais, me surprit et m'inquiéta. J'écrivis à M. Forgues pour le prier de me donner des explications, en lui faisant remarquer que la publication faite au nom de M. de La Mennais, de correspondances autres que celles trouvées en sa possession au moment de sa mort, pouvait avoir de sérieux inconvénients. Il me répondit qu'il n'avait point rédigé, qu'il n'avait même pas lu le passage du catalogue Paulin que je signalais à son attention; que s'il éveillait en moi quelques scrupules, ce que d'ailleurs il ne s'expliquait guère, il n'y était persormellement pour rien. Après quelques détails étrangers à l'affaire, M. Forgues ajoutait que, quant à la question que je lui adressais relativement à la publication des lettres de M. La Mennais, elle l'avait surpris, car il était bien certain de m'avoir, à plusieurs reprises, parlé de cette publication et des démarches qu'il ferait [)Ourla compléter. Il ne pouvait donc croire que

ma curiosité à- cet égard fût purement officieuse, auquel cas, n'étant tenu à aucun mystère, il s'empresserait d'y faire droit, la trouvant, de lui à moi, et à titre amical, très-légitime et très-simple; mais que comme ma question à ce sujet empruntait des circonstances dans lesquelles elle lui était faite et aussi de la forme que je lui avais donnée, un caractère officiel, il uie demandait la permission de n'y pas répondre. En publiant les correspondances en question, selon les intentions et les instructions verbales de mon oncle, il pensait exercer un droit sans limite ni contrôle, et il voulait maintenir ce droit tout entier, quitte à ne l'exercer que selon les inspirations de sa conscience.

Cette réponse donna lieu à l'échange des lettres suivantes, produites aux débats par M. Forgues :

Saint-Valery-sur-Somme, 29 octobre 1855.

« L'objet de la question que je vous ai adressée à l'occasion de la note insérée dans le catalogue de M. Paulin est celui-ci : M. F. de La Mennais dans son codicille a déterminé ce qui doit être publié par vous comme ses œuvres posthumes. Votre droit est donc limité, et ce serait l'outrepasser que d'éditer, comme œuvres posthumes, des correspon-

dances ou toutes autres pièces que M. de La Mennais n'a pas indiquées comme devant être publiées, parce qu'il y a vu des inconvénients ou que tout au moins il n'y a pas vu d'utilité. Comme nous tenons à ce que les volontés écrites de M. F. de La Mennais soient exécutées strictement, nous croirions devoir nous opposer même par les voies légales, s'il était nécessaire, à toute publication qui ne rentrerait pas dans les termes du codicille.

» Lorsque vous m'avez dit que vous cherchiez à recueillir des correspondances de M. de La Mennais, j'ai compris que c'était à titre de documents pour la biographie que vous m'avez déclaré être dans l'intention de faire.

)^ Sio;né : A. Blaize. »

Paris, 30 octobre 1855.

« Je vous remercie de me faire connaître votre interprétation du codicille relatif aux œuvres posthumes de M. La Mennais. Pour le moment, je n'ai que ceci à vous en dire: elle est en contradiclion absolue avec les instructions verbales que j'ai reçues de votre oncle. Après avoir, sur ce point, essayé autant qu'il est en moi d'éclairer votre

conscience, je vous laisse parfaitement libre, si vous le trouvez et convenable et juste, de recourir aux voies légales dont vous me parlez. Cbacun a ses inspirations, ses préférences et ses procédés. Les vôtres, quels qu'ils soient, ne me feront pas regretter les miens.

)> Signé : E.-D. Forgues. »

Cette dernière lettre ne laissant place à aucun doute sur les intentions de M. Forgues, M"° de Rertanguy n'avait plus qu'à soumettre la question à l'appréciation des tribunaux, et elle le fit avec l'approbation de M. Barbet, exécuteur testamentaire, de M. l'abbé Jean de La Mennais, et des autres membres de sa famille. Il n'en aurait pas été ainsi suivant l'avocat de M. Forgues.

« M"' de Kertanguv, a dit i\P Séiiard , habite au fond de la Bretagne; absorbée dans les pratiques de la religion, elle est étrangère à tout ce qui se fait à Paris; dans les actes un mandataire la représente toujours, et j'imagine qu'elle éprouverait un grand vétonnement si quelque circonstance fortuite faisait arriver jusqu'à elle le bruit du procès qui s'agite en son nom '. »

' Gazette des Tribunaux, du 10 août 1856.

Ma sœur est une pieuse lemme, il est vrai; resiée veuve avec cinq jeunes enfants , elle les élève dans le culte des vertus chrétiennes. Les dispositions que M, de La Mennais a prises en sa faveur prouvent qu'elle méritait toute son affection, ce qui exclut, il me semble, cette profonde indifférence qu'on lui attribue pour les intérêts les plus chers de son oncle. J'aurais été, dit-on, le seul adversaire de M. Forgues. La vérité ne me permet pas d'accepter cette responsabilité tout entière, mais j'en revendique hautement ma part. On me verra toujours prêt à défendre 3L de La Mennais envers et contre tous, quand je le croirai menacé par l'imprudence ou le mauvais vouloir.

Examinons en droit et en fait la question soumise au tribunal de première instance.

Quelle est l'étendue du droit de M. Forgues? I,e testament et le codicille la déterminent. Le testament porte : « Tous mes papiers, autres que ceux d'atfaires, renfermés dans une caisse fermée ou déposés dans les armoires de la bibliothèque vitrée de mon cabinet, seront remis à la personne que je désignerai dans un codicille, laquelle en disposera en toute propriété »

Le codicille porte : « Je déclare que M. Emile

Forgues est la peisuniie à laquelle j'entends que ces papiers soient intégralement remis, m'en rapportant à lui pour le choix de ce qui devra en être publié, aussi bien que pour l'époque de celle publication , concernant laquelle mes intentions lui sont d'ailleurs connues par les instructions que je lui ai verbalement données. Dans le cas où M. Emile Forgues viendrait à décéder avant que la publication mentionnée ci-dessus fût ou commencée ou lerminée, les dits papiers et autres écrits que je lui lègue par le présent, seront remis à M. Adrien Benoît-Cliampy qui en deviendra légataire à son tour et en disposera au même titre que M. Emile Forgues. »

Il résulte évidemment de ces dispositions 1" que iM. de La Mennais a fait à M. Forgues un legs de corps certain ; 2° que le droit de celui-ci à la publication est limité aux papiers désignés dans le legs.

Quant au legs de corps certain, comment en douter lorsque M. de La Mennais a pris le soin de déclarer et dans son testament et dans son codicille qu'il léguait à M. Forgues tous ses papiers autres que ceux d'affaires, renfermés dans une caisse désignée ou déposés dans les armoires de la bibliothèque de son cabinet? Or, en matière

de testament et lorsqu'il y a des héritiers naturels ou un légataire universel, tout est de droit strict, on ne peut en étendre les effets en dehors de la volonté exprimée, car c'est cette volonté qui fait loi et déroge au droit commun.

M. de La Mennais déclare, en outre, qu'il lègue ces papiers à M. Forgues en toute propriété. Or, il ne pouvait disposer que de la propriété des lettres qui étaient dans ses mains. Celles de ses lettres qui étaient en la possession de tierces personnes, n'étaient plus sa propriété, et son droit, à cet égard, se bornait à en empêcher la publication sans son consentement, et c'est ce droit que revendiquait en son nom la légataire universelle.

Le droit de publication accordé à M. Forgues est tellement limité aux papiers désignés dans le legs, que M. de La Mennais dit expressément qu'il s'en rapporte à lui pour le choix de ce qui devra en être publié, aussi bien que pour l'époque de la publication. La preuve que sa mission ne va pas au delà, c'est que dans le cas où le légataire viendrait à décéder avant que la publication fût commencée ou terminée, M. Benoît-Champy serait substitué à son droit. M. de La Mennais suppose donc que M. Forgues peut terminer la publication. Or, cette clause serait un non-sens, si celui-ci

fivait le droit de publier toutes les lettres écrites par M. de La Mennais, et qui sont dans les mains des tiers ; car il est impossible de supposer un terme h la publication de documents qui ne sont à la disposition ni du testateur ni du légataire et dont la remise , entièrement subordonnée à la volonté des tiers, ne permet de prévoir ni la possibilité, ni l'époque, ni le terme de la publication.

M. Forifues s'est retranché derrière les instractions verbales à lui données. Sur quoi portent ces instructions? Le codicille l'explique clairement.

