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CHAPITRE PREMIER

La première question qui s'impose à nous, en abordant l'examen de l'esthétique de Kant, est la question de la méthode. On a pu dire avec raison que l'originalité de la philosophie kantienne en général, réside plutôt dans la façon dont elle posé les questions, que dans la façon dont elle les résout, que la philosophie critique tout entière n’est en somme qu'une méthode, un moyen d'investigation, que les systèmes les plus différents peuvent légitimement revendiquer. Si donc il est extrêmement important pour toutes les disciplines qu'embrasse la philosophie de Kant, — la métaphysique, la logique, la morale, la science de la religion, la science de la nature, l'anthropologie ou la psychologie, — de fixer précisément la méthode, cela doit l'être tout autant, et même plus, pour l'esthétique. Je dis plus, et parce que, pour Kant, l'esthétique a la particularité de n'être pas une science et de ne pouvoir jamais en devenir une, mais est condamnée à rester toujours une critique, et parce que l'esthétique ne saurait s'appuyer sur des corps de doctrine établis et indiscutés, comme certaines parties de la métaphysique et de la morale, auxquelles l'existence de sciences comme les mathématiques, la physique, la morale pratique

(Tugendlehre), la science du droit et les livres sacrés, sert de garantie et comme de contre-épreuve.

Le terme de méthode embrasse plusieurs significations. On peut entendre, par méthode, tout d'abord les voies qui ont amené un savant à se poser certains problèmes, et alors la méthode peut être dite méthode de découverte. En second lieu, on appelle méthode, — et c'est là, ce qu'en terme de science, on appelle la méthode proprement dite, — les voies et moyens particuliers par lesquels ce savant est parvenu à résoudre ces problèmes. Enfin, et subsidiairement, on peut encore entendre par méthode la façon particulière dont le savant expose les résultats de ses recherches, et c'est là ce que j'appellerai méthode d'exposition. Pour juger dans son ensemble de la méthode d'un philosophe, c'est à la fois sous ces trois points de vue qu'il faut l’envisager.

Pour la méthode d'exposition, — c’est par la dernière et la moins importante que nous commençons, — celle que Kant a employée dans la Critique du Jugement esthétique est non seulement, tout comme celle des deux Critiques antérieures, des plus compliquées, mais encore des plus fautives. L'œuvre est divisée en deux grandes sections : l'Analytique, avec ses deux parties, l’'Analytique du Beau et J'Analytique du Sublime, et la Dialectique. Pour que cette division fût légitime, il faudrait évidemment que, comme dans la Critique de la Raison pure à laquelle elle est empruntée, l’'Analytique et la Dialectique traitassent, ou bien des problèmes différents, ou bien les mêmes problèmes, mais d’une façon différente, tout en arrivant, bien entendu, à des conclusions identiques. Or, dans la Critique du Jugement, il n’en est pas ainsi. La Dialectique ne fait en somme que reprendre les questions traitées dans l'Analytique, en n'y ajoutant presque aucun élément nouveau, et en arrivant cependant, par une contradiction curieuse, à des conclusions que l’Analytique ne faisait pas tout à fait prévoir '. De plus, après avoir, dans l’Analytique, exposé successivement les quatre moments du Jugement du Goût et les deux formes du Sublime, Kant entreprend, au milieu de lAnalytique du Sublime, la déduction des jugements esthétiques en général, et notamment, des Jugements sur le Beau, — vu que le Sublime n’a pas besoin de déduction, — ce quiest une faute évidente de disposition. Ge qui peut servir à l'expliquer, c’est que Kant s’est peut-être rendu compte lui-même que cette déduction, qui semble bien n'avoir été imaginée par lui que par amour de la symétrie, el par une sorte d’attachement superstitieux pour

