INTRODUCTION XXI
sensible avait été considérée comme indépendante, jusqu'à un certain degré, de la connaissance rationnelle, il était nécessaire qu'on se posât la question de savoir si, dans le domaine du Beau, c'était réellement de connaissance proprement dite qu'il s'agissait.
C'est là ce que se sont demandés Sulzer et Mendelssohn. Sulzer est le premier philosophe allemand qui eût trouvé insuffisante la théorie des facultés de l'âme de Leibnitz et de Wolff, et qui eût voulu qu'on fit place, à côté de la faculté de connaître et de la faculté de désirer, facultas cognosciliva et facultas appetitiva, à la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur. Dans les Untersuchungen über das Gefühl des Angenehmen, 1751-1752, Sulzer réduit encore toule l’activité de l'âme à la faculté de produire des idées : selon que cette faculté est entravée ou s'exerce librement, on éprouve des sentiments de plaisir ou de douleur. Mais déjà dans les Anmerkungen über den verschiedenen Zustand iworin sich die Seele bei Ausübung ihrer Hauplvermügen, nämilich des Vermügens sich elwas vorzustellen und des Vermügens zu empfinden, befindet, 1763, Sulzer distingue nettement deux facultés, la faculté de se représenter quelque chose et la faculté de se sentir ou d'être ému d’une façon agréable ou désagréable. Sans doute, cette faculté de sentir est encore subordonnée à l’entendement et surtout au sentiment moral, mais néanmoins il y a progrès réel sur les Suisses et Baumgarten et retour vers l'esthétique psychologique de Dubos et des Anglais. Dans l'article « goût » de F'Allgemeine Theorie der schünen Künste, celui-ci est défini la faculté de sentir le Beau, comme la raison est la faculté de connaître le vrai et le parfait, comme le sentiment moral est la faculté de sentir le bien. D'après le même article et l’article « Beau », est beau tout objet, qui se présente à notre imagination d'une façon agréable, ce qui plaît, même si l’on ignore ce qu'il est et ce à quoi il peut servir. « Le Beau ne plaît pas parce que l’entendement le trouve parfait, ou le sentiment moral bon, mais uniquement parce qu'il flatte l'imagination, parce qu'il se présente à nous d'une façon agréable. Le sens intérieur par lequel nous jouissons de ce plaisir est le goût, c'est-à-dire la faculté de reconnaître le Beau dans une intuition (anschaulich), et d'en jouir grâce à cette intuition. » [. sépare le Beau, aussi nettement que Burke, de l’utile et surtout du parfait, et son argumentation fait déjà pressentir celle que nous trouverons chez Kant. « La perfection d’un objet n'est ni connue distinctement, ni même sentie confusément, si l'on ne commence par savoir, ou du moins par sentir, avec quelque clarté, la fin de cet objet. Or il y a une infinité de choses belles dont nous ne savons ni ne sentons la fin... On pour-
rait définir le Beau, la perfection de la forme extérieure ou tout simplement la perfection de la forme... Donc le Beau n'intéresse que par sa forme, n'intéresse qu'autant que celle forme se présente aux sens où à l'imagination d'une facon agréable, sans égard à sa malière où à son organisalion, qui en fait un moyen en vue d'une fin.» Il est vrai que Sulzer distingue, au-dessus de cette beauté formelle, « une beauté paradisiaque ou céleste... qui naît de l’étroite union du parfait, du beau et du bien, et qui n'excite plus seulement le simple plaisir, mais une volonté intérieure véritable qui s'empare souvent de l'âme entière et dont la jouissance cause le bonheur ». Mais il n'importe, les principaux éléments d'une esthétique sentimentaliste se trouvent rassemblés dans le Dictionnaire de Sulzer et dans les œuvres de Mendelssohn.
Si nous avons présenté plus haut l'esthétique allemande du xvine siècle comme le réservoir où venaient confluer toutes les idées esthétiques de l'Europe, c'est surtout à Mendelssohn que nous avons pensé, à Mendelssohn, à qui a manqué l'énergie intellectuelle nécessaire pour organiser tous les éléments dont il disposait, mais chez qui se trouvent, préformés en quelque sorte, tous les systèmes postérieurs, qui a des vues personnelles sur tous les problèmes essentiels de notre science, et qui a été le maître de Lessing et le prédécesseur direct de Kant. Lui aussi tente, mais en vain, de réconcilier Baumgarten et Burke, l'esthétique métaphysique et intellectualiste et l'esthétique psychologique et sensualiste. Dès sa première œuvre, les Lettres sur les Empfindungen, 1756, il reconnaît comme source du plaisir du Beau, d'une part, la connaissance confuse de la perfection ou de l'unité dans la variété, et de l’autre, — et cela avant Burke, — l'amélioration de l'état de notre corps, si bien que la véritable nature du Beau consiste à représenter la perfection, mais non plus seulement la perfection de l'Univers, mais encore, mais surtout, la perfection de notre propre corps. Puis dans ses Hauptgrundsätze der schünen Wissenschaften und Künste, 1157, il revient à la conception de Baumgarten, mais esquisse une théorie des arts, qui empruntée, quant à son principe, — la distinction des signes naturels et des signes arbitraires — à Dubos et à Harris, n'en est pas moins la plus complète et, je dirai, la plus satisfaisante, jusqu'à celles de Vischer et de Schasler. Ensuite, — avant de connaître Burke, — il pose les fondements d'une théorie du Sublime, dont il distingue comme Kant, deux formes principales : l'incommensurable de la grandeur el l’incommensurable de la force, et d'une théorie du Naïf. Il distingue nettement, dans ses Considérations sur les facullés de connaître, de sentir et de désirer, entre la connaissance