‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 54 sur 118 · FACULTÉS PRINCIPES APPLICA- DE L'ESPRIT. À PRIORI, TION · texte numérisé non relu

FACULTÉS PRINCIPES APPLICA- DE L'ESPRIT. À PRIORI, TION

, Entendement[jugement Conformité Nature.

Faculté à É Ê Sent déterminant]. à des lois.

entiment d îtr 6 connaitre. À paison théorique Finalité Art de plaisir tr Û que. . ‘ : acu . : . e ; ou de peine. - Volonté [raison pratique]. But final. Liberté. de désirer.

Le Jugement, étant ainsi dépossédé de la réflexion, est évidemment incapable de jouer le rôle très important que Kant lui assigne comme intermédiaire entre la législation de l’entendement et la législation de la raison. Nous avons vu qu'après avoir creusé un abîme entre le phénomène et le noumène, entre la nature obéissant

rigoureusement à des lois déterminées et la liberté, Kant a essayé de rattacher ces deux mondes. Il avait conclu, dans sa Raïson pratique, au primat de la Raison pratique et, par conséquent, à la subordination, à la subsumption de la nature sous les lois de la liberté ; il fallait maintenant que Kant trouvât des formes nécessaires et universelles qui opérassent cette subsumption. Ces formes ne pouvaient évidemment pas être les formes de l’entendement qui, lui, est incapable d'atteindre au monde de la liberté et ne peut, par conséquent, concevoir aucun rapport de ce monde avec le monde sensible. Or nous savons que pour Kant la faculté de subordination, de subsumption, est le Jugement, l'Urtheilskraft, et c'est à lui, par conséquent, que sera réservé le rôle d'unir les concepts de la nature et les concepts de la liberté. « L'effet », dit-il, « qui a lieu d’après le concept de la liberté estle But final, qui doit exister ou dont le phénomène doit exister dans le monde sensible, et qui par conséquent doit être regardé comme possible dans la nature du sujet en tant qu'être sensible, c'est-à-dire en tant qu'homme. Le Jugement qui suppose une semblable possibilité & priori et sans égard à la pratique, fournit le concept intermédiaire entre les concepts de la nature et celui de la liberté, le concept de la finalité de la nature, et par là il rend possible le passage de la raison pure théorique à la raison pure pratique, des lois de la première au But final de la seconde, car par là il nous fait connaître la possibilité du But final, qui ne peut être réalisée que dans la nature et conformément à ses lois. Par la possibilité de ses lois a priori pour la nature, l'entendement nous prouve que celle-ci ne nous est connue que comme phénomène, et par là aussi il nous indique l'existence d’un substratum supra-sensible dé la nature, mais il le laisse entièrement indéterminé. Par le principe a priori qui nous sert à juger la nature dans ses lois particulières possibles, le Jugement donne à ce substratum suprasensible, considéré en nous ou hors de nous, la possibilité d’être déterminé par notre faculté intellectuelle, la raison, par la loi pratique a priori, lui donne la détermination, et le Jugement rend ainsi possible le passage du domaine du concept de la nature à celui du concept de la liberté t ».

Pour nous, pour qui le Jugement n’est que la faculté d’unir des concepts d'une façon nécessaire, nous ne pouvons évidemment pas lui laisser le très grand rôle que Kant lui réserve. Ge n’est pas le Jugement qui suppose la possibilité de la réalisation de la liberté dans le monde sensible, mais c’est la raison théorique. C’est la

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 202, 203; Barni, t. I, p. 56, 57, 58.

raison, — et nous ne faisons ici qu'opposer à la théorie de la Critique du Jugement une des plus profondes théories de la Critique de la Raison pure, — c'est la raison, en tant que raison théorique, qui suppose dans la nature une organisation et un ordre tels, que nous sommes obligés d'admettre que c'est une intelligence qui les a crées pour des intelligences. C’est la raison qui puise en ellemême la conception de la finalité naturelle, qui ménage la possibilité de la réalisation dans la nature du But final, qui, sans intermédiaire d'aucune sorte, prépare l'avènement de la Liberté.

