‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 10 sur 137 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

comme le continuateur de Gottsched et des Suisses. L'idée de combler, par la création d'une critique du goût fondée sur des principes philosophiques, une lacune du système de Leibnitz, ce sont ces derniers et non pas lui qui l'ont les premiers conçue et en partie réalisée. Ce qui appartient à Baumgarten, c'est d'avoir baptisé la science nouvelle et d'avoir ainsi aidé à la constituer comme discipline indépendante, et de lui avoir assigné une place, à la vérité, bien humble et bien modeste, entre la logique supérieure et la morale : encore, pour être tout à fait exact, faudrait-il rappeler que, dès i723, le Wolffen Bilfinger avait réclamé dans ses « Dilucidationes philosophicae de Deo, anima humana, mundo et generalibus affectibus » une logique pour la faculté de connaître inférieure. Ce qui constitue la véritable originalité du philosophe de Francfort, ce n'est pas d'avoir conçu, — notamment dans l'Aletheophilus, — l'idée d'une science, fixant les lois de la connaissance sensible, comme la Logique fixe les lois de la connaissance rationnelle, mais c'est d'avoir fait de cette Logique inférieure la science du Beau, c'est d'avoir conçu l'esthétique à la fois comme « scientia cognitionis sensitivae et gnoseologia inferior et comme ars pulchre cogitandi et theoria liberalium artium ». La beauté étant la perfection de la connaissance sensible, la Logique de la connaissance inférieure ou de la connaissance sensible doit constituer en même temps la science du Beau. Cette logique inférieure devait, d'après le plan développé dans l'Aletheophilus, avoir deux parties : la première aurait traité des arts de la connaissance ellemême, de l'art de l'attention, de l'abstraction, de l'art d'améhorer les expériences, et la seconde de la représentation vive de ces arts. L'Aesthetica développe et essaye d'appliquer les vues ébauchées dans les « Meditationes de iionnidlis ad pœma pertinentibiis » et de « V Aletheophilus ». L'Esthétique est la science de la connaissance sensible, la beauté, la perfection sensible comme telle; elle consiste dans l'accord perceptible (phœnomenon) des pensées, abstraction faite de leur ordre et des signes qui servent à l'exprimer ; dans l'accord perceptible de l'ordre, dans lequel nous rangeons les belles pensées, avec lui-même et avec les objets pensés, en d'autres termes, dans la beauté de l'ordre et des divisions; enfin, dans l'accord interne et perceptible des signes avec l'ordre et avec les objets pensés. Baumgarten ne fait que systématiser les vues de Leibnitz et de Wolff, qui avait déjà dit : « bine definiri potest pulchritudo quod est observabilitas perfectionis ». Entre le domaine de la connaissance obscure et confuse et celui de la connaissance claire et distincte, s'étend un territoire intermédiaire, le territoire de la connaissance claire

mais confuse et c'est là que réside le Beau. Le Beau ne saurait ôtre que perfection, c'est-à-dire unité dans la multiplicité, consensus plurium inter se ad unum, puisque seule la perfection, — la nôtre ou celle d'autrui, — peut provoquer en nous du plaisir, mais c'est une vision trouble et confuse de la perfection. Le Beau est une étape préparatoire du parfait, l'esthétique une logique inférieure, la connaissance confuse une rançon de notre humaine infirmité. Pour l'être suprême, conclura légitimement Mendelssohn, dont le regard embrasse clairement et distinctement, non seulement les grandes lignes, mais encore tous les détails de sa création, le Beau ne saurait exister, et si, conformément à la marche progi'essive de la Monade, qui va de la représentation obscure à la représentation claire et de la représentation confuse à la représentation distincte, nous tentions de convertir toutes nos représentations confuses en représentations distinctes, le Beau s'évanouirait même pour l'homme. On pourrait donc soutenir, contrairement aux historiens de la philosophie qui, comme Kuno Fischer, font consister l'originalité de l'esthélique Kantienne dans la subjectivité du Beau, que, pour l'école de Loibnilz aussi, il n'y a pas de Beau objectif. Ce qui existe pour Baumgarten c'est le parfait: connu distinctement c'est le vrai, réalisé, c'est le bien, entrevu et pressenti, c'est le Beau. En tout cas, Baumgarten conserve le mérite d'avoir posé l'Esthétique en face de la Logique, comme discipline particulière, d'avoir distingué, plus profondément qu'on l'avait fait avant lui, le domaine de la connaissance confuse de celui de la connaissance distincte. Sans doute, pour lui comme pour Loibnilz et pour WolflT, le Beau est toujours la perfection de la connaissance sensible et l'Esthétique une science parallèle de la Logique, sa sœur puînée, qui court incessamment le risque, — nous l'avons vu chez Gottsched et les Suisses, — d'être absorbée par celle-ci. Mais, en somme, ni Baumgarten, ni Leibnilz, ne peuvent être accusés d'avoir confondu la sphère réciproque de la connaissance distincte et de la connaissance sensible. Si le Beau n'a pas de territoire dans l'univers, s'il n'a pas une existence objective, il existe subjectivement comme forme nécessaire de la pensée, comme manifestation originale de la connaissance, ayant une nalun», une perfection, des lois particulièn^s. Si toutes nos connaissances confuses, avons-nous dit, pouvaient être converties en connaissances distinctes, \v Beau s'évanouirait. Mais ajoutons niainlrnant que c'est là un idéal que la monado humain»' iw saurait attrindre et qui est réservé à la seule Monade suprême. Une fois que 1 eslhéliciue avait été définie la science de la connaissance sensible, et que celte connaissance

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