‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 95 sur 118 · Schasler, Das System der Künste, p. 48 à · texte numérisé non relu

Schasler, Das System der Künste, p. 48 à

de son esthétique, mais dont sa théorie générale reste profondément imprégnée, Schasler part, dans sa division des arts, d’une opposition primitive, de l'opposition entre l’immobilité et le mouvement, entre la matière et la force, entre la matière inerte et la forme, entre la nature et l'esprit. La substance de l'esprit consiste dans le mouvement, et l'évolution des choses n'est que l'histoire de la lutte du mouvement de l'esprit contre l'immobilité de la matière, de la transformation progressive de l'immobilité en mouvement, de la matière en forme, de la spiritualisation de la nature. Le mouvement de l'esprit, en effet, n’est pas un mouvement sans direction, sans cause et sans fin, mais c'est un mouvement organisateur, formateur, c'est un mouvement de développement, d'évolution, c'est une Entwicklung, c'est le développement de l'esprit qui est à la fois l’activité de la réalisation de l’Idée et cette Idée elle-même qui se réalise par son propre mouvement. Une fois ce principe général — le principe même de la philosophie de Hegel — posé, Schasler l’applique avec beaucoup de rigueur logique à sa division des arts, et montre comment les arts se développent, les uns après les autres, et Jusqu'à un certain point les uns des autres, en allant de l'immobilité au mouvement, de la matière inerte à la forme, de la nature à l'esprit. L'architecture, chronologiquement le premier de tous les arts, est de tous le plus immobile, le plus roide — Fr. Schlegel l'appelle très ingénieusement une musique figée, gefrorene Musik — et le plus matériel. Dans la sculpture, le principe du mouvement commence à se faire sentir en ce qu'elle s'élève de la symétrie, de la régularité cristalline de la nature inorganique à l’'eurhythmie de la nature organique, à la représentation du corps humain. Dans la peinture, le principe du mouvement se manifeste d'une façon plus intense encore, en ce que les corps qu'elle représente ne sont plus des formes idéales planant au-dessus du temps, et incarnant des choses abstraites et des choses éternelles, comme celles que modèle le statuaire, mais bien des formes réelles appartenant au monde des phénomènes, en ce que ces formes, elle les jette pour ainsi dire dans le torrent du temps, en ce que, avant tout, elle enveloppe ces formes dans le vêtement chaud et vivant de la couleur. À ce moment, il y a comme un arrêt dans l’évolution, il y a comme un hiatus dans le rhythme des arts : la succession l'emporte sur la simultanéité, le temps sur l’espace, l'esprit sur la matière. C'est la couleur qui nous permet de franchir l'abîime apparent. Schasler cite la profonde parole de Rosenkrantz, qui dit que la peinture exprime la chaleur de la vie individuelle avec une telle intensité que le son ne semble y manquer que par hasard. Et, en effet, de la couleur au son, le passage est naturel et

aisé : la couleur, aussi bien que le son, est comme la manifestation d'une vitalité intérieure, est la vibration de la même essence invisible et impondérable, est une vibration de l’éther. Aussi l'évolution des arts, un instant entravée, reprend-elle sa marche. Un nouveau cycle d'art se forme dont la loi est le mouvement, et non plus, comme dans la peinture, un mouvement qui. apparaît dans les choses, mais un mouvement qui jaillit de l'âme même des êtres. Le premier de ces arts est la musique, dans laquelle l'élément de simultanéité joue encore un rôle très important par l'harmonie, et qui, de par le fait de ne pas être un art d'imitation proprement dit, de ne pas trouver de modèle vivant pour ses mélanges et ses combinaisons dont l’ordre et le nombre sont infinis, de par le caractère abstrait qu'ont souvent ses mélanges et ses combinaisons, correspond exactement au premier des arts du premier groupe, à l'architecture. Si l’on a dit que l'architecture est une musique figée, ne peut-on dire que la musique est une architecture en mouvement, et, pour nous, l'audition d’une fugue de Bach a toujours évoqué un monument gothique. Cependant à la musique succède la mimique, qui correspond très exactement au second art du premier groupe, à la plastique : le son abstrait devient mouvement animé d'un corps humain, et la forme suprème de la mimique, l'art dramatique, nous conduit tout droit au dernier, au plus grand art, à la poésie, dont le pendant dans le premier groupe est la peinture. Tout comme la peinture qui se divise en paysage, en peinture de genre et en peinture d'histoire, la poésie revêt trois formes dont la première est subjective, la seconde objective, et dont la troisième réalise l'union de la forme subjective et de la forme objective, union qui constitue l’œuvre d'art achevée : la poésie lyrique, la poésie épique et le drame, dans lequel s'unissent non-seulement tous les, arts du second groupe, les arts de la voix, du geste et de ia représentation idéale de la pensée, la musique, la mimique et la poésie proprement dite, mais auquel peuvent se joindre, dans les décors, tous les arts du premier groupe, l'architecture, la plastique et la peinture, et qui par conséquent peut légitimement être appelé l'art universel.

Tout cela, encore une fois, est extrêmement ingénieux et même juste en grande partie. Seulement qui ne voit que; d'une part, toute cette construction repose sur des fondements métaphysiques absolument hypothétiques, et que, de l’autre, elle est on ne peut plus artificielle. Sans doute l'hypothèse hégélienne qui explique l'univers tout entier par les marches, les contre-marches et les re-

Page 1