Nous en sommes donc arrivé à attribuer à la raison théorique toutes les fonctions que Kant avait assignées au Jugement réfléchissant, sauf en ce qui concerne les rapports particuliers établis par Kant entre le Jugement réfléchissant et le sentiment, que nous allons étudier dans le chapitre suivant. Nous pouvons maintenant prendre position en face d’une double objection adressée à Kant par la plupart des historiens de la philosophie. D'une part, on a reproché à notre philosophe d'avoir omis la finalité dans la Critique de la Raison pure, et de l’autre, d'avoir « accouplé » (zusammengekoppelt ‘) indûment la Critique du Jugement esthétique et la Critique du Jugement téléologique qui n'avaient aucune espèce de rapport. Le premier de ces deux reproches ne nous parait pas fondé. Kant à parfaitement traité de la finalité dans la Critique de la Raison pure, seulement, il n’en a pas fait un principe constitutif de notre esprit, une catégorie de notre entendement, mais bien un principe régulateur de notre pensée, une Idée de notre raison. Quant au second reproche, il nous paraît au contraire des plus fondés. On a beau alléguer que le Jugement téléologique n'est pas un véritable jugement théorique, c'est-à-dire n'appartient ni à l’'entendement ni à la raison; que les jugements, concernant la finalité des choses, ne jaillissent pas de rapports donnés extérieurement, objectivement, comme les jugements véritablement théoriques ; mais qu'en jugeant les objets d’après leur fin, nous les considérons d’après des points de vue jaillissant de besoins de notre esprit, besoins d’ailleurs universels et nécessaires, que partant, les jugements téléologiques ne sont pas des jugements

4. Cf. J.-H.-V, Kirchmann, E,läuterungen zu Kant's Kritik der Urtheilskraft, 2+ édition, Philosophische Bibliothek, cahier 37.

visant à la connaissance, mais bien des jugements d'une espèce particulière, ne visant que la contemplation des objets ‘. Nous aurons à examiner tout à l'heure cette théorie à propos du Jugement réfléchissant esthétique. Seulement, dès maintenant, nous pouvons nous élever contre cette distinction entre les jugements de connaissance et les jugements de contemplation. Kant a dit luimême, dans la Préface de la Critique du Jugement, que c’est le Jugement esthétique qui en constituait la partie la plus importante, et que le Jugement téléologique « aurait pu à la rigueur être rattaché à la partie théorique de la philosophie »?. L’aveu, on le voit, est des plus formels et il est des plus importants. Toute la seconde partie de la Critique du Jugement, relative à la téléologie, aurait dû trouver place dans la Critique de la Raison pure, après la Dialectique transcendentale. Après avoir montré les sophismes, les paralogismes, dans lesquels s'engage la raison lorsqu'elle considère les Idées comme des principes constitutifs, Kant aurait dû montrer, non pas dans un appendice, mais dans un chapitre, ou plutôt dans un Livre spécial, toute l'importance de ces mêmes idées considérées comme principes régulateurs, et le résultat de la Critique du Jugement téléologique, la conception de la théologie morale, se serait admirablement rattachée, d'une part, aux conelusions de la Dialectique transcendentale et de l’autre aux Canons de la Raison pure, à la théorie de l’Idéal du souverain bien. La Critique du Jugement, elle, n'aurait eu à traiter que du Jugement réfléchissant esthétique, elle aurait été exclusivement une critique du Beau, et peut-être qu'alors Kant ne l'aurait pas intitulée Critique du Jugement, mais lui aurait conservé le nom qu'il avait voulu lui donner tout d’abord, le nom de Critique du Goût.

Quoi qu'il en soit de cette question de méthode et de terminologie, il n'en est pas moins vrai que la théorie exposée dans le chapitre sur «l'usage régulateur des Idées de la Raison pure » et dans la Critique du Jugement réfléchissant théorique, est une des plus profondes et des plus solides que le grand philosophe ait conçues. Il est tout à fait certain que la connaissance vraiment scientifique de la nature ne peut viser qu'à découvrir les lois générales qui régissent l’univers, et qu'il est tout à fait impossible de fixer a priori la nature spécifique et individuelle des phénomènes particuliers. La philosophie Kantienne a subi à ce propos des reproches contradictoires. D'une part, on l’a accusée de ne s'être préoccupée que des rapports généraux des choses et d’avoir, avec toute la philosophie du xvi° siècle, négligé l'étude de l'individu.