1. Cf. W. Nicolai, Zst der Begriff des Schônen bei Kant consequent entroickelt, Inaugural-Dissertation, Kiel, 1889,

les divisions qui lui avaient si bien servi pour la Critique de la Raison pure, ne méritait pas une division spéciale et pouvait s’insérer au besoin même dans l'Analytique du Sublime, vu qu'elle n'apportait rien qui n’eût pas déjà été dit et répété dans l'Analytique du Beau. Enfin, les chapitres relatifs au Génie, aux Beaux-Arts et, dans le chapitre des Beaux-Arts, la « Remarque » consacrée au Naïf et surtout au Comique, tout en contenant des vues à la fois profondes et fines, ne se rattachent par aucun lien naturel et logique, aux parties qui les précèdent. En un mot, il n'y à, dans la Critique du Jugement, aucun développement, aucun progrès dans l'exposition ; nous voyons se suivre les chapitres sans qu'ils nous apportent des éclaircissements sur les nombreux points qui nous ont paru obscurs ; nous sentons que nous piétinons sur place et, en somme, il suffirait presque de lire « l’Introduction » qui, d’ailleurs, est la partie la plus profonde de l'ouvrage, pour savoir tout ce que contient l'œuvre entière.

Quelques commentateurs ont voulu expliquer ces faiblesses de la méthode d'exposition de la Critique du Jugement par le grand âge de Kant, auquel il fait allusion lui-même, dans la préface de son ouvrage et, à la vérité, il est possible que cette raison soit pour quelque chose dans la lenteur et les répétitions dont se plaignent, très légitimement, tous les lecteurs de la Critique du Jugement. Mais, en tous les cas, cette raison n'est ni la seule ni la plus impor-tante. Ce qui explique non seulement les faiblesses de la méthode d'exposition de la Critique du Jugement, mais encore tous les défauts de la méthode généraie de l'Esthétique de Kant, c'est que cette méthode est tout simplement calquée sur la méthode de la Critique de la Raison pure. Kant, d’ailleurs, l'avoue lui-même avec une bonne foi un peu naïve dans la lettre du 18 décembre à Reinhold. « Je puis, dit-il, assurer sans présomption que, plus « J'avance dans ma voie, moins je crains qu'une contradiction ou « même une’ alliance, (comme il:y en a maintenant si souvent), « puisse jamais portér sérieusement préjudice à mon système, « Cest là une conviction intime qui naît de ce que, quand je pro- « cède à de nouvelles recherches, je trouve mon système non « seulement d'accord avec lui-même, mais encore, si parfois J'ai « des doutes sur la méthode de recherches sur un sujet nouveau, « je n'ai qu'à me reporter à ce catalogue général des éléments « de la connaissance et des facultés de l’âme qui y correspondent, « pour recevoir des éclaircissements auxquels je ne m'attendais « pas ». L’aveu, on le voit, est on ne peut plus net. Kant ne s’est point demandé si le sujet nouveau qu'il vient d'aborder n’a pas besoin de méthode nouvelle. Il confesse cependant qu'il a eu

k L'ESTHÉTIQUE DE KANT

quelque hésitation sur la façon de procéder, mais que tous ses doutes ont été levés, quand il a appliqué tout simplement, non seulement la méthode générale, mais encore les méthodes particulières, les divisions de sa première grande œuvre, à son sujet nouveau. À ce moment du développement de Kant, les méthodes de la Critique de la Raison pure étaient devenues pour lui comme un instrument qu'il faisait fonctionner pour ainsi dire mécaniquement. Analytique et Dialectique, exposition et déduction, n'étaient plus des méthodes, étroitement appropriées au sujet traité et jaillies organiquement de ce sujet, mais c'élaient désormais comme des roues et des volants, destinés’ à broyer n'importe quels matériaux, ainsi que le furent plus tard, surtout sous les mains expertes du prodigieux ouvrier Hegel, la thèse, l’antithèse et la synthèse de Fichte. Nous pouvons donc conclure a priori, avant même d’aborder le sujet auquel elle a trait, que la méthode d'exposition de l'Esthétique de Kant n’a pas été appropriée à ce sujet, mais a été imitée mécaniquement de celle des deux Critiques antérieures.