« J'entends que ces papiers soient intégralement remis à M. Forgues, m'en rapportant à à lui pour le choix de ce qui devra en êlre publié aussi bien (fue pour ï époque de la pubiicalion, concernant laquelle vies intentions lui sont connues par les instructions que je lui ai verbalement données. Il est évident que, par ces expressions, M. de La Mennais restreint ses instructions verbales au legs des papiers qu'il désigne. Si, en dehors de ces papiers qui seuls pouvaient être la matière d'un legs, parce que seuls ils constituent une propriété transmissible , M. de La Mennais avait entendu autoriser le légataire particulier à

publier d'autres correspondances, il se iut exprimé tout autrement, et son silence absolu indique suffisamment sa volonté. M. Forgues l'avait reconnu expressément en déclarant dans l'acte de délivrance du legs à lui fait, en date du 7 juin 1854, que tous les papiers manuscrits, ouvrages et pièces diverses qui venaient de lui être remis par M"' de Kertanguy formaient bien tous ceux que M. de La Mennais avait entendu comprendre dans le legs fait à son profit, et qu'il n'avait plus aucune réclamation à faire à cet égard.

Le point de droit établi, examinons la question de fait. M. de La Mennais a eu une intention, quand il a voulu donner de la publicité à quelques-unes de ses correpondances. Or, cette intention est expliquée par le document suivant dont je possède un exem])laire écrit en entier et signé par l'illustre écrivain. C'est une protestation contre la publication des lettres écrites par lui à M"" Y

<( On m'a souvent pressé d'écrire mes mémoires. Malçrré la ténuité du fonds à ne regarder que moi, ils auraient pu , en effet, n'être pas dépourvus de quelque intérêt, ayant vu et su beaucoup de choses durant la longue période qu'embrassent mes souvenirs, lié surtout comme

je l'ai été, depuis la fin de l'empire, avec la plupart des hommes qui se sont fait un nom , et plus ou moins mêlé moi-même au mouvement politique, philosophique et religieux.

» Peut-être aussi ceux que leur goût porte à l'observation du travail incessant de la pensée au sein du monde social , que progressivement il transforme, auraient-ils aimé à suivre dans •ses phases le développement d'un esprit sincère, qui, cherchant le vrai toujours et ne cherchant que le vrai , va se modiûant à mesure que la réflexion , le spectacle des faits , l'étude de la nature, de l'humanité et de ses lois, l'éclairent d'une nouvelle lumière et ouvrent devant lui des horizons plus étendus.

» Deux motifs principaux m'ont empêché de céder aux instances qu'on m'a faites. Il aurait fallu pendant des années m'occuper de moimême, y penser, en parler sans cesse. Or, s'il est quelque chose qui me répugne invinciblement, c'est cela.

)) En outre , contraint de dire la vérité sur les autres , cette vérité n'eut pas été constamment favorable à tous. Il en est qu'elle aurait, quoi que je pusse faire , montrés sous des côtés où nul n'est bien aise qu'on le regarde, et cela

me répugnait encore. Sans blâmer ceux qui lèguent aux vivants l'histoire rigidement vraie des morts, liée à celle de la société, je ne me sentais pas disposé à les suivre dans cette voie. Lorsqu'il s'agit de blesser, les morts pour moi sont toujours vivants; ils me semblent même avoir droit à plus de respect, à plus de ménagements, car attaqués ils ne sauraient se défendre

« J'ai donc renoncé à écrire des mémoires. Mais comme, attendu la part que j'ai prise aux choses de mon temps, mon nom me survivra peutêtre, et que ma conduite et mes écrits, où se marque le progrès de mon esprit, ses variations même, si quelques-uns préfèrent ce mot, pourront donner lieu à des appréciations très-diverses, j'ai voulu qu'au moins mes pensées véritables, aux (lilt'érentes époques de ma vie, fussent bien connues et d'une manière incontestable, afin de prévenir les suppositions et les conjectures erronées.

» A cet effet, secondé par l'obligeance de mes amis, j'ai pris soin de recueillir mes correspondances les plus intimes, pour qu elles pussent après ma mort servir au dessein que je viens d'expliquer.

» Mais une de ces correspondances, qui se compose de plus de 400 lettres, m'a été refusée. Je demandais qu'on me permit de la faire copier. La personne à

qui elle est adressée, M°" Y., m'a répondu que me les remettre seulement pour les relire, lui serait trop désagréable. On jugera ce procédé que, depuis, écrivant à d'autres, et sans doute aussi de vive voix, elle a cherché à justifier par des allégations aussi futiles que fausses, confondant et brouillant, de la façon la plus étrange, ce qui touche les lettres que je réclamais, et ce que je lui avais confié de mes affaires personnelles. Le besoin senti d'une excuse aura, je me plais à le croire, fasciné sa bonne foi et jusqu'à son esprit, car autrement elle aurait tâché d'inventer des prétextes qui eussent au moins quelque vraisemblance.

» Je me tairais sur un fait de cette nature, si je n'avais, par rapport aux suites qu'il peut avoir, des craintes trop fondées. M°* Y. a des passions politiques violentes; elle est, de plus, entièrement, aveuglément livrée aux jésuites. Or, d'après l'expérience que j'ai d'eux et de tout ce qui dépend d'eux, je ne saurais douter que, pour peu qu'ils y eussent ou crussent y avoir un intérêt quelconque, cette correspondance, qu'on ne veut pas aujourd'hui me permettre de relire, ne fut, sans aucune hésitation, tronquée, mutilée, altérée, pour en abuser selon leurs vues, dans ce que pourraient en publier ses dépositaires futurs; et c'était

même là un des motifs qui me faisaient désirer d'avoir entre les mains et de laisser après moi un moyen certain de contrôle.

» Privé de ce moyen auquel j'avais un droit sacré, et le refus qu'on m'en a fait autorisant les appréhensions les plus graves, je désavoue expressément tout ce qu'on pourrait m'attribuer un jour comme extrait de ces lettres, même tout passage matériellement exact, qui, séparé de ce qui l'explique dans l'ensemble d'une longue correspondance, serait, par des gens qu'aucun scrupule n'arrête, facilement détourné à un sens très-éloiçjné du sens véritable : déclarant, au reste, que si j'ai dû prendre cette précaution trop nécessaire, je ne conserve d'ailleurs aucun ressentiment contre une personne faible de raison, aveuglée par le fanatisme politique et religieux, habituée de plus à ce que tout cède à ses volontés capricieuses, et que, malgré le regret que peut m'inspirer la confiance que j'ai eue en elle, il me serait doux d'estimer encore.

« Paris, le 12 juin 1851.

» Signé : F. La Mennais. «

Il résulte de cette protestation que, en publiant

quelques-unes de ses correspondances, le but de M. de La Mennais était de faire connaître ses pensées véritables aux difîerentes époques de sa vie. Or, qui pouvait juger de l'utilité des documents dont il entendait se faire un instrument de défense contre d'injustes attaques? Lui-même; aussi il déclare qu'à cet effet, secondé par l'obligeance de ses amis, il a pris soin de recueillir ses correspondances les plus intimes. Il avait donc fait un choix, et il le constate. Une correspondance lui a été refusée, et il a du protester à l'avance contre la publication qui en serait faite, parce qu'il a prévu qu'elle pourrait être abusive ; et cette protestation qui remonte à près de trois années avant sa mort, indique que, depuis longtemps, son intention relativement aux correspondances qu'il voulait publier, était définitivement arrêtée. Et, en effet, en 1846, il avait proposé à M. Pagnerre d'éditer ses correspondances choisies. En 1851, il avait fait la même proposition à un autre libraire, M. Bray.

Quelles étaient ces correspondances? D'après l'inventaire dressé par le notaire chargé de la liquidation de la succession, elles se composent :

1° De treize cahiers de quatre feuilles chacun, copies de lettres adressées à M. le marquis de Co-

riolis d'Espinousse, de février 1825 à septembre 1840;

2° De trente cahiers, copies de lettres adressées au même et par celui-ci à M. de La Mennais, de février 1825 à novembre 1840 ;

3° De deux cent quarante-cinq lettres originales adressées par M. de la Mennais, sauf quelquesunes écrites en son nom, à la famille de Senfl't- Pilsach , du mois de janvier 1826 au mois de décembre 1835 ;

4° De trois cahiers de six feuilles chacun, copies de lettres adressées à M. Berryer, de janvier 1825 à janvier 1833;

5° De cinq cahiers, les trois premiers de quatre feuilles, le quatrième de cinq et le cinquième de deux, copies de lettres écrites à M"^ Cornulier de Lucinière, de juillet 1818 à janvier 1835 ;

6° De deux cahiers de six feuilles chacun, copies de lettres écrites à M. de Vitrolles, de janvier 1829 à mars 1830;

7° De soixante-dix-sept pièces détachées, copies de lettres adressées par M. de La Mennais à diverses personnes ou reçues par lui.

Ces lettres diverses, à l'exception de celles adressées à la famille de Senfft, qui n'ont pas été recopiées, composent en grande partie un manuscrit

de soixante-huit cahiers, divisé en trois volumes et un supplément, lequel manuscrit était la copie destinée par M. de La Mennais à l'impression. Telles sont les correspondances léguées à M. Forgues, correspondances revues par le testateur.

Une impossibilité morale s'opposait à la prétention du légataire d'en publier d'autres.