4, Windelband, Die Geschichte der neueren Philosophie, t. IL, p. 150, 2, Critique du Jugement. Préface, Hartenstein, p. 5, 115, 176 ; Barni, p. 4, 6, 7, 8.

D'autre part, on l’a accusée, au contraire, d’être une philosophie entièrement subjective, et par conséquent, — en confondant subjectivisme avec individualisme, — individualiste. Nous avons répondu déjà à celte dernière objection, en montrant que subjectivisme pour Kant ne s'identifie en aucune façon avec individualisme, et que les lois subjectives de l'esprit constituent les lois objectives de la nature. Mais le reproche contraire n’est pas mieux fondé. Si, dans la Critique de la Raison pure et dans la Critique de la Raison pratique, Kant se préoccupe en effet des lois universelles et nécessaires de la nature de l'esprit et des actions humaines, il n’en va pas de même pour la Critique du Jugement. Là, Kant reconnaît le phénomène particulier, l'individu, comme un fait incontestable qui exige une explication causale. Kant, dit M. Windelband dans un passage qui mérite d'être cité, constate que la « spécification de la nature ne nous est connue que par l'expérience, et que, par conséquent, elle est contingente pour la connaissance. Nous réussissons bien à dériver, d'après le principe de causalité, le caractère spécifique du phénomène particulier d’autres phénomènes ; mais quand il s’agit du caractère spécifique de ceux-ci, la même question se pose, le même travail est à recommencer, et ainsi de suite jusqu'à l'infini. L'univers, dans sa nécessité causale, est un tissu qui se compose de fils innombrables, qui se croisent et s’entrelacent sans cesse, et forment des dessins toujours nouveaux. Même si nous réussissions à suivre dans son ensemble le chemin parcouru par chacun de ces fils, même si nous réussissions à prévoir les conséquences nécessaires jaillissant de la rencontre nécessaire de tous ces fils, le système complet de l'expérience n’en resterait pas moins pour nous un fait inexpliqué. Supposez qu'il soit possible d'expliquer, d’après des lois naturelles, chaque état particulier de l'univers dans toute son étendue et dans toute sa complexité, comme l'effet nécessaire de l'état précédent, tout ce processus ne serait vraiment expliqué qu'en admettant quelque état premier, auquel se rattacherait toute la série. Or, il nous est impossible de concevoir, et encore moins de connaître, ce phénomène primaire, d'où tous les autres dérivent nécessairement. Et, d’ailleurs, même si nous parvenions à le connaître, ce phénomène originaire ne serait loujours pour nous qu'une donnée, qu’un fait incompris ! ».

Bien plus, c'est une rencontre extrêmement heureuse, sans doute, mais tout à fait contingente pour notre connaissance, que celle grâce à laquelle les données de la réalité extérieure se prêtent à