C'est par la mème observation qu'il faut commencer l'examen de ce que nous avons appelé la méthode de découverte de l’esthétique de Kant. Elle aussi est empruntée, en toutes lettres, à la méthode de la Critique de la Raison pure. Etant donné que le but de toute la recherche consiste à fixer les éléments aprioritiques de la connaissance logique, de l’action morale et du jugement esthétique, comment le philosophe procédera-t-il à la découverte de ces éléments aprioritiques, c’est en ces termes que se pose le problème de la méthode de découverte des trois Critiques. Il n’est pas très aisé de fixer précisément quelle fut la véritable méthode de découverte de Kant et il est peu de questions sur lesquelles les critiques aient plus divergé. Si nous consultons Kant lui-même, sa réponse est très nette, aussi bien pour l'esthétique que pour la théorie de la connaissance et la Morale. Pour découvrir l’a priori, il faut procéder, non pas psychologiquement, non pas « empiriquement », « par observation », « par perception », a posleriori, mais bien « d'après des principes », « d'après un concept ou une Idée », « d'après des principes à priori », « dogmatiquement », en un mot, &@ priori. Pour la Critique du Jugement en particulier, quand il s’agit des principes de la finalité formell,e

de la nature, Kant affirme que d'en vouloir montrer l’origine par ‘ voie psychologique, c'est en méconnaître tout à fait le sens, vu qu'ils n'expriment pas ce qui arrive, c'est-à-dire d'après quelles règles nos facultés de connaître remplissent réellement leurs fonctions et comment on juge, mais comment on doit juger, et que, par conséquent, ils ont besoin d'une déduction transcendentale qui recherche leurs origines « priori, dans les sources de la connaissance‘. De même, lorsque Kant affirme l'existence d'un sens commun esthétique, il conteste que ce soient les observations psychologiques qui nous permettent de l’affirmer ?. De même encore lorsqu'il soumet à un examen suivi la méthode empirique de Burke, il rend hommage à la finesse des analyses du psychologue anglais et à leur importance pour l'anthropologie empirique, mais il affirme que, si véritablement les jugements de goût ont droit à une valeur universelle, — ce qui est le point de départ de toute la Critique du Jugement et toute sa raison d'être, — «il faut qu'ils reposent sur quelques principes « priori, (objectifs ou subjectifs), auxquels il est impossible d'arriver par la recherche des lois empiriques des modifications de l'esprit. Car ces lois nous font connaître seulement comment on juge, mais ne nous prescrivent pas comment on doit juger... Que l’on commence donc, si l'on veut, par une exposition empirique des jugements esthétiques, soit; mais l'examen transcendental de la faculté qui porte ces sortes de jugements est possible et appartient à la Critique du Goût 3.

D’après Kant lui-même, donc, c’est a priori qu'il faut rechercher les principes à priori, et cette recherche « priori, quelque paradoxale qu'elle puisse paraître au premier abord, est possible et nécessaire. Il est nécessaire que la recherche soit « priori, parce que si l'expérience reposait elle-même sur l'expérience, si toutes les règles, d'après lesquelles elle se dirige, étaient toujours empiriques et par conséquent contingentes, l'expérience n'aurait évidemment aucune espèce de certitude : ce serait une régression à l'infini #. Et cette recherche a priori des principes «a priori est possible car « l’abstraction des formes «a priori de notre esprit de la connaissance empirique, la définition de ces formes et leur liaison, sont tous actes aprioritiques, bien que l'expérience les précède dans le temps. On n'abstrait pas, en effet, ces formes de l'expérience, mais, au contraire, en se servant de ces formes don-

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 188 et 189; Barni, t. I, p. 33.

2, Ibid., Hartenstein, p. 245 ; Barni, p. 128.

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