Une lettre est un acte conlidentiel, l'expression de sentiments intimes et tout personnels; aussi la violation du secret des lettres est-elle flétrie par la morale et punie par la loi. D'un autre côté, la jurisprudence civile n'autorise les tiers à livrer à la publicité des correspondances posthumes qu'avec l'autorisation delà famille. M. de La Mennais ayant à peindre le dernier degré d'avilissement où peut tomber un gouvernement, s'exprimait ainsi à l'occasion du Cabinet noir qui, sous la Restauration, était devenu un moyen d'administration.

« Rien désormais ne sera respecté : les contidences intimes de la confiance et de l'amitié, les secrels des familles, tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, sera violé impudemment pour tranquilliser une lâche défiance ou pour satisfaire une infâme curiosité '. »

' De la Religion considérée. OEuvres compl., t. VII, p. 28.

Si la législation criminelle et la jurisprudence civile sont d'accord pour s'opposer à une publicité sans droit, c'est qu'en outre de l'abus de confiance dont elle peut être le résultat, elle est de nature à produire de graves inconvénients. En cfTet, une lettre est une conversation écrite, et le fonds de la conversation c'est la médisance. Un mot mal rapporté ou mal compris blesse l'amour-propre; une confiance mal placée conduit à accepter pour vrai ce qui ne l'est pas, pour peu surtout que l'on Y ait un intérêt. Si une illusion produit un enthousiasme éphémère; un mécompte, un espoir déçu, provoquent l'irritation. Il n'est pas jusqu'à une mauvaise disposition physique qui ne réa^nsse, a notre insu, sur les jugements que nous portons. Si, à ces causes d'erreur, on joint une imagination vive, ardente, une organisation impressionnable, à quels écarts n'est-on pasexposé même dans le cours ordinaire de la vie? Dans l'ordre politique et religieux, c'est bien autre chose, car il y a plus que des intérêts privés enjeu, mais des convictions et trop souvent des intérêts de parti, des haines violentes, des animosités aveugles. Il n'est pas d'accusation inique, absurde, qui ne soit accueillie, commentée, pas d'acte honorable qui ne soit mal interprété; car il est à peu près généralement admis

qu'il n'y a de vertus et de talents que dans la petite Eglise infaillible dont on fait partie. On écrit confidentiellement comme on parle, avec légèreté et irréflexion, sous l'impression du moment, sauf à modifier plus tard ses appréciations, à regretter sa précipitation, mais il est trop tard, le mal est fait pour soi et pour les autres, scripta marient. C'est un des travers de l'esprit humain auquel les plus intelligents et même les meilleurs ne savent pas toujours se soustraire.

En thèse générale, on ne saurait donc mettre trop de réserve dans la reproduction de lettres écrites sous des influences que l'auteur seul est apte à apprécier, car on ne peut substituer son jugement au sien et affirmer qu'il l'a maintenu, lorsqu'il ne l'a pas contrôlé, parce que la lettre qui l'exprime n'était plus dans ses mains, ni peut-être même dans sa pensée. Il y a quelque chose de plus grave encore, c'est de publier, au nom d'un homme et sous sa responsabilité, des lettres isolées , quand on ne connaît ni celles qui les ont précédées, ni celles qui les ont suivies, ni les motifs qui les ont dictées, ni les circonstances particulières dans lesquelles elles ont été écrites. Ce procédé ne choque pas moins la délicatesse que le bon sens.

I.a publication projetée par M. Forgues des lettres de M. de La Mennais, autres que celles qu'il a revues lui-même, n'était pas exempte de tous les inconvénients que je viens de signaler. M. de La Mennais a parcouru des voies diverses, et il a eu à juger les hommes et les choses à des points de vue divers aussi. Si ses jugements ont toujours été dictés par la bonne foi, il s'y est mêlé des erreurs et de la passion. 11 l'a reconnu luimême avec une loyauté qui honore sa mémoire.

« Nous n'avons à désavouer, a-t-il dit, aucunes de nos paroles en tant que sincères. Toutes ont été dictées par une persuasion non moins désintéressée que profonde, notre conscience nous en assure. Mais nous nous sommes souvent trompé, et quelquefois gravement *. » Dans les dernières années' de sa vie, son âme calme et sereine, dégagée des préoccupations de la terre, des émotions des luttes politiques, s'était comme empreinte d'un sentiment général de bienveillance. On a vu qu'un des motifs qui l'empêchèrent de céder aux instances qui lui avaient été faites d'écrirç ses mémoires, c'est que, contraint de dire la vérité sur les autres, cette

' Préface des troisièmes mélanges.

vérité n'eût pas été constamment favorable à tous. D'où il est permis de conclure que s'il avait voulu publier d'autres lettres que celles léguées à M. Forgues, il en eut retranché celles qui ne se trouvent pas d'accord avec le noble sentiment exprimé dans la protestation du 12 juin 1851 ; ou que, tout au moins, il y eut opéré des rectilications analogues à celle qu'il a faite à la lettre écrite, le 12 février 1851, au père Ventura. C'est qu'en effet plusieurs hommes que , sous l'influence de ses idées premières, il avait mal jugés, sont devenus par la suite ses amis, et, d'un autre côté, il a modifié, dans un autre sens, son opinion sur le compte de plusieurs de ses anciens amis qu'il a trouvés plus tard parmi ses adversaires les plus acharnés. La publicité de ces lettres, si elle n'est pas éclairée, n'est donc propre qu'à égarer les esprits sur les sentiments réels de M. de La Mennais, et à provoquer des récriminations regrettables.

Mais toutes ses correspondances ne sont pas relatives à la politique, il en est qui ont trait à sa vie privée où il apportait la vivacité des sentiments et l'esprit absolu que l'on remarque dans ses écrits. Ses amitiés se modifiaient comme ses idées, elles avaient, on pourrait le dire, une

couleur locale; aussi, sauf de très-rares exceptions, elles ont été plutôt des relations passagères que des attachements durables. Il est bien peu de ses amis qui n'aient survécu à son affection. M. de La iMennais ne doit pas être jugé comme un homme ordinaire. Il a toujours été en dehors des réalités contingentes. Sa vie toute intellectuelle, absorbée par le travail des idées, l'élevait à une hauteur d'où ce qui frappe et émeut le vulgaire, n'exerçait sur lui qu'une action à peine sensible. De là ces aspirations vers l'infini; ces vastes théories qui embrassent l'ensemble des choses et dans lesquelles le présent qui demain sera le passé, occupe si peu de {ilace; cet amour immense de l'humanité qu'il jugea seule digne de fixer son cœur. Quand on ouvre VEsquisse dune philosophie, son œuvre capitale, on éprouve involontairement un saisissement religieux , comme si on entrait dans un temple. Là plus de ces pages ardentes d'indignation, de colère, d'amère ironie, mais une grandeur, une sérénité, une majesté morne qui n'appartiennent qu'à la vérité. C'est dans ces régions supérieures qu'il faut chercher M. de La Mennais, si on veut le comprendre, et non dans le monde des relations 011 il était en quelque sorte dépaysé, et qui, pour

les grands esprits plus que pour tous les autres, est le monde des apparences, des erreurs et des illusions. On conçoit , en effet , que la haute position de M. de La iMennais attirait autour de lui une foule de personnes conduites les unes par une respectueuse sympathie, les autres par la curiosité, plusieurs par l'intérêt personnel. On connaissait son extrême facilité et on en abusait souvent. Il répondait à toutes les lettres qui lui étaient adressées et accordait de suite sa conÛance. Que de fois il a été indignement trompé! Je pourrais entrer, à cet égard, dans des détails, mais ils me semblent inutiles, car je crois avoir suffisamment prouvé que l'on doit accueillir avec beaucoup de réserve les correspondances très-nombreuses qu'il a laissées dans les mains des tiers, et que pour les publier avec discernement, il faut avoir connu intimement M. de ï^a Mennais, ses relations, ses affaires, sa vie en un mot.

Est-ce le cas de M. Forgues? Il a fait dire par son avocat que ses rapports avec mon oncle remontaient à 1827, époque à laquelle M. de La Mennais, accompagné par M. l'abbé de Salinis, aujourd'hui archevêque d'Auch, était allé prendre les eaux des Pyrénées. M. Forgues n'avait alors que

quatorze ans. C'est M. de VitroUes qui le fit connaître à M. de La Mennais. Celui-ci le prit en amitié et offrit plus tard, assure-t-on, de se charger de son éducation. Ce trait de générosité ne surprendra aucun de ceux qui ont connu M. de La Mennais et qui savent combien sa bienveillance était inépuisable. D'ailleurs, il aimait les enfants, parce qu'il était enfant lui-même, par un côté de son caractère si rempli de contrastes, par la naïveté, la simplicité, l'abandon, la vivacité et la mobilité des impressions. On aime à rencontrer ce sentiment dans une puissante intelligence, car il est l'indice le plus certain de la candeur et de la pureté de l'âme.

En 1834, M. Forgues vint se fixer à Paris. M. de VitroUes sollicita pour lui les bons offices de M. de La xMennais qui habitait la Chênaie, pour le faire admettre comme rédacteur à la Revue des Deux- Mondes. Plus tard, c'est encore M. de VitroUes qui a indiqué M. Forgues à M. de La Mennais comme le futur éditeur de ses œuvres posthumes, ce qui n'exclut nullement les motifs particuliers qui ont porté mon oncle à lui accorder cette marque de sa confiance. Je n'ai jamais contesté à M. Forgues les titres qu'il peut avoir à la mission si honorable qui lui a été donnée.

En 1837, M. de La Mennais quitta la Bretagne. Depuis ce moment, on l'a vu constamment sur la brèche, luttant avec une indomptable énergie, une infatigable persévérance et une ardeur que la persécution semblait exalter; grandissant sans cesse sous l'influence de cette impulsion générale dont le résultat est le développement de la vérité dans la raison de tous.

M. Forgues continuait de faire de la littérature. Je ne trouve son nom ni dans le Monde, ni dans le Peuple constituant, ni dans la Réforme, journaux rédigés par iM. de La Mennais. Il ne voyait mon oncle que de loin en loin; je l'ai rarement rencontré chez lui de 1837 à 1848. A partir de cette époque jusqu'à la mort de M. de La Mennais, ses relations ne furent pas moins rares, et il a pris soin de l'établir lui-même en faisant dire par son avocat que M. Auguste Barbet s était introduit dans les derniers temps dans l'intimité de mon oncle. Je n'ai pas à relever ce que cette expression renferme de blessant pour l'honorable exécuteur testamentaire de M. de La Mennais, il ne saurait être atteint par cette impertinence; ce que j'ai à constater, c'est que si M. Forgues n'avait pas été presque absolument étranger à la personne et aux actes de l'illustre écrivain, il saurait que ses rapports avec

M. Barbet remonlaieiil à 1846; qu'en 1848, il avait rédigé avec lui le Peuple conslituant, et un projet de constitution du crédit social; en 1849, la Réforme, et publié, celte même année, en collaboration avec lui, Le dogme ou la loi au dix-neuvième siècle; qu'en 1848, lorsque M. Barbet fut poursuivi pour son écrit : Le coup de sabre, M. de La Mennais lui donna une marque publique de son affectueuse estime eu venant s'asseoir à son côté sur le banc de la cour d'assises, et que jusqu'à son dernier moment, il a entretenu avec M. Barbet une amitié qui avait sa cause dans un dévouement éprouvé pendant huit années.

En 1854, M. Forgues voulut écrire une biographie de M. de La Mennais, biographie nécessaire, selon lui, pour que les correspondances qu'il était chargé do publier fussent comprises. Il me fit savoir qu'il avait fait entrer dans ses prévisions un voyage en Bretagne et me demandait un rendez-vous auprès du respectable frère de M. de La Mennais. Il désirait avoir avec nous cinq ou six jours de conversation pour éclairer sa marche et donner à son travail des (jaranties de certitude. En attendant, il me priait de lui indiquer celles des biographies qui ofl'rent plus de renseignements authentiques et les appréciations les moins fautives.

Plus tard, il insista de nouveau, me disant qu'il avait demandé ces renseignements à M. F. de La Mennais, que celui-ci les lui avait promis; que ce devait être son premier travail lorsqu'il aurait terminé l'introduction de Dante, et il ajoutait que s'il échouait dans ses démarches, il n'aurait qu'à choisir entre deux partis : puhlier une notice dépourvue de la valeur que nous aurions pu l'aider à lui donner ou s'abstenir complètement, en expliquant pourquoi il s'abstenait.

Il résulte de là que les rapports de longue intimité entre M. de La Mennais et M. Forsues dont il a été tant parlé, n'ont existé que dans l'imagination de M*Sénard. Si cette intimité avait eu lieu, M. Forgues n'en serait pas réduit à demander ce que savent tous ceux qui ont eu des relations suivies avec M. de La Mennais. Il en résulte encore que M. Forgues ignore ce qui lui est indispensable de connaître , non pour éditer les OEuvres posthumes de M. de La Mennais, au sujet desquelles il a reçu des instructions verbales , mais pour publier d'autres correspondances que celles revues par M. de La Mennais lui-même. En effet, si certaines correspondances peuvent éclairer la vie de mon oncle, d'un autre côté, les circonstances de sa vie doivent aussi servir à appré-

cier les correspondances, à les expliquer, à leur donner leur signification véritable, à les accepter ou à les rejeter. La famille seule de M. de La Mennais peut renseigner utilement M. Forgues, il en convient, et lorsque la famille lui dit qu'elle voit des inconvénients à imprimer les correspondances qui se trouvent dans les mains des tiers, que répond-il? « En publiant les correspondances en question, selon les intentions et les instructions verbales de votre oncle, je pense exercer un droit sans limite ni contrôle, et je veux maintenir ce droit tout entier. » Devant cette détermination, la famille de l'illustre écrivain pouvait-elle le livrer sans défense à des prétentions aussi exorbitantes, prendre assez peu de souci de sa gloire pour permettre la publication, sans contrôle, de lettres dont certaines, par le fait, non du mauvais vouloir assurément, mais de l'ignorance de l'éditeur, pouvaient lui être préjudiciables? J'en fais juge tout homme de bon sens.

Pourquoi, m'objectera- 1- on, avoir refusé à M. Forgues et le concours et les renseignements qu'il demandait pour écrire la biographie de M. de La Mennais?

C'est d'abord qu'il résulte du testament et du codicille, que le testateur n'a pas chargé le lé-

gaîaire particulier de cette mission qu'il s'attribue. Il n'est question que de la publication de manuscrits et de papiers déterminés qui n'ont pas besoin de notes ni de commentaires. M. de La Mennais n'est pas un sphinx qu'il soit nécessaire d'expliquer; et s'il n'a pas voulu écrire ses mémoires, il n'a pas donné à M. Forgues le soin de le suppléer.

En second lieu, M. Forgues me paraît placé dans une situation très-difficile pour parler de M, de La Mennais avec une complète liberté. [1 est un nom qui s'est déjà présenté plusieurs fois dans cette discussion, c'est celui de M. le baron de Vitrolles. Ce nom qui se rattache à nos désastres occupe une triste page dans l'histoire contemporaine. En 181-4, alors que nos héroïques soldats et nos admirables paysans luttaient avec le courage du désespoir contre les armées étrangères qui avaient envahi la France, M. de Vitrolles, ancien émigré, sortait furtivement de Paris se rendant auprès du comte d'Artois, arrivé à Nancy, peu de jours après l'occupation de cette ville par les troupes russes. A l'aide d'un mot de reconnaissance qu'il devait à cet Allemand que l'Empereur avait fait duc de Dalberg, il était reçu à Chàtillon par M. de Sladion, plénipoten-

tiaiie autrichien. « Vous saurez ce que fait le congrès, lui avait dit M. de Dalberg; la marche de ses travaux doit importer au comte d'Artois; vous la lui ferez connaître et vous pourrez en même temps nous en instruire ; i) nous, c'està dire MM. de Dalberif , de Pradt , et de Talleyrand. — « Vous n'apprendrez rien ici, dit M. de Stadion à M. de Vitrolles; le congrès ne fait rien et ne peut rien décider; c'est au quartier général qu'il faut aller. » L'aventureux voyageur partit pour Troyes et trouva dans MM. de Nesselrode et de Metternich l'accueil le plus empressé dû à cette courte mais significative recommandation tracée sur son portefeuille par M. de Dalberg, pour M. de ^e^selrode : Ayez confiance l Ces ministres ignoraient l'état des choses à Paris. A leurs nombreuses questions sur la situation politique et morale de la capitale de l'Empire et des provinces où la guerre n'avait pas encore pénétré, M. de Vitrolles répondit que la France, «'puisée de sacrifices, lasse de la guerre, aspirait au renversement de Napoléon et à l'établissement d'un gouvernement pacifique. — Cependant partout on nous traite en ennemis. — C'est que vous vous présentez en ennemis. — Si les souverains avaient présenté le drapeau blanc et prononcé le

nom (ie Bourbou , ÀNapoléon serait aujourd'hui renversé .

M. de Vitrolles était arrivé en observateur ; il ne tarda pas à prendre un rôle plus actif. Dans une audience qu'il obtint d'Alexandre , grâce à l'appui des deux principaux ministres de la coalition, il proposa le rétablissement des princes émigrés. — Ils sont oubliés en France, dit le czar ; personne n'y pense ; leur retour est une éventualité impossible. — Votre Majesté, répondit M. de Vitrolles, ne connaît de la France que quelques départements. Or, ce n'est pas dans les provinces que les partisans des Bourbons peuvent donner la mesure de leurs forces ; c'est à Paris, centre de l'opinion royaliste. Le jour où les alliés paraîtront sous les murs de la capitale, les nombreux royalistes quelle renferme ne craindront pas de se montrer, et le mouvement contre Napoléon éclatera , général , irrésistible. — Alexandre parut surpris; il demanda :

— En ètes-vous bien sûr? — J'en réponds sur ma tète. — Mais ce mouvement, qui le dirigera?

Entraîné par sa position à exagérer la signification réelle de l'adoption du rapport si déplorable delà Commission des cinq (30 décembre 1813) et de l'opposition persistante des quatre ou cinq sénateurs qui avaient volé contre l'établissement de

l'empire, M. de Vitrolles n'hésita pas à promettre le concours de la majorité du Sénat et du Corps Législatif. — Je crois comme vous, dit Alexandre, que c'est à Paris seulement que la question entre nous et Napoléon peut se décider; je l'ai dit cent fois. Mon parti est pris. Mes alliés et moi, nous allons réunir toutes nos forces et, coûte que coûte, nous arrriverons sous Paris. Le lendemain, la concentration des troupes était décidée dans les plaines de Châlons. Alexandre , qui venait d'arriver à Troyes avec l'armée de Schwartzemberg , battant une seconde fois en retraite depuis Provins, et le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche qui fuyaient devant Napoléon, reprenaient l'offensive. On connaît le résultat fatal de ce mouvement'.

J'expose ces faits, je ne les commente pas. Si je les ai rappelés, c'est qu'ils sont dans le domaine public et qu'ils ont une relation directe avec la position particulière de M. Forgues. Lié depuis son enfance par une étroite amitié avec M. de Vitrolles, il a été choisi par lui, postérieurement à la mort de M. de La Mennais, pour être le gardiende sa re-

' Histoire des deux Restaurations, par Ach. de Vaulabelle, 3* édition, l. V, p. 283 et suiv. — Histoire de la Restauration, par A. de Lamariine, t. II, p. 215 et suiv., t. V, p. 94 et suiv.

nommée; son avocat l'a déclaré à l'audience'. Or, je n'admets pas un éclectisme qui accepterait à la fois M, de La Mennais et M. de Vilrolles; le patriote et l'ancien soldat de l'armée de Condé , le démocrate et le royaliste de droit divin , le libre penseur et le catholique orthodoxe. Il est impossible d'être à la fois le gardien de deux renommées contradictoires, car il ne s'agit plus ici de l'homme privé qui, par ses qualités personnelles de cœur et d'esprit, a des droits légitimes à lit sympathie , à l'affection , à la gratitude de sa famille et de ses amis , mais de l'homme public qui appartient à l'histoire. Dès lors que peut-il y avoir de commun entre le grand écrivain qui a toujours eu pour la patrie de si doux accents et celui qui, aveuglé par les passions politiques, alla provoquer contre elle, jusque *dans leur camp, les rois ennemis?

Ainsi que l'a remarqué M. Peyrat, dans son beau travail sur V Histoire de Henri IV, par M. Poirson, il n'est pas permis de rester neutre au milieu des intérêts qui divisent les partis. L'historien ne peut parler avec une égale indifférence de son pays libre ou asservi, de la liberté trahie ou ven-

* Gazette des Tribunaux, du 10 août 1856.

gée, opprimée ou Iriomphaute. F^es actions humaines inspirent forcément l'amour ou la haine, l'admiration ou le mépris, et il faut, pour les peindre, s'intéresser à une cause, à un principe, à un parti. Acceptera la fois la solidarité de deux hommes qui représentent, dans tous les ordres, les idées les plus opposées , c'est faire preuve de plus de générosité que de raison. J'admire, par rapport à M. de Vitrolles, ce dévouement vraiment courageux, mais on comprend que je n'aie pas voulu concourir même indirectement à une publication qui, dans ma conviction, ne pouvait aboutir, malgré la bonne volonté de M. Forgues, qu'à une transaction entre des principes et des situations qui s'excluent mutuellement.

Enfin une dernière considération s'opposait à mon acquiescement à la demande du légataire particulier. On a remarqué que non-seulement le frère de M. F. de La Mennais , M. l'abbé Jean, n'était pas dans son testament , mais que son nom même avait été omis sur la liste dressée par lui des personnes qui devaient être prévenues de sa mort. Or, si le génie a droit à l'admiration de tous, la vertu aussi a droit à tous les respects. Le voyageur qui , il y a quarante ans, parcourait la Bretagne, était frappé de l'ignorance des

populations. Aujourd'hui chaque hameau a son école où les enfants reçoivent gratuitement l'instruction élémentaire et l'éducation religieuse. Le bien-être s'est développé avec les lumières. Qui a opéré cette transformation? Les divers gouvernements y ont contribué beaucoup sans doute, mais M. l'abbé Jean de La Mennais v a eu une larste part. Seul , sans d'autres ressources que celles qu'il puisait dans l'amour de Dieu et son ardente charité, il a entrepris et réalisé une œuvre qui semblait impossible, œuvre si grande et si humble, accomplie au milieu des persécutions, des difficultés de toute nature , par une noble intelligence avec cette inébranlable fermeté qui vient de la foi. Lui aussi aurait pu prétendre aux plus hautes dignités ecclésiastiques, mais il a préféré suivre la voie des Apôtres, la voie de l'amour du prochain, du dénùment, du sacrifice. Cette àme si élevée et si tendre a trouvé une récompense suffisante dans le sentiment du devoir accompli et dans les sourires des enfants et des mères qui charment et consolent sa vieillesse. Si son nom n'a pas le retentissement de la gloire, il est béni, vénéré dans les chaumières; il a des échos jusque dans les cases des noirs de nos Antilles où, sur la demande du gouvernement, M. l'abbé Jean de

La Mennais avait formé, dès 1837, plusieurs écoles pour les enfants des pauvres esclaves.

Pendant longues années , il y avait eu entre les deux frères une vive et inaltérable amitié, une confiance sans bornes. M. F. de La Mennais ne publiait aucun livre sans consulter l'abbé Jean , dont il appréciait l'indépendance de caractère, la haute raison, la sûreté de jugement. Quand il se sépara de l'Eglise, il se sépara aussi de son frère, resté fidèle à la foi catholique. Il ne l'a pas revu depuis, bien que celui-ci lui ait conservé jusqu'à la fin la même tendresse. Une opposition de croyances de plus en plus profonde brisa une affection de plus de cinquante ans et effaça jusqu'au souvenir. Certes, M. F. de La Rennais dut en souffrir beaucoup, car il ne faut pas attribuer celte rupture à la sécheresse de l'àme. Il pensa sans doute qu'elle était nécessaire à la complète liberté de son esprit dans la route nouvelle qu'il allait parcourir; peut-être aussi craignait-il d'envelopper son frère dans la réprobation de l'autorité religieuse qu'il avait encourue, et il fil la solitude autour de son cœur.

Après avoir parlé de cette grande vertu, comment nommer mes frères et moi? Mais notre père et notre mère avaient été si bons pour M. de

La Mennais. Us n'avaient pas hésite à sacrifier une partie de leur modeste fortune pour le sortir des embarras d'atlaires où l'avait jeté son imprudente confiance; en mourant, ils nous avaient légué, avec leur aÛeclion pour lui, le soin de veiller sur son bien-èlre au moyen d'une pension qui lui assurait sa tranquillité dans ses derniers jours. Ce cher souvenir n'était-il pas, à défaut de titres personnels, un motif suffisant pour nous accorder à nous aussi une dernière pensée au moment où il quittait la terre?

Dans ces circonstances, me rendre au désir de M. Forgues , m'associer à une œuvre toute personnelle à lui, qui est en dehors des volontés exprimées de M. de La Mennais, que la position du légataire rend d'ailleurs très-difticile, sinon impossible et qu'il rattachait à des actes que je ne pouvais approuver, c'eût été, dans ma conviction, compromettre la personnalité de M. de La Mennais, et acquiescer pour mon cher et vieil oncle Jean, et pour la mémoire de personnes aimées, à un oubli immérité.

Il est des sentiments que l'on ne peut pas complètement maîtriser, et si dans ma correspondance intime avec M. Forgues, j'ai employé une certaine vivacité d'expressions, si j'aurais pu ne pas

rappeler les titres que la famille de mon oncle avait à sa bienveillance, mon refus n'était pas moins légitimé par toutes les raisons que je viens d'exposer, surtout lorsque je déclarais à M. Forgues que si l'intérêt de M. de La Mennais le demandait, les documents que je possède seraient mis au jour. Et, en effet, au moment même où je les lui refusais, je m'empressais de les ofirir, dans le cas où je ne pourrais les publier, à un homme d'un grand cœur et d'un grand caractère, à iVI. Henri Martin qui a donné à mon oncle , pendant sa maladie , les preuves d'un altachement tout filial.