1. Windelband, Die Geschichte der neueren Philosophie, t. I, p. 151, 152.

l'application des formes logiques et transcendentales de notre raison. Kant a formulé de la façon la plus précise tout le problème en disant, dans l'Introduction primitive de la Critique du Jugement, qu'il se réduit à la possibilité de l'application de la logique à la nature. Kant a très bien vu que le but de toute notre pensée est d'ordonner l'univers tout entier en un système de concepts, dont il fût possible de démontrer la conformilé à des lois nécessaires. Seulement, il n’est en aucune sorte prouvé, avant toute expérience, bien plus il est impossible de prouver par l'expérience, qui ne constitue jamais un tout complet et achevé, mais qui est dans un perpétuel devenir, que nos perceptions se prêtent aux exigences de notre pensée, visant à organiser et à réduire à une unité nécessaire toute la multitude et toute la complexité de ces perceptions. « On conçoit aisément, » dit-il, « que malgré toute l’uniformité de toutes les choses de la nature, considérée d'après les lois générales, sans lesquelles la forme d'une connaissance empirique serait absolument impossible, la différence spécifique des lois empiriques de la nature et de leurs effets, pourrait être si grande, qu'il fût impossible à notre entendement d'y découvrir une ordonnance saisissable, de diviser ses productions en genres et en espèces, de manière à appliquer les principes de l'explication et de l'intelligence de l’une, à l'explication et à l'intelligence de l’autre, et à faire d'une matière si compliquée pour nous, si infiniment variée et dépassant de loin la capacité de notre esprit, une expérience cohérente » ‘. Et, en effet, l'on sait à quelles difficultés se heurtent toutes les sciences qui visent à des classifications, quelle peine elles ont à discerner les caractères communs, et à ranger sous des chefs déterminés l’innombrable série de caractères divergents. Ce n’est donc pas sur l'expérience que nous pouvons nous appuyer pour affirmer que, dans les phénomènes que nous percevons, se réalise un système de genres et d'espèces se prêtant à une organisation et à une classification uniformes. Bien plus, l'expérience ne nous apprend même pas que partout règne une liaison causale nécessaire. Peut-on vraiment affirmer que l’on puisse démontrer scientifiquement l'impossibilité absolue d'un univers tel que l’a imaginé Stuart Mill, dans lequelles phénomènes se succéderaient sans loi ni but. En tout cas, ce n’est pas l'expérience qui nous montre dans le cours des choses une régularité absolue, grâce à laquelle tous les phénomènes se subordonneraient à des lois, que le simple rapprochement de phénomènes analogues suffirait à faire découvrir.

Si donc nous affirmons que tous les faits doivent être réductibles

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 191, 192 ; Barni,+t. I, p. 37, 38.

à des lois, que la nature a distribué la multiplicité infinie de ses phénomènes en genres et en espèces, de façon que nous puissions les saisir, et que ces genres se rapprochant toujours davantage d’un principe commun, nous nous élevions à chaque pas, en passant de l’un à l’autre, à un genre plus élevé; si nous affirmons tout cela, c'est que nous avons besoin de le croire, c’est que sous celte condition seule le but de notre pensée, à savoir la transformation de tous les phénomènes de l'univers, infiniment complexes et divergents en apparence, en un système cohérent de concepts, de lois, de genres et d'espèces, est possible ; c'est que cest là ce que Kant a appelé l'usage hypothétique, régulateur, euristique de notre raison; c’est que c’est là ce que nous appellerions aujourd'hui un postulat, le postulat capital de la pensée scientifique !.

Ce qui nécessite, selon Kant, le caractère hypothétique de l'usage de la raison en tant qu'elle vise à réduire à l’unité la multiplicité infinie des phénomènes, c'est que ces phénomènes, nous ne les produisons pas nous-mêmes. Les formes de l’entendement, elles, les catégories, sont des principes constitutifs, parce que c’est notre entendement qui les produit, parce que nous ne faisons que retrouver dans la nature des lois que nous y avons préalablement mises nous-mêmes. Il ne saurait y avoir de connaissance universelle et nécessaire du contenu particulier de l'expérience, et de la raison qui fait que ce contenu s'adapte aux besoins logiques de l’'entendement, que pour un esprit qui créerait, non seulement les formes de son entendement, mais encore le contenu de ses intuitions. Or pour l'homme, nous le savons, l'exercice de ses facultés suppose deux éléments tout à fait hétérogènes: l’'entendement pour les concepts, et l'intuition sensible pour les objets qui correspondent à ces concepts. L'intuition sensible lui est donnée, les concepts les plus généraux de l’entendement, il les crée. Il a aussi peu un entendement intuitif qu'il n’a une intuition intellectuelle. C'est pour une intelligence qui aurait une intuition intellectuelle, pour un intellectus archetypi, que les concepts, qui ne regardent que la possibilité d’un objet, et les intuitions sensibles, qui nous donnent quelque chose sans cependant nous le faire connaître par là comme un objet, s’évanouiraient ensemble. Pour lui, la distinction du pur possible et du réel n’existerait pas, pour lui, il pourrait connaître & priori la spécification de la nature, puisqu'il en serait l’auteur *.

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