Je regrette d'avoir été mis dans la nécessité d'entrer dans ces explications : il y a des faits que j'aurais voulu laisser dans l'oubli ; il n'a pas dépendu de moi qu'il en fut ainsi. La famille de M. de I^a Mennais ne pouvait pas permettre à M. Forgues de sortir des limites qui étaient nettement tracées par le testament et le codicille. En admettant que ces actes aient pu donner lieu à diverses interprétations, le respect pour l'illustre défunt faisait un devoir à notre contradicteur de se renfermer dans la question de droit soumise aux tribunaux par M"* deKertanguy. L'avocat deM. Forgues, sans y être provoqué, s'est jeté dans des per-

sonnalités qu'il s'est efforcé de rendre blessantes èl que rien ne saurait justifier. La famille de M. de La Mennais ne peut ni ne veut accepter la position qui lui a été faite, parce qu'elle n'est pas vraie; elle n'accorde à personne le droit d'attribuer à des sentiments qui ne seraient pas parfaitement honorables une conduite dictée par le plus pur dévouement. On a mis en doute ses bonnes intentions ; j'ai dû prouver qu'elles étaient en tout conformes à l'intérêt bien entendu de M. de La Mennais. On a provoqué des explications ; je les ai données avec sincérité, mais avec réserve, taisant beaucoup de choses que j'aurais pu dire, si je n'avais pas considéré comme un devoir d'éviter, autant que possible, des personnalités toujours déplacées quand le grand nom de M. de La Mennais est seul en cause.

Quant aux injures, je n'ai pas à y répondre; l'arrêt de la Cour en a fait justice.

M"' de Kerlanguy avait confié la cause de son oncle et la sienne au talent si apprécié de M' Leblond, ancien collègue de M. de La Mennais à l'Assemblée Constituante. Je ne rappellerai pas son éloquente plaidoirie, empreinte de ce caractère d'honnêteté et de modération que l'honorable bàlonnier de l'ordre. M* Liouville, dans son dis-

f'ours de rentrée en 1856, signalait avec tant d'àpropos à ses confrères comme le premier devoir d'un avocat. Je rapporterai seulement les conclusions de M. Pinard que sa haute honorabilité et ses lumières ont placé au premier rang parmi les magistrats les plus éminents du parquet impérial.

« Il ne s'agit pas, Messieurs, d'apprécier la vie de M. de La Mennais. Il s'agit de savoir si le testament et le codicille donnent à M. Forgues le droit de revendiquer seulement les papiers contenus dans les meubles indiqués dans ces actes, ou bien celui d'aller chercher dans les mains des tiers les lettres de l'auteur de V Indifférence.

» Le testament a un triple objet ; la disposition des œuvres déjà publiées, celle des œuvres inédites laissées à M. Forgues à titre de legs, celle d'un ouvrage intitulé : Discussions critiques et Pensées diverses sur la religion et la philosophie, et des articlés imprimés dans les journaux.

» Le codicille du 30 décembre est conçu dans des termes presque identiques à ceux du testament.

» Pouvons-nous voir dans les énonciations de ces deux actes le droit absolu pour M. Forgues de se mettre en pos.session de tout ce qui a été écrit par M. de La Mennais et n'a pa« encore été publié?

— To2 —

Le texte nous paraît contraire à cette interprétation . Le testateur fait un legs particulier qu'il renferme dans des limites qui nous semblent infranchissables. Nous comprendrions qu'il en fut autrement, si le coffre et la bibliothèque mentionnés ne contenaient qu'une petite partie de la correspondance ; mais il n'en est pas ainsi, et après la mort de M. de La Mennais, l'inventaire n'a amené la découverte d'aucune autre correspondance. D'après le texte des actes de dernière volonté, le legs attribué à M. Forgues est donc un legs de corps certain.

» Interrogeons maintenant la pensée du testateur. L'illustre écrivain voulait que la réimpression des ouvrages déjà publiés fut surveillée; il confia à M. Foriïues la réalisation de son vœu. Il a un autre désir, c'est celui de mettre au jour les correspondances. Il en a rassemblé une partie; mais la mort s'approche et ne lui laisse pas le temps de les publier. Un autre le fera. Cet autre ira-t-il chercher dans les mains des tiers des lettres que leur auteur n'a pas revues? Non, évidemment, non. M. de La Mennais voulait que le jugement du public se fondât sur des éléments qu'il aurait appréciés et contrôlés d'abord. Je trouve la preuve de cette intention dans la lettre adressée à M"' Y... dont on nous a donné lecture. D'autres lettres.

d'autres pièces établissent-elles une intention contraire? De lettres, il n'en est point dont le défenseur puisse s'armer. Peut-il invoquer le procèsverbal des derniers moments de M. de La Mennais, dressé par ses amis? Si M. Forgues a été investi d'une mission plus étendue que celle que la famille lui reconnaît, c'est peut-être au moment de rendre le dernier soupir que le malade la lui aura confiée, et l'acte que vous connaissez en fera foi. Cet acte est muet.

). Je ne comprendrais pas, Messieurs, qu'il en fût autrement; je ne comprendrais pas que M. de La Mennais eût laissé à autrui le pouvoir de livrer à l'impression toutes les lettres écrites par lui. Quel est l'écrivain assez peu soucieux de sa gloire pour en abandonner ainsi le soin à l'amitié même la plus éclairée? Et ici il s'agissait de bien autre chose que de la gloire ; il s'agissait pour le mourant d'éclairer sur sa vie l'opinion de la postérité. »

« Les termes du testament, la pensée du testateur, toutes les vraisemblances sont en faveur de la demande : nous espérons que le tribunal l'accueillera ' . »

» Gazette des Tribunmix du 10 août 1856,

Nonobstant ces conclusions, le tribunal rendit, le 8 août 1856, le jugement suivant :

« Attendu qu'aux termes de son testament olographe, en date du 28 décembre 1853, enregistré, et de son codicille du 30 du même mois, de La Mennais a légué ses papiers, autres que ceux d'affaires, et que l'on trouverait en partie renfermés dans une caisse, en partie dans les armoires de la bibliothèque non vitrée de son cabinet , à Emile Forgues, pour, par celui-ci en disposer en pleine propriété ;

» Que, par les mêmes actes, de Le Mennais a déclaré s'en rapporter à Emile Forgues pour le choix de ce qui devait être publié de ses papiers et manuscrits inédits, aussi bien que pour l'époque de la publication, ajoutant le testateur que ses intentions relativement à cette publication sont connues de son légataire par les instructions qu'il lui a données verbalement ;

» Attendu qu'il résulte de ces dispositions , comme aussi des documents soumis au procès, que les papiers d'affaires ont seuls été exclus du legs ; qu'il en résulte également que, plein de confiance en son légataire, le testateur n'a pas entendu limiter les papiers légués à ceux qu'il avait déposés ou renfermés dans une caisse ou dans les armoires

(le sa bibliothèque, mais qu'il a lait par là uno simple indication, non exclusive du droit, par le légataire, de recueillir partout ailleurs, et même dans les mains de tiers, la correspondance ou les écrits du testateur, et d'y faire, en vue de la publication, le choix que le testateur y aurait fait luimême, et pour lequel sa pensée a été de se substituer son légataire;

» Par ces motifs, déclare la demanderesse mal fondée dans ses demandes, l'en déboute et la condamne aux dépens. »

Madame de Rertanguy a interjeté appel de ce jugement et soumis à la cour les conclusions suivantes qui résument parfaitement la question.

Il plaira a la Cour ,

«Attendu que par son testament M. de La Mennais, après avoir institué M"' de Rertanguy, sa nièce , sa légataire universelle, a ajouté : « Tous mes papiers autres que ceux d'affaires renfermés dans une caisse fermée ou déposée dans les armoires de la bildiothèque vitrée de mon cabitiet, seront remis à la personne que je désignerai dans un codicille. «

» Attendu que son codicille renferme la disposi-

tion suivante : « Par mon testament en date du 28 décembre 1853 , j'ai déclaré que mes papiers autres que ceux d'affaires, et que l'on trouvera en partie renfermés dans une caisse , en partie déposés dans les armoires de la bihUothèque non vitrée de mon cabinet, devaient être remis à la personne que je désignerais dans un codicille^ laquelle en disposerait en toute propriété. J'ai déclaré en même temps qu'aucun de mes ouvrages déjà pubiiés ne pourrait être réimprimé que sous la direction de cette même personne, laquelle indiquerait les corrections, additions ou retranchements à y faire, etc. En conséquence de cette disposition, je déclare que M. Emile Forgucs est la personne à laquelle f entends que ces papiers soient intégralement remis, in en rapportant à lui pour le choix de ce qui devra en être publié, aussi bien que pour l'époque de cette publication concernant LA- QUELLE mes intentions lui sont d'ailleurs connues par les instructions que je lui ai verbalement données; attendu qu'à la suite de l'inventaire auquel il a été procédé contradictoirement avec M. Forjîues , ce dernier a , suivant acte reçu Bournet- Verron, notaire à Paris, et son collègue le "juin 1854, reconnu avoir reçu les papiers inventoriés sous les cotes 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, et reconnu expressément que tous les papiers, manuscrits,

otivrn<jcs et pièces diverses qui venaient de lui être remis, formaient bien tous ceux que M. de La Mennais a entendu comprendre dans le legs fait à son profit, et quil n'a plus aucune réclamation à faire à cet égard.

y> Attendu que dans le catalogue de Paulin libraire, il a été annoncé, comme étant en préparation , deux volumes intitulés Mélanges politiques, Correspondance, avec cette indication:

« La publication de ces deux parties des œuvres posthumes de M. de La Mennais ne pouvant s'effectuer que lorsque les documents nécessaires , qui sont actuellement en diverses mains, auront été rassemblés , les éditeurs ne peuvent préciser par avance l'époque de la mise en vente, ni déterminer l'importance de l'œuvre , ne connaissant pas encore le succès quils obtiendront dam leurs recherches ; »

» Attendu qu'une semblable annonce devait

d'autant plus surprendre M""* de Kertanguy que

M. de La Mennais avait eu le soin de faire copier

et arranger pour être publiées les correspondances

qu'il croyait utile de faire connaître, qui toutes

avaient été remises à M. Forgues , ainsi que le

constate la décharge précitée ;

« Attendu que M"* de Kertanguy, se fondant

sur sa qualité d'héritière el légataire universelle de son oncle, a formé contre M. Forgues une demande pour voir dire qu'il lui serait fait défense de publier toutes correspondances autres que celles qui lui ont été léguées par M. La Mennais et dans l'étal où elles lui ont été remises;

» Attendu que la première chambre du Tribunal de première instance a repoussé cette demande en se fondant sur ce qu'il résultait « des dispo- » sitions du testament comme aussi des docu- » ments fournis au procès, que les papiers d'af- » faires ont été exclus du legs; qu'il en résulte » également que , plein de confiance dans son » légataire, le testateur n'a pas entendu limiter )> les autres papiers légués à ceux déposés ou ren- » fermés dans une caisse ou dans les armoires )i dune bibliothèque, mais qu'il a fait par là une )i simple indication, non exclusive du droit pour » le légataire de recueillir partout ailleurs et » même dans les mains de tiers la correspon- » dance ou les écrits du testateur et d'y faire, en » vue de la publication, le choix que le testateur » y aurait pu faire lui-même et pour lequel sa » pensée a été de se substituer le légataire ; »

» Attendu que la sentence des premiers juges doit être réformée par quatre motifs :

» 1° Le légataire particulier n'est saisi de son legs que par la délivrance qui lui en est faite;

» 2" M. Forgues aurait été non recevable à demander la délivrance d'un nouvel objet, puisque par l'acte précité, reçu Bournet-Verron, il a reconnu expressément que les papiers qui venaient de lui être remis formaient bien tous ceux que M. La Mennais avait entendu comprendre dam le legs fait à son profit et qu'il n'avait plus aucune réclamation à faire à cet égard ;

» 3° Le Tribunal s'est livré à une interprétation des intentions du testateur, alors que le testament de M. de La Mennais , conçu en termes clairs et précis, ne laissait place à aucun doute et à aucune interprétation ;

» A' L'interprétation faite par le Tribunal serait dans tous les cas contraire à la volonté du défunt.

» En ce qui touclie le premier moyen :

» Attendu que l'article 1014 du Code Napoléon dit en termes formels que le légataire particulier a droit à la chose léguée du jour du décès, mais qu'il ne peut s'en mettre en possession que lorsque la délivrance lui en aura été faite; qu'il suit de là que M. Forgues, qui se prétend légataire de la correspondance de M. de La Mennais se tiouvant en mains tierces, ne pourrait, s'il en était

institué légataire, en luire la publication que lorsqu'il en aurait préalablement demandé et obtenu la délivrance.

» En ce qui touche le deuxième moyen:

» Attendu que si M. Forgues eût formé une demande en délivrance de la correspondance étant en mains tierces, il eût été immédiatement déclaré non recevable, puisqu'aux termes de l'acte reçu Bournet-Verron , il a reconnu expressément a\'OÏr reçu du légataire universel, au moyen de la remise des papiers énoncés audit acte , tout ce que M. de La Ménnais avait entendu comprendre dans le legs fait à son profit et qu'il n'avait plus aucune réclamation à faire à cet égard, etc.

» Attendu que cet acte tant qu'il existe, et il n'est pas même attaqué par M. Forgues, élève contre sa prétention une fin de non-recevoir invincible. » En ce qui touche le troisième moyen : » Attendu qu'il s'agit du testament d'un écrivain, dont le style est d'une netteté et d'une précision incontestables, qu'il serait donc au moins étonnant que, dans un testament fait à une époque où il avait la plénitude de ses facultés, il n'eût pas exprimé nettement sa volonté, alors surtout qu'il s'agissait d'un legs particulier, c'est-à-dire du legs d'un objet déterminé;

)) Attendu que, par la forme dans laquelle est conçu le legs, l'objet légué a été deux fois déterminé : la première fois, dans son testament, lorsqu'il a dit : « Mes papiers, autres que ceux d'affaires, renfermés dans une caisse fermée ou déposés dans les armoires de la bibliothèque vitrée de mon cabinet, seront remis à la personne que je désignerai dans un codicille. »

» La deuxième, dans son codicille oij, rappelant les termes de son testament, il précise davantage, s'il est possible, sa pensée par la disposition suivante : "

^) Par mon testament, j'ai déclaré que mes papiers, autres que ceuxd'afïaires que l'on trouvera en partie renfermés dans une caisse, en partie déposés dans les armoires de la bibliothèque, devaient être remis à la personne que je désignerai. »

» Attendu qu'il n'y a rien de plus clair, de plus précis et de plus déterminé que ces deux dispositions; ce que lègue M. de La Mennais ce sont les papiers renfermés partie dans une caisse, partie dans la bibliothèque. A moins d'ôter aux mots leur signification, il est impossible de ne pas reconnaître que le legs de M. Forgues est restreint aux papiers déterminés par les deux dispositions; ci-dessus rapportées;

)) Attendu que le testateur, après avoir désigné M. Forgues, ajoute : « qu'il entend que ces papiers (ceux qu'il vient de désigner) lui seront intégralement remis, s'en rapportant à lui pour le choix de ce qui devra en être publié (de ces mêmes papiers) aussi bien que pour l'époque de cette publication concernant « laquelle, ajoute-t-il, mes intentions lui sont d'ailleurs connues par les instructions que je lui ai verbalement données ; »

» Attendu que de cette partie du codicille il résulte que les seuls papiers légués sont ceux décrits; que c'est dans ces papiers que M. Forgues est autorisé à faire un choix pour la publication à faire, et que c'est encore relativement à ces seuls papiers que M. Forgues a reçu les instructions verbales de M. de La Mennais.

» En ce qui touche le quatrième moyen :

» Attendu qu'alors même que, malgré la précision et la netteté des expressions dont s'est servi le testateur, il y aurait lieu à rechercher s'il a bien dit ce qu'il voulait dire, il faudrait reconnaître que l'interprétation faite par les premiers juges est manifestement contraire aux intentions du défunt ;

)i Que M. Forgues, en reconnaissant dans la décharge du 7 juin 1854 avoir été livré de tout ce

que M. (le La Mennais a entendu lui léguer, a luimême interprété le testament et reconnu que, dans l'intention du testateur, le legs ne s'étendait pas à autre chose qu'aux papiers renfermés dans la caisse et dans la bibliothèque ;

« Que le soin pris par M. de La Mennais de réunir celles des correspondances qu'il voulait livrer à la publicité, le silence par lui gardé sur celles qui se trouvaient en mains tierces, les précautions par lui prises pour que ses ouvrages déjà publiés et ceux qui ne l'étaient pas encore fussent publiés dans leur intégrité, sont une preuve de sa volonté que des lambeaux de sa correspondance ne pussent être livrés à la publicité ;

» Que, d'ailleurs, la correspondance étant aux mains de tierces personnes ne faisait pas partie de la succession ; qu'à supposer que l'opinion contraire pût prévaloir, il aurait fallu une disposition spéciale dans le testament pour que M. Forgues pût prétendre en être le légataire ;

» Que la mission de confiance donnée à M. Forgues par le codicille est nettement déterminée ; qu'elle ne peut avoir pour effet d'étendre le legs fait au profit de M. Forgues et d'y faire entrer indirectement ce que le testateur n'y a pas compris;

» Que cette mission de confiance se borne à deux points : 1° surveiller les publications nouvelles des ouvrages déjà publiés qui restent la propriété de M"" de Kertanguy, légataire universelle ; 2° publier les ouvrages compris dans le legs particulier, pour laquelle publication il a, dit-il, reçu les instructions verbales du défunt;

)) Qu'il est constant que les papiers, autres que ceux d'atTaires, précisés dans le testament et le codicille, ont seuls été compris dans le legs particulier fait à M. Forgues; que les correspondances étant aux mains de tierces personnes n'y sont pas comprises; qu'il a été démontré jusqu'à la dernière évidence que cette correspondance n'y a pas été et ne pouvait y être comprise; que dès lor^, M°" de Kertanguy en qualité de nièce et de légataire universelle est fondée à s'opposer à la publication desdites correspondances.

» Par tous ces motifs ;

» Dire qu'aucune délivrance n'ayant été faite à iM. Forgues des lettres étant aux mains de tiers, il est sans droit pour en faire la publication ;

» Dire qu'avant reconnupar l'acte du 7 juin 1854 avoir été livré de tout ce que M. de La Mennais a entendu comprendre dans son legs et n'avoir plus aucune réclamation à faire, il est non recevable à

se prélendre légataire d'autres objets ou d'autres écrits, et en faire la publication;

)> Dire que des termes du testament de M. de La Mennais il résulte de la manière la plus formelle que M. Forgues est légataire d'objets déterminés renfermés dans une caisse ou déposés dans la bibliothèque;

» Dire que la mission de confiance donnée à M. Forgues est elle-même limitée à la surveillance des nouvelles publications à faire par M"* de Kertanguy des ouvrages déjà publiés, et à la publication de ceux légués à M. Forgues ;

» Dire qu'à M"' de Kertanguy , soit comme nièce, soit comme légataire universelle, appartient le droit de s'opposer à la publication des lettres étant aux mains de tierces personnes.

» En conséquence, adjugeant à ladite dame les conclusions de sa demande, mettre l'appellation et lejugement dont est appel au néant; éraendant, décharger l'appelante des condamnations et dispositions contre elle prononcées par ledit jugement;

)» Au principal, faire défense à M. Forgues de publier toutes correspondances autres que celles qui lui ont été léguées par M. de La Mennais et dans l'état où elle lui ont été remises; réservera M"* de Kertanguy tousses droits au Cris d'infrar-

lion à la dite défense; ordonner la restitution de l'amende et condamner M. Forgues aux dépens de première instance et d'appel. »

Sur ces conclusions, la cour a rendu le 5 mai 1857, l'arrêt donc la teneursuit :

« Considérant que la formule des testament et codicille de feu Robert de La Mennais ne comporte pas d'équivoque; — que la disposition est limitée aux papiers, autres que ceux d'alfaires, renfermés en partie dans une caisse fermée, en partie déposés dans les armoires de la bibliothèque vitrée du cabinet du testateur; — que sans doute s'il s'était trouvé hors des meubles indiqués par le testateur des écrits et papiers de la même nature que ceux dont la publication était confiée à l'intimé, ils auraient suivi le sort des premiers, la volonté manifestée par La Mennais de ne réserver à sa famille que les papiers d'affaires, et le but évident do la disposition ne permettant pas de les séparer, mais que cette application nécessaire des termes du codicille n'en saurait justifier l'extension à des écrits qui ne dépendaient pas de la succession quand elle s'est ouverte ;

» ('onsiderant qu'en exprimant que les papiers, objets de la disposition, seraient remis à Forgues,

le testateur a clairement manifesté qu'il s'agissait de choses présentes et comprises dans son patrimoine; que cette pensée se corrobore, — par la faculté donnée à Forgues de choisir ce qui devra en être publié, — par les termes dans lesquels il est institué, en tant que de besoin, légataire en toute propriété desdits papiers, ce qui exclut les correspondances adressées aux tiers et gardées par eux comme leur appartenant, — par l'attribution à la petite nièce du testateur de la moitié des bénétices qui pourraient provenir de la publication de ces papiers, ce qui en suppose la libre disposition, — par la transmission à un tiers du legs de Forgues, s'il venait à décéder avant que la publication fût ou commencée ou terminée;

» Considérant que Forgues lui-même a reconnu que tel était le sens du testament , en déclarant dans l'acte de délivrance que les papiers qui lui étaient remis formaient bien tous ceux que La Mennais avait entendu comprendre dans le legs fait à son profit, et qu'il n avait plus aucune réclamation à faire à cet égard;

» Qu'il suit de là qu'en voulant joindre à la publication des papiers trouvés dans la succession (lu défunt des écrits recueillis de cotes différents, Forgues excède le droit qu'il tioiit <le la con-

fiance et de la libéralité de feu La Mennais;

«Qu'il pourrait arriver qu'en mêlant à la reproduction d'œuvres inédites, mais que La Mennais a connues, classées, et dont il a pu apprécier la valeur morale, des correspondances effacées de son souvenir, il compromît le nom et la réputation de son auteur;

» Que la famille a le droit de s'opposer, en l'absence d'une clause qui l'y autorise expressément, et par sa seule volonté à ce qu'il se rende l'arbitre d'aussi chers intérêts;

» Qu'il n'y a rien d'ailleurs à conclure de ce qu'il est énoncé dans le testament que le défunt a donné verbalement des instructions à Forgues pour la publication des œuvres qu'il lui lègue; que cette énonciation, se référant à ce qui la précède, se restreint, comme la disposition même, aux papiers dont le testateur pouvait le gratifier, c'est-à-dire aux papiers qui étaient sa propriété ;

» Met à néant le jugement dont est appel.

» Emendant, fait défense à Forgues de comprendre dans la publication dont il a fait l'annonce d'autres écrits que ceux qui lui ont été légués par feu !>a Mennais et remis par sa légataire universelle; ordonne la restitution de l'amende, et rondamne Forgues aux dépens. »

En fait et en droil, cet arrêt est parfaitement motivé.

Il établit: l'que lelegsparticulierdeM. Forgues est un legs de corps certain, et limité aux papiers désignés par M. de La Mennais dans sou testament et son codicille, et que M. Forgues avait expressément reconnu avoir reçus dans leur inté2;ralité de la légataire universelle ; 2° que M. Forgues, en voulant publier d'auhes correspondances que celles à lui remises, et qui ont été toutes cotées et paraphées par le notaire chargé de la liquidation de la succession, excédait le droit que M. de La Mennais avait entendu lui conférer; 3° que les instructions verbales à lui données par le testateur ne se rapportent qu'aux papiers à lui légués et ne peuvent être étendues à des correspondances qui n'étaient pas dans ses mains à l'époque de son décès.

En outre, l'arrêt contirme la sage jurisprudence de la cour relative à la publication posthume des lettres qui se trouvent dans les mains des tiers, et qui accorde à la famille, en l'absence d'une clause formelle du testateur, le droit de contrôler cette publication, de s'y opposer même si elle le juge utile.

Ce point de droit est fondé sur les considérations les plus élevées de l'ordre moral. Une lettre,

on ne saurait trop ie repeter, est un acte essentiellement confidentiel et doit conserver ce caractère, à moins qu'un motif particulier ne détermine celui qui en est l'auteur ou ceux qui le représentent légalement à y donner de la publicité. Quelle garantie auraient l'honneur et la sécurité des familles, si cette expression intime de la confiance et de l'amitié pouvait être livrée arbitrairement aux mauvaises passions qui s'en serviraient comme d'un instrument de scandale, de vengeance ou de dénigrement? Certes, je ne ferai pas à M. Forgues l'injure de croire que tel ait pu être son dessein ; je suis convaincu que ses intentions étaient bonnes. Si nous n'avons pas admis ses prétentions, c'est que nous pensions avec raison qu'il allait au delà de la mission qui lui avait été confiée; qu'il y avait des inconvénients réels pour M. de La Mennais à ce qu'on imprimât des lettres qui n'avaient pas été revues par luimême, et dont il n'avait pu apprécier la valeur morale, et à lui en attribuer la responsabilité directe en les publiant en son nom comme ses œuvres posthumes ; que ces inconvénients étaient d'autant plus sérieux, que n'ayant pas reçu à cet égard des instructions de M. de La Mennais, et manquant d'ailleurs des renseignements qui peuvent l'éclai-

rer sur le carnclère de ces lellres, M. Forgues pouvait involontairement, par son zèle inconsidéré, compromettre le nom et la réputation de leur auteur. C'était dès lors pour nous une obligation de nous opposer à ce qu'il se rendît l'arbitre d'aussi chers intérêts. La cour, par son arrêt, qui est non-seulement un acte de bonne justice, mais encore un acte de haute moralité, a exprimé beaucoup mieux que je ne saurais le faire les véritables sentiments qui, dans cette circonstance, ont animé la famille de l'illustre écrivain. Faut-il conclure de ce procès qu'il soit jamais entré dans notre esprit de vouloir étouffer la vérité et reléguer dans l'ombre des faits utiles à M. de La Mennais, de tenir fermé le livre de sa vie, de sacritier son intérêt à des préoccupations personnelles, à des considérations religieuses ou politiques? Nullement; c'est le contraire qui est vrai, et je tiens pour calomniateurs et ceux qui ont inventé ces impostures, et ceux qui oseraient les reproduire. Que les amis de M. de La Mennais se rassurent. Ses œuvres, léguées à M"' de Rertanguy, seront imprimées telles qu'elles doivent l'être; tous les documents qui présentent, à quelque degré que ce soit, un caractère d'utilité, seront publiés; tout ce que je

sais sera dit, quand l'heure sera venue. M. de La Mennais arrivera à la postérité dans son intégrité d'homme et d'écrivain. Sa famille connaît ses devoirs envers lui, et elle saura les remplir. Mais il est aussi un droit dont elle ne pouvait se laisser dépouiller et qu'elle exercera avec fermeté, le droit de veiller sur sa gloire